La monarchie Julienne   
46-44 av. J.C.

Les triomphes La bataille de Munda La guerre d'Espagne L'assassinat de César

46 av. J.C.

Le caractère de César

Cesar
César
Muséo di Antichita, Turin

Le nouveau régent de Rome, le premier des souverains auxquels ait obéi le monde entier de la civilisation romaine et hellénique, Gaius Julius César, touche à peine à sa cinquante-sixième année, quand la victoire de Thapsus, suprême anneau d'une longue chaîne de victoires, vient placer l'avenir du monde dans ses mains. Issu d'une des plus anciennes et des plus nobles familles du Latium, dont l'arbre généalogique plonge par ses racines jusque parmi les héros de l'Iliade et les rois romains et touche à la Vénus Aphrodite, la déesse commune aux deux nations1, durant son enfance et son adolescence, il avait mené la vie de la jeunesse noble de son siècle. Il avait vidé et l'écume et la lie de la coupe de l'homme à la mode, récitant et déclamant lui aussi, littérateur et faiseur de vers sur son lit de repos2, expert aux affaires d'amour dans tous les genres, initié à tous les mystères de la toilette élégante, coiffure, barbe et costume; habile par-dessus tout dans l'art plein d'arcanes d'emprunter tous les jours et de ne payer jamais.

Mais sa nature de souple acier résista à toutes les dissipations, à toutes les folies : il garda intactes et l'alerte vigueur du corps et la chaleur expansive du coeur et de l'esprit. A l'escrime, sur son cheval, il n'avait pas d'égal parmi ses soldats : devant Alexandrie, un jour, il sauva sa vie en nageant dans les flots. En expédition, il marchait de nuit le plus souvent, pour gagner du temps et son incroyable rapidité fit honte à la lenteur de Pompée se mouvant d'un lieu à un autre et stupéfia ses contemporains. Comme était son corps, ainsi était son esprit. Sa puissance admirable de vue se reflétait dans ses ordres, toujours sûrs et clairs à l'exécution, même quand il ordonnait sans avoir les lieux sous les yeux. Sa mémoire était incomparable : il lui arrivait fréquemment de vaquer, sans broncher, à plusieurs affaires à la fois.

Homme du grand monde, homme de génie, régent d'empire, il sentait battre son coeur. Durant toute sa vie, il eut un culte pour sa mère, Aurelia3 (il avait tout jeune perdu son père). A ses femmes, à sa fille Julia4, surtout, il voua une condescendance vraie et qui ne fut sans réagir sur les choses de la politique. Avec les hommes les plus capables et les plus solides de son temps, qu'ils fussent de haute ou humble condition, il avait noué les meilleurs rapports d'une mutuelle, confiance, avec chacun selon son caractère. Jamais il ne laissa tomber ses partisans, se gardant en cela de l'indifférence pusillanime de Pompée. Et comme il avait soutenu ses amis dans la bonne ou la mauvaise fortune et sans calcul égoïste, bon nombre d'entre eux, Aulus Hirtius, Gaius Matius5, même après sa mort, attestèrent noblement leur dévouement envers lui. Dans cette merveille d'organisation équilibrée, l'unique trait de caractère prédominant, c'est l'éloignement pour tout ce qui est fantaisie et idéologie.

César, il va de soi, était passionné : sans passion, pas de génie, mais chez lui la passion ne fut jamais toute-puissante. Il avait eu sa jeunesse : le chant, le vin, l'amour avaient eu leurs jours de grande influence sur ses facultés; il ne leur livra jamais les entrailles de son être. La littérature lui fut une occupation durable et sérieuse. Il écrivit des vers, comme tout le monde alors : ses vers étaient faibles. En revanche, il s'intéressa aux sciences astronomiques et naturelles (il publia des études astronomiques). Alexandre se mit à boire et but jusqu'au bout pour chasser les soucis : aussitôt passées les ardeurs de la jeunesse, le sobre romain laissa là la coupe6. Chez tous ceux que dans leur adolescence l'amour des femmes a couronnés d'une éclatante auréole, il en demeure comme un impérissable reflet : ainsi en fut-il pour César, les aventures et les succès galants le poursuivirent jusque dans l'âge mûr7 : il en garda une certaine fatuité dans la démarche, ou mieux la conscience satisfaite des avantages extérieurs de sa beauté virile : il en garda une certaine fatuité dans la démarche, ou mieux la conscience satisfaite des avantages extérieurs de sa beauté virile.

Il couvrait avec soin de la couronne de laurier, sans laquelle il ne se montre plus en public, son chef à son grand chagrin dénudé par la calvitie; et pour racheter les tresses flottantes de sa jeunesse, il eût volontiers donné quelqu'une de ses plus grandes victoires. Mais, pour se complaire au commerce des femmes, même étant devenu le monarque de Rome, il ne les prenait que comme un jeu, sans leur laisser l'ombre de l'influence, de là, cette complète indépendance, qui ne se laissa entamer ni par un favori, ni par une maîtresse, ni même par un ami. Mais cette même clairvoyance de l'esprit ne lui laissait pas d'illusions sur la force du destin ou le pouvoir de l'homme : devant lui s'était levé le voile bienfaisant qui nous cache l'insuffisance de notre effort, ici-bas. Si sages que fussent ses plans, alors qu'il avait prévu toutes les éventualités, il sentait au fond de lui qu'en toutes choses le bonheur, ou si l'on veut le hasard a sa part principale : aussi le vit-on souvent lui passer parole en quelque sorte et mettre sa propre personne en enjeu avec la plus téméraire indifférence. Il n'est que trop vrai : les hommes supérieurs par la raison se réfugient volontiers dans les chances d'un coup de dés : de même, par un point, le rationalisme chez César confinait à un certain mysticisme.

1. Tout démocrate qu'il était, il ne manqua pas de s'en faire gloire : témoin la laudatio qu'il prononça au Forum, aux funérailles de sa tante Julie : Alaternum genus ab regibus ortum, paternum cum Diis immortalibus conjunctum est; nam ab Anco Marcio sunt Marcii reges, quo nomine fuit mater; a Venere Julii, cujus gentis familia est nostra (Suétone, César, 6).

2. Il avait laissé un poème de voyage, Iler, qu'il termina en revenant de la seconde guerre d'Espagne : jeune homme, il avait produit un Eloge d'Hercule, une tragédie d'Oedipe, dont Auguste ne permit pas la publication (Suétone, César, 5, 7).

3. Aurelia, de la famille des Aurelli, soeur ou proche parente des trois Cotta, contemporains de César, était une femme distinguée. Elle avait dirigé avec le plus grand soin l'éducation de son fils (Tacite, de Orat., 28). Elle vivait encore au temps de la guerre des Gaules.

4. Julie, la femme de Pompée, morte en 54 av. J.C.

5. Gaius-Matius Calvena (vers 670-730 [84-24 av. J.-C.]), l'un des plus intimes amis de César, l'un de ses nécessaires (necessarius, Cicéron, ad fam., 11, 27), et sans contredit le plus désintéressé. Se tenant en dehors de la politique, il n'eut qu'un but, la pacification, la réconciliation et le pardon. Il fut le bon génie et le Mécène du premier des Césars. Les contemporains lui rendent à cet égard un éclatant et honorable témoignage : te et non suscipiendi belli civilis gravissimum auctorem fuisse et moderandæ victoriæ, in hoc qui mihi non assentiretur, inveni neminem (Cicéron, ad fam., 11, 27. - cf. 11, 28). D'ailleurs, homme instruit autant qu'aimable de caractère (suavissimus doctissimusque homo (Ad fam., 17, 15. - cf. Gelle, 6, 6 ; 15, 25. Macrobe, 1, 4). - A la mort de César, qu'il pleure sincèrement, il regarde que c'en est fait de Rome et de la paix, et défend la mémoire de celui qu'il y a danger de défendre. - Plus tard il meurt, ami d'Auguste (divi Augusti amicus). Il avait écrit, dit-on, des mimes iambiques (Mimiambi); une traduction de l'Iliade, et même (mais l'identité de l'auteur est contestée) trois livres sur la cuisine et la confiserie (Columelle, 12, 4, 21 et 44. - V. infra, ch. 12).

6. Magno illi Alexandro sed sobrio simillimus, dit Velleius (2, 41) : quoiqu'on le voie dînant chez Cicéron lors de la visite qu'il lui fit, à la villa de l'orateur à Pouzzoles, au printemps de 710 [48 av. J.-C.], dînant, et buvant copieusement, après s'être dûment préparé à l'aide d'un vomitif (ad Att., 13, 52). - Mais il ne faisait en cela que suivre un usage gastronomique du beau monde d'alors.

7. Parlerons-nous de Servilia, sa première maîtresse et la mère de Brutus, de Postumia, de Lollia, Tertulla et Mucia, les femmes de Gabinius, Crassus et Pompée ? Eunoé, la femme de Bogud, fut l'objet d'un caprice : mais, avec Cléopâtre, la liaison fut plus sérieuse et durable. Cléopâtre le suivit d'Egypte à Rome, où elle résida jusqu'après le meurtre des ides de mars, dans la villa de César, au Transtevere elle en eut un fils, nommé Césarion, qu'Octave fit tuer (Dion, 43, 27. - Cicéron, ad Att., 15, 15. - Suétone, César, 52). Rappelons le mot bien connu sur César : Omnium mulierum virum, et omnium virorum mulierem (Suétone, 52).



46 av. J.C.

César, homme d'Etat

Le but de César est la résurrection dans l'ordre politique, militaire, intellectuel et moral de sa propre nation déchue et de la nation hellénique, cette soeur étroitement liée à sa patrie et tombée encore plus bas qu'elle. Après trente ans d'expériences et leur dure école, il modifie ses idées sur les voies et les moyens, le but demeure le même aux heures de l'abattement sans espoir et de la toute-puissance absolue, aux heures où, démagogue et conspirateur, il se faufilait dans un sombre labyrinthe; à celles où, maître à deux du pouvoir, où, devenu seul et unique souverain, il travaille à son oeuvre à la pleine lumière du soleil, sous les yeux d'un monde ! Toutes les mesures durables par lui prises en des temps les plus divers s'ordonnent à leur place dans les vastes plans de son édifice.

Il semble en vérité qu'on ne puisse rien citer de lui en fait d'actes isolés : il n'a rien crée isolément. A bon droit en lui on louera l'orateur à la virile parole, dédaigneux des artifices de l'avocat, illuminant, échauffant l'auditeur de sa vive et claire flamme1. A bon droit en lui on admire l'écrivain, la simplicité inimitable de sa composition, la pureté unique et la beauté du langage. A bon droit, les maîtres de la guerre dans tous les siècles ont vanté César général : nul mieux que lui, laissant là les erreurs de la routine ou de la tradition, n'a su inventer la stratégie, qui, dans le cas donné, conduit à la victoire sur l'ennemi, à celle, dès lors, qui est la vraie victoire. Doué d'une sûreté quasi divinatoire du coup d'oeil, n'a-t-il pas pour chaque but inventé le bon moyen? Après une défaite; n'est-il pas debout, prêt encore à combattre et achevant toujours la campagne par la défaite de l'adversaire ? Le secret principal de la science de la guerre, celui par où se distingue le génie de grand capitaine du talent vulgaire de l'officier, la vive impulsion communiquée aux masses. César l'a possédée jusqu'à la perfection : nul ne l'y a surpassé; et il a su trouver le gage de la victoire non dans l'immensité de ses forces, mais dans la promptitude des mouvements, non dans les lents préparatifs, mais dans l'action rapide, téméraire même, vu souvent l'insuffisance de ses ressources.

Mais tout cela n'était que l'accessoire : grand orateur et écrivain, grand général d'armée, il est devenu tout cela parce qu'il était homme d'Etat accompli. Le soldat, chez lui, ne joue qu'un rôle secondaire. Dans ses projets premiers, il avait espéré parvenir, comme Périclès, comme Gaius Gracchus, sans passer par la guerre : dix-huit ans durant, à la tête du parti populaire, il n'avait pas quitté les sentiers tortueux des cabales politiques : à l'âge de quarante ans, se convainquant non sans peine de la nécessité d'un point d'appui militaire, il prit enfin le commandement d'une armée. Aussi bien, même après, demeura-t-il homme d'Etat, plus encore que général.

Jusque dans sa manière de conduire la guerre, on reconnaît en César le général improvisé. Perce le politicien transformé en chef d'armée. Quel tacticien de profession, pour des raisons simplement politiques et non toujours absolument impérieuses, aurait pu ne jamais se résoudre à négliger, comme César l'a fait souvent et surtout lors de son débarquement en Epire, les enseignements prudents de la science militaire ? A ce point de vue, il est plus d'une de ses opérations que l'on pourrait critiquer, mais ce que perd le chef d'armée, l'homme d'Etat aussitôt le regagne. La mission de celui-ci est universelle de sa nature, et tel était le génie de César : si multiples, si distantes l'une de l'autre que fussent ses entreprises, elles tendaient toutes vers un seul grand but, auquel il demeura inébranlablement fidèle, et qu'il poursuivit sans dévier dans l'immense mouvement d'une activité tournée vers toutes les directions, jamais il ne sacrifia un détail à un autre. Quoique passé maître dans la stratégie, il fit tout au monde, obéissant à des considérations purement politiques, pour détourner l'explosion de la guerre civile et quand il la fallut commencer, il fit tout aussi pour que ses lauriers ne fussent pas ensanglantés. Quoique fondateur d'une monarchie militaire, il ne laissa s'élever, s'y appliquant avec une énergie sans exemple dans l'histoire, ni une hiérarchie de maréchaux, ni un régime de prétoriens. Enfin, dernier et principal service envers la société civile, il préféra toujours les sciences et les arts de la paix à la science militaire. Dans son rôle politique, le caractère qui domine, c'est une puissante et parfaite harmonie. L'harmonie, sans doute, est la plus difficile de toutes les manifestations humaines : en la personne de César, toutes les conditions se réunissaient pour la produire. Positif et ami du réel, il ne se laissa jamais prendre aux images du passé, à la superstition de la tradition : dans les choses de la politique, rien ne lui était que le présent vivant : de même, dans ses études de grammairien, il repoussait bien loin l'érudition historique de l'antiquaire, et ne reconnaissait d'autre langue que la langue actuelle et usuelle, d'autre règle que l'uniformité. Il était né souverain, et commandait aux coeurs comme le vent commande aux nuages, gagnant à soi, bon gré mal gré, les plus dissemblables natures, le simple citoyen et le rude sous-officier, les nobles dames de Rome et les belles princesses de l'Egypte et de la Mauritanie, le brillant chef de cavalerie et le banquier calculateur. Son talent d'organisateur était merveilleux. Jamais homme d'Etat pour l'arrangement de ses alliances, jamais capitaine pour son armée, n'eut affaire à des éléments plus insociables et plus disparates : César les sut tous amalgamer quand il noua la coalition ou forma ses légions. Jamais souverain ne jugea ses instruments d'un coup d'oeil plus pénétrant. Nul, mieux que lui, ne sut mettre chacun à sa place. Il était le vrai monarque : il n'a jamais joué au roi. Devenu le maître absolu dans Rome, il garde tous les dehors du chef de parti : parfaitement souple et facile, commode d'accès et affable, allant au-devant de tous, il sembla ne rien vouloir être que le premier entre ses égaux. Il évitait la faute où tombent si souvent ses pareils, quand ils apportent dans la politique le ton sec du commandement militaire et quelque motif ou provocation qui lui vint de la mauvaise humeur du sénat, il ne voulut pas user de la force brutale. Il était le vrai monarque, sans ressentir le vertige de la tyrannie. Parmi les puissants, il fut le seul, peut-être, qui n'agit jamais par inclination ou caprice, dans les grandes comme dans les petites choses obéissant toujours à son devoir de gouvernant. En se retournant vers le passé de sa vie, il y put regretter quelques faux calculs, il n'y trouva pas d'erreurs où la passion l'aurait fait tomber, et dont il eût à se repentir. Rien dans sa carrière qui, même en petit, rappelle les excès de la passion sensuelle, le meurtre d'un Clitus, l'incendie de Persépolis et ces poétiques tragédies que l'histoire rattache au nom de son grand prédécesseur en Orient2. Enfin, parmi tous ceux qui ont eu la puissance, il est le seul peut-être qui, jusqu'à la fin de sa carrière, ait gardé le sens politique du possible ou de l'impossible, et ne soit pas venu échouer à cette dernière épreuve, la plus difficile de toutes pour les natures supérieures, la reconnaissance de la juste et naturelle limite, au point culminant du succès. Le possible, il l'a fait, sans jamais déserter le bien pour conquérir le mieux hors de sa portée : jamais non plus, le mal étant accompli et irréparable, il ne négligea le palliatif qui l'atténue. Mais le destin avait-il prononcé, toujours il obéissait à l'arrêt. Arrivé à l'Hypanis, Alexandre battit en retraite : César, sur le Rhin, sur la Tamise, recule de son plein gré et quand ses desseins le portent jusqu'au Danube ou l'Euphrate, il ne vise pas à la conquête du monde, il ne veut qu'une frontière sûre et rationnelle pour l'empire.

1. Tous les témoignages littéraires, en effet, louent en lui l'ardeur et la force (vis), en même temps que l'élégante pureté (Cicéron, dans Suétone, César, 52). - Tanta in eo vis est, id acunem, ea concilatio (Quintilien, 10, 1 ; 114, 10, 2, 25 ; 12, 10, 11).

2. On cite d'ordinaire comme un exemple de tyrannie à la charge de César, sa querelle avec Labérius et le fameux Prologue où celui-ci la raconte (infra, ch. XII, le Mime) : mais c'est, là tout à fait, méconnaître et l'ironie de la situation et l'ironie du poète : sans compter qu'il y a naïveté peut-être à faire un martyr du faiseur de vers, apportant volontairement, après tout, son tribut d'hommages.

46-45 av. J.C.

César, maître absolu

Après avoir levé 200 millions de sesterces1 en Afrique2, réuni à la province la plus grande partie de la Numidie, partagé le reste entre Bocchus et Sittius et laissé l'historien Salluste pour gouverneur en Afrique, César revient à Rome à la fin du mois de juillet 46 av. J.C. Le sénat décrète quarante jours de supplications pour sa victoire. Son char de triomphe sera traîné par des chevaux blancs, comme avait été le triomphe de Camille. Il lui sera élevé une statue d'airain, le globe du monde sous ses pieds avec cette inscription : "César demi-dieu". Il donnera le signal des courses au cirque. Plus tard, pour reconstituer la république, respublicae constituendae causa, le sénat lui concède la dictature pour dix ans, pour trois ans la censure sans collègue sous le nom nouveau de préfecture des moeurs, la nomination à la moitié des charges curules, le consulat pour l'année 45 av. J.C. et le droit de régler les provinces prétoriennes3; c'est à dire que le peuple sera dépouillé de sa puissance élective et le sénat de son pouvoir administratif.

1. César fit vendre aux enchères, à Zama, les biens de Juba et ceux des citoyens romains établis dans la Numidie qui avaient pris parti pour le roi; à Utique, il confisqua les biens de tous ceux qui avaient eu des commandements dans l'armée pompéienne. Thapsus paya 5 millions de sesterces, Hadrumète 8. Leptis fut condamnée à fournir tous les ans 300000 livres d'huile; Thysdrus donna du blé. (Bell. Afric., 47.)

2. Aussi trouve-t-on aux environs de Constantine quantité d'inscriptions rappelant Sittius et ses établissements. Cf. L. Renier, Inscript. d'Algérie, n° 1254, 2323, 2324, etc.

3. Il n'usa pas durant huit mois cette prérogative; jusqu'au mois de septembre de l'année 45, la première de sa dictature décennale, il fut seul consul. Lepide, son maître de la cavalerie, et six préfets, selon d'autres, huit, qu'il nomma, tinrent lieu des magistrats curules. En septembre, il se démit du consulat, qu'il donna à deux de ses généraux, Fabius Maximus et Trebonius. Les principales affaires du gouvernement étaient véritablement aux mains de ses deux agents, Oppius et Balbus. (Dion, XLIII, 28, 48, et Suétone, César, 76).

46 av. J.C.

Les triomphes

Le forum de césar
Le forum de César

César célèbre quatre triomphes sur plusieurs jours. La première fois, il triomphe des gaulois; la seconde, des Egyptiens; la troisième, de Pharnace; la quatrième, de Juba. Ni Pharsale ni Thapsus ne sont nommés et devant son char, on ne voit que les images des rois et des généraux vaincus, celles des villes prises ou des fleuves et de l'Océan qu'il avait traversé. Parmi les captifs, pas un romain mais la soeur de Cléopâtre, Arsinoé, le fils de Juba, Vercingétorix que les triumvirs attendent au Tullianum (la prison) pour l'égorger1. Rien ne rappelle Pompée; seulement, sur le tableau qui représente la fuite du fils de Mithridate et de l'armée pontique, on lit la fameuse dépêche : Veni, Vedi, Vici qui semble dire : Là, pour vaincre, il m'a suffi d'un jour; à mon rival il avait fallu des années.

Il a moins de ménagements envers les vaincus d'Afrique, dégradés en quelque sorte de leur titre de citoyens par leur alliance avec un roi barbare. Il expose Caton, Scipion et Petreius se perçant de leur épée. A cette vue, bien des coeurs se serrent; sans doute, mais la tristesse se perd dans l'éclat des fêtes. Et la foule ne garde de songer à tous ces morts quand, sous ses yeux éblouis, on fait passer un spectacle plein de promesses, 60000 talents en argent monnayé et 2822 couronnes d'or2. Qu'importe au peuple une indigente et mensongère liberté, quand le maître lui promet de splendides festins. On n'entend que les soldats user de leur vieux droit et railler dans leurs chants grossiers, l'ami de Nicomède et des gaulois qu'ils conduisent derrière son char : "Fais bien" crient-ils, "tu seras battu; fais mal, tu seras roi !" ou bien "Gens de la ville, gardez vos femmes, nous ramenons le galant chauve." Dion raconte que pour détourner par un acte d'humilité la colère de Némésis, la déesse ennemie des fortunes trop grandes, César monta à genoux les marches du capitole3.

Dans cette ville pleine encore du souvenir des meurtres par lesquels l'oligarchie avait cru assurer son pouvoir ou vivent les fils des proscrits de Marius et de Sylla, pas une tête ne tombe, pas même une larme, partout le plaisir et la joie. Après le triomphe de César, tout le peuple romain se couche autour de 22000 tables à trois lits. Le falerne coule et le plus pauvre peut goûter à ces lamproies, à ces murènes tant vantées4. Si loin de ces tables où tout le peuple s'enivre, quelques vieux républicains se tiennent à l'écart, la honte au front et la haine dans le coeur, du moins doivent-ils se souvenir, en face de cette domination qui commence par des fêtes que d'autres, naguère, avaient commencé avec du sang.

Le soir, le triomphateur traverse la ville entre quarante éléphants qui portent des lustres étincelants et le lendemain viennent les distributions : à chaque citoyen, 105 deniers, 10 boisseaux de blé, 10 livres d'huile; à tous les pauvres, remise d'une année de loyer que le trésor paiera; aux légionnaires, 5000 deniers par tête; aux centurions, le double; aux tribuns, le quadruple. Les vétérans reçoivent des terres. Les jours suivants, les fêtes continuent au nom de sa fille Julia et de Venus, auteur de sa lignée. Durant la guerre des Gaules, il avait acheté au prix de 60 millions de sesterces, un vaste emplacement dont il va en faire un nouveau forum à la gloire de son nom. Il y élève un temple à Venus Genetrix dont il fait alors la dédicace.

Des spectacles de tout genre font accepter au peuple cette apothéose de la maison julienne : des représentations scéniques, des jeux troyens, des danses pyrrhiques, des courses à pied et en char, des luttes d'athlètes, des chasses où l'on tue des taureaux sauvages, une girafe, la première qu'on ait vue à Rome et 400 lions; une naumachie entre des galères de Tyr et d'Egypte; une bataille enfin entre deux armées ayant chacune 500 fantassins, 300 cavaliers et 20 éléphants. Cette fois, les gladiateurs sont éclipsés : des chevaliers, le fils d'un préteur, descendent dans l'arène; des sénateurs veulent combattre. On accourt de toute l'Italie pour voir ces jeux.

1. Arsinoé se retira dans le temple de Diane, à Ephèse, où sa soeur Cléopâtre la fit tuer après la bataille de Philippes. Juba devint un historien estimé, et Auguste lui rendit une partie des Etats de son père.

2. Elles pesaient ensemble 2414 livres de 12 onces. (Appien, Bell. civ., II, 102.)

3. Claude fit de même après la conquête de la Bretagne (Dion, LX, 23) et cela se fait encore aujourd'hui par dévotion en beaucoup de lieux. César ne manquait jamais, assure-t-on, dès qu'il était en voiture de répéter trois fois une certaine formule qui devait le garantir d'accident en volage (Pline, Hist. nat., XXVIII, 4.).

4. En comptant, selon l'usage, trois personnes par lit, on a cent quatre-vingt-dix-huit mille convives ou deux cent soixante-quatre mille s'ils étaient quatre.

48-46 av. J.C.

Refoulement des anciens partis

Il importe aujourd'hui, avant toutes choses, de rendre au pays le repos, et de nettoyer ces amas de décombres qui recouvrent le sol, au lendemain des dernières catastrophes. César se met à l'oeuvre sur la base de la réconciliation des vieux partis, ou plutôt (car comment parler de paix quand il y a antagonisme irréconciliable ?), faisant en sorte que chacun, et la noblesse et les populaires, vident le champ où jusque-là ils se livraient bataille, pour aller se réunir sur le terrain nouveau d'une constitution monarchique. Le premier besoin, c'est d'étouffer à toujours les vieilles discordes du passé républicain. Pendant qu'il ordonne la réédification des statues de Sylla, que le peuple de Rome avait renversées à la nouvelle de la bataille de Pharsale, et proclame ainsi que l'Histoire seule aurait désormais à juger le grand homme, il abolit au même moment les dernières conséquences, encore en vigueur, des lois d'exception syllaniennes : il rappelle de l'exil les derniers bannis des révolutions de Cinna et de Sertorius, et rend aux enfants des proscrits de Sylla l'éligibilité qu'ils avaient perdue. Il restitue pareillement dans leur siège au sénat ou dans leurs droits de cité tous les nombreux personnages qui, durant les temps avant-coureurs de la crise, avaient subi l'exclusion censoriale ou succombé sous le coup des procès politiques, et surtout les victimes des accusations issues en foule des lois d'exception de l'an 702 [52 av. J.-C.]. Quant à ceux qui s'étaient faits, à prix d'or, les meurtriers des proscrits, ils demeurent notés d'infamie et Milon, le plus éhonté du parti sénatorien, voit son nom repoussé de l'amnistie générale.

Le règlement de toutes ces questions se rattache seulement au passé. Bien autrement difficile est le maniement des partis rangés encore en face les uns des autres : d'un côté César a affaire aux démocrates, à sa suite, et de l'autre à l'aristocratie précipitée du pouvoir. Moins même que cette dernière, les démocrates, on le pressent, n'entendent s'accommoder de l'attitude de César après sa victoire, et de l'ordre qu'il leur intime d'avoir à quitter les positions prises. César, en somme, veut ce qu'avait rêvé Gaius Gracchus : mais les visées des Césariens ne ressemblent en quoi que ce soit aux visées des sectateurs des Gracques. Par une progression toujours croissante, les populaires sont passés de la réforme à la révolution, de la révolution à l'anarchie, et de l'anarchie à la guerre contre la propriété : ils fêtent entre eux les souvenirs du régime de la terreur, et, comme autrefois celui des Gracques, ils ornent de fleurs et de couronnes, le tombeau de Catilina. En se rangeant sous le drapeau de César, ils avaient attendu de lui ce que Catilina n'avait pu leur donner. Mais il devient manifeste bientôt que César veut être autre chose que l'exécuteur testamentaire du grand conspirateur, que tout au plus il procure aux endettés quelques facilités de paiement, quelques allégements de procédure : aussitôt les récriminations amères de se faire entendre : à quoi bon la victoire du parti populaire, si l'on n'a pas vaincu pour le peuple ? Puis cette tourbe, petits et grands, qui s'était promis des saturnales politiques et financières, se tourne dans sa déconvenue vers les Pompéiens et leur fait les doux yeux. Pendant les deux années que dure l'absence de César (janvier 706 - automne 707 [48-47 av. J.-C.]), ils s'agitent et fomentent en Italie la guerre civile dans la guerre civile.

48-46 av. J.C.

Coelius, Milon et Dolabella

Un jour, le préteur Marcus Coelius Rufus, noble d'extraction, mauvais payeur de ses dettes, homme de talent d'ailleurs et de culture variée, jusqu'ici l'un des plus zélés champions de César, ardent et disert dans le sénat et sur le Forum, avait osé, sans motion du chef, apporter au peuple une loi qui donnait aux débiteurs six ans de délai, sans intérêt, et, comme il lui était fait opposition, il avait proposé le rejet de toutes les demandes en justice pour argent prêté et pour les loyers courants des maisons, sur quoi le sénat césarien l'avait destitué de son office. On était à l'heure de la bataille de Pharsale : il semblait que le destin fit pencher la balance du côté de Pompée. Rufus, alors, entre en alliance avec Milon, l'ancien sénatorien, l'ancien chef de bandes et, tous les deux, ils tentent la contre-révolution, écrivant sur leur bannière, tantôt le maintien de la constitution républicaine, tantôt l'abolition des créances et la liberté des esclaves.

Milon avait quitté Massalie, lieu désigné de son exil, et appelé aux armes dans la région de Thurium les Pompéiens et les esclaves-pasteurs. Pendant ce temps, Rufus, armant aussi des esclaves, se prépare à attaquer Capoue. Mais avant l'exécution son projet est éventé, et les Capouans le déjouent. Quintus Pedius marche avec une légion sur le territoire des Thuriens et y disperse les bandes qui le parcourent : bientôt la mort des deux chefs met fin au scandaleux tumulte (706 [-48])1. L'année d'après (707 [-47]), surgit Publius Dolabella, tribun du peuple, endetté jusqu'au cou, comme Rufus et Milon mais moins capable qu'eux. Il remet sur le tapis la loi sur les dettes et les loyers et recommence à son tour la guerre de la démagogie. Lucius Trebellius, son collègue2, lui tient tête, des deux parts les bandes armées se heurtent et bataillent et font bruit dans la rue, à ce point que Marc-Antoine, le commandant en Italie, vient avec ses soldats mettre le holà ! Bientôt César, à son retour d'Orient, fera rentrer les écervelés, sous terre3.

A cette sotte tentative d'une reprise du drame de Catilina, il attache d'ailleurs si peu d'importance qu'il tolère la présence en Italie de Dolabella, et qu'à peu de temps de là, il lui pardonne. Contre ces misérables, pour qui la question politique n'est rien, pour qui la guerre à la propriété est tout, il suffit, comme contre les hordes de brigands, d'un gouvernement actif et fort : César est trop grand, trop sage, pour se préoccuper longtemps des révoltés de Rome.

1. César, B. civ., 3, 1, 20-21. - Quintus Pedius, neveu de César par Julia, sa soeur : a suivi son oncle dans les Gaules : préteur en 706 [48 av. J.-C.]. Il rendra encore d'éminents services à la cause impériale dans la campagne de Munda, et sera l'un des héritiers testamentaires de César : puis, plus tard, partisan d'Octave et consul avec lui, il aidera dans Rome à préparer le succès du triumvirat conclu par Octave, Antoine et Lépide dans le nord de l'Italie. Il meurt à ce moment même.

2. Lucius Trebellius Fidus, tribun du peuple en 707 [47 av. J.-C.], après avoir combattu, comme on le voit, Dolabella et sa motion de novis tabulis, se fit plus tard, étant endetté lui-même, le fauteur des endettés. - On le retrouve, en 711 [-43], maître de la cavalerie de Marc Antoine devant Modène.

3. Dion, 43, 32. - Cicéron, ad. Att., 11, 12. - Tite-Live, Epitomé 113. - L'émeute coûta la vie à 800 personnes. - Cf. Dion, 43, 17-23, Plutarque, César, 51 et Antoine, 9.

46 av. J.C.

Le peuple

Au milieu de ces fêtes et du triomphe dont le dictateur paie sa royauté, il n'oublie pas qu'il a à légitimer son pouvoir en assurant l'ordre. Jusqu'à son consulat, c'était dans le peuple puis dans les chevaliers qu'il avait placé son point d'appui; pendant son commandement en Gaule et durant la guerre civile, il l'avait pris dans l'armée; maintenant il veut le chercher dans un gouvernement sage et modéré, dans la fusion des partis, dans l'oubli des injures et dans la reconnaissance universelle pour une administration habile et bienveillante. Cette douceur s'allie avec la fermeté : des légionnaires, croyant leur règne arrivé, réclament contre les dépenses du triomphe, comme si cet argent leur avait été volé : il en fait mettre un à mort1. Déjà en Afrique, il avait cassé des tribuns militaires accusés de pillage. Lorsqu'il donne des terres à ses vétérans, il a soin que les lots soient séparés afin de prévenir toute révolte qu'une masse de soldats réunis sur un même endroit aurait commises contre leurs voisins; et en doublant la solde de ceux qui restent sous les enseignes, 900 sesterces au lieu de 480.

Quant au peuple, 320000 citoyens vivent à Rome aux dépens de l'Etat; il réduit ce nombre à 150000 et offre aux autres des terres dans des colonies d'outre-mer : 80000 acceptent2. Du même coup, il diminue la foule famélique qui encombre la ville, où elle est un danger permanent et il créera ainsi dans les provinces des foyers de civilisation romaine. Mais il conserve l'annone, grande institution de bienfaisance au profit des pauvres. Tous les ans, le préteur doit remplacer les morts en inscrivant les nouveaux arrivants ou noms sur la liste. Deux édiles, aediles cereales (Ediles céréaliers), dirigent cette administration à la tête de laquelle Auguste mettra un praefectus annonae (Préfet de l'annone). Une autre mesure tend au même objectif de diminuer le nombre des mendiants oisifs en obligeant les propriétaires à entretenir sur leurs fonds un tiers des travailleurs libres.

La population libre décroit; pour en augmenter le nombre, César met en place des mesures pour accroître la natalité : père de trois enfants à Rome; quatre en Italie ou cinq dans les provinces, il accorde l'exemption de certaines charges personnelles; à la matrone qui peut glorifier de sa fécondité, le droit d'aller en litière, de s'habiller en pourpre et de porter un collier de perles.

Il supprime toutes les associations formées depuis la guerre civile qui servent aux mécontents et aux ambitieux, soit pour cacher de futurs complots, soit pour les exécuter3; désormais aucune ne peut s'établir sans l'aval du gouvernement. Une loi restreint peut-être le droit d'appel au peuple4. Les tribunaux sont réorganisés aux dépens de la plèbe parce qu'il y exclut les tribuns du trésor des charges de juges qu'il réserve aux sénateurs et aux chevaliers. Le règlement relatif aux associations enlève aux nobles un moyen de troubler l'Etat; des dispositions plus sévères sont ajoutées aux lois contre les crimes de majesté et de violence et le gouvernement d'une province est fixé à une année pour un préteur, à deux pour un proconsul. Une loi somptuaire essaie de diminuer le faste des riches et enfin, il commence la réorganisation des finances en rétablissant les douanes en Italie pour les marchandises étrangères. Ainsi la balance est tenue égale entre toutes les classes, aucun ordre n'est flatté, élevé au dessus des autres. Tous ont un maître.

1. Dion, XLIII, 24, parle aussi de deux hommes qui furent égorgés par les pontifes et le flamine de Mars, sans doute pour une expiation religieuse dont nous ignorons, comme lui, le motif.

2. Il ne fonda en Italie que six colonies, non, comme Sylla, aux dépens des populations italiotes, mais en des lieux qui étaient alors à peu près déserts, à Veies, Lanuvium, Aufidene, Casilinum, Calatia et Bovianum. (Panvinus, de Imp. Rom., ch. XI.).

3. Suétone, César, 42 ; Josèphe, Ant. Jud., XIV, 10. Celle des Juifs, à Rome, fut exceptée à cause des services que ce peuple lui avait rendus dans la guerre d'Alexandrie.

4. Du moins Antoine, en 44, le rétablit. (Cicéron, Philippiques, I, 9.).

46 av. J.C.

Le monde agricole

Les troubles de ces cinquante dernières années avaient augmenté d'une façon déplorable la décadence de l'agriculture et la dépopulation des campagnes. César défend à tout citoyen de vingt à quarante ans de rester plus de trois ans hors de l'Italie, sauf dans le cas du service militaire. Dans la distribution des terres, il favorisera ceux qui ont une famille nombreuse; trois enfants donneront ainsi droit aux champs les plus fertiles. Il veut aussi que les herbagers aient parmi leurs pâtres au moins un tiers d'hommes libres, et comme on l'a vu, il chasse de Rome la moitié de ses pauvres. C'est la pensée des Gracques : faire refluer dans les campagnes les hommes libres et revitaliser le monde paysan. Les colons de Sylla avaient vite échangé leurs terres contre quelque argent, aussitôt dissipée et cette soldatesque s'était facilement vendue aux factieux. Pour rendre un nouveau Catilina impossible, César interdit à ses vétérans la vente de leurs lots si ce n'est qu'après une possession de vingt ans.

46 av. J.C.

Le calendrier

Res Gestae
Fragment d'un calendrier romain de l'époque d'Auguste

Jusqu'à présent, de perpétuels désordres existait sur le calendrier officiel de la république, établi sur l'année lunaire de 355 jours avec une année solaire qui en compte 365. Le calendrier républicain, chose incroyable, en était encore au travail ancien des Décemvirs, remaniement maladroit de l'Octaéterie d'avant Méton1. Par l'effet combiné de calculs mathématiques détestables et d'une plus détestable administration, les fastes devançaient le temps vrai de 67 jours pleins : par exemple la fête de Flore (les Floralia), qui tombe au 28 avril, était inscrite au 11 juillet. Les dirigeants politiques y avaient trouvé leur compte pour faire avancer ou reculer à leur gré les élections. Le collège des Pontifes (responsable du calendrier) maintient l'ordre entre l'année lunaire et l'année solaire en ajoutant à la première des jours intercalaires mais les troubles du dernier siècle de la république avaient mis un tel désordre dans les choses du ciel que les pontifes avaient négligé de réguler le système calendaire.

Le calendrier romain en usage à Rome avant la réforme julienne fonctionnait de la manière suivante : il comportait douze mois et 355 jours en année normale. L'année débutait aux ides de mars (15 mars, considéré comme le début du printemps). Un mois intercalaire, mensis intercalaris, de 27 jours était intercalé tous les deux ans. Cette intercalation avait lieu alternativement après le 23 ou le 24 février; il se substituait aux quatre ou cinq derniers jours de février. Comme le système calendaire ne fut pas respecté rigoureusement, les intercalations étaient effectuées de façon hasardeuse. Les fêtes de la moisson ne tombaient plus en été, ni celles des vendanges en automne. César charge donc l'astronome d'Alexandrie, Sosigène, d'aligner le calendrier en correspondance avec le soleil. La première étape de la réforme julienne est le réalignement du début de l'année romaine avec l'année tropique (année équinoxiale : l'année qui correspond à la périodicité des saisons). Du fait des intercalations absentes, le calendrier romain avait pris 90 jours d'avance. L'année 46 av. J.C. durera donc 445 jours 2.

Ecrit de Theodor Mommsen sur la réforme du calendrier (l'histoire romaine):

César veut redresser ces erreurs énormes, il appelle à son aide le mathématicien grec Sosigène3, et adopta pour l'usage religieux et officiel le comput de l'année agricole italique ordonné selon le calendrier égyptien d'Eudoxe4, en y ajoutant d'intelligentes intercalations5. En même temps il abolit le nouvel an du 1er mars du calendrier ancien, y substitue, comme étant aussi la date du commencement de l'année, celle, du 1er janvier, échéance déjà fixée pour les mutations des grandes magistratures, et depuis lors acceptée aussi dans la vie civile. Ces deux arrangements auront pour point de départ le 1er janvier 709 [45 av. J.-C.] : avec eux entrera en vigueur le calendrier Julien, du nom de son auteur. Il aura cette fortune qu'après la chute de la monarchie césarienne, il demeurera usuel dans le monde civilisé. Un édit fort détaillé y sera ajouté à titre d'éclaircissements6.

1. Avant Méton, pour mettre d'accord les années solaire et lunaire en usage, on recourait à une période intercalaire, dite Octaéterie, de 8 années solaires ou de 99 mois lunaires. Méton, fils de Pausanias, et natif d'Athènes, inventa, avec Euclémon, un cycle de 19 ans, également intercalaire, et répondant à la 4e année de la 860 olympiade ou à l'an 432 avant J.-C. (Diodore Sic., 12, 36). - Sur les intercalations compliquées du calendrier ante-césarien, v. Macrobe, Sat. 1, 13, 14 : Censorin, de Die natal., 20. - Les Pontifes, d'ailleurs, dans un but politique, ou en vue d'être utiles à quelque ami, ne se gênaient pas pour omettre ou ajouter un intercalaire dans leurs Fastes. Cicéron, une fois le leur demanda comme chose toute naturelle, afin de raccourcir son séjour en Cilicie, qui lui pesait (ad Att., 5, 9., ad div., 7, 2, 8, 6). - A dater de l'an 702 [52 av. J. C.], l'année n'avait été que de 355 jours, sans intercalation, et les consuls de l'an 708 [-46], qui devaient entrer le 1er janvier en charge, avaient réellement commencé leurs fonctions le 13 octobre 707 [-47], 18 jours après l'équinoxe.

2. Suétone, César, 40. L'année julienne, comptant 365 jours et 6 heures, Sosigène établit que l'année commune serait trois fois de suite de 365 jours et la quatrième de 360 jours. Cette année julienne était trop longue de 11 minutes 12 secondes, erreur qui fut corrigée en 1582 par le calendrier grégorien. Les Russes et tous les peuples appartenant à l'Eglise grecque ou orthodoxe se servent encore du calendrier julien et sont par conséquent en retard sur nous.

3. Sosigène, Egyptien, commentateur de l'écrit aristotélique sur le ciel, et d'un Traité, n'est guère connu d'ailleurs que par sa collaboration au calendrier Julien.

4. Eudoxe (Eudoxos) de Rhodes, vécut vers 366 [388 av. J.-C.], astronome, géomètre et médecin, il introduisit la Sphère en Grèce, et rectifia l'année selon les calculs égyptiens (Octaétérie), qu'il avait étudiés sur place. Araius a traduit ses Phénomènes.

5. L'année 708, appelée l'année de confusion (Macrobe, 1, 16), fut allongée de façon à réparer les erreurs préexistantes, et à faire partir du 1er janvier 709 [45 av. J.-C.], la première année de l'ère Julienne. César avait ajouté 90 jours à cette année 708 [-46] de l'ancien calendrier, ces 90 jours se décomposant ainsi : 1° un mois intercalaire de 23 jours, entre le 23 et le 24 février, et 2° deux mois intercalaires à la fin de novembre, l'un de 29, l'autre de 31 jours, plus 7 jours complémentaires comptés en dehors, en tout, 67 jours. - A dater de l'an 709 [-45], il est ajouté tous les 4 ans un jour intercalaire, entre le 23 et le 24 février.

6. L'identité de cet édit, rédigé, peut-être, par Marcus Flavius (Macrobe, Saturn., 1, 14-16) et de l'écrit sur les Constellalions, attribué à César, semble prouvé par Cicéron (Plutarque, César, 59) : Aujourd'hui la Lyre se lève par ordre ! Du reste, on savait avant César que l'année héliaque de 365 jours 6 heures, admise par le calendrier égyptien, dépassait quelque peu la longueur de l'année vraie. Selon le calcul le plus exact de l'année tropique qu'ait connu l'antiquité, celui d'Hipparque [astronome grec florissant vers 594], l'année vraie durait 365 jours 5 heures 52' 12" : selon le compte exact, aujourd'hui, sa durée réelle est de 365 jours, 5 heures 48' 48". [Aujourd'hui, il y aurait dans le calendrier Julien une erreur moyenne de 1 jour par 130 ans. - Au temps de Grégoire XIII (1582), il avançait de 13 jours. Grégoire, rectifiant le calcul de la durée des jours, retrancha 10 de ces 13 jours : son calendrier est celui en vigueur actuellement, avec 3 jours d'erreur, par conséquent, entre l'époque de l'équinoxe civil, et celle de l'équinoxe astronomique vrai.]

45 av. J.C.

La guerre d'Espagne

Les nouvelles qui arrivent des provinces interrompent ces sages réformes. L'aristocratie, affaiblie à Rome, garde sa puissance dans les provinces où les grands, que les hasards de la politique et de la guerre avaient faits princes de certains peuples, trouvent chez eux une assistance pour leurs entreprises. Le sénat avait partout raffermi l'influence de l'aristocratie provinciale; mais cette aristocratie s'était moins attachée à la fortune de Rome qu'à celle du proconsul qui a la charge d'organiser la province. Les chefs des cités suivent le parti de ceux qui leur avait donné le pouvoir avec la pensée que le parti contraire ne manquerait pas de le leur ôter. C'est donc des intérêts et non pas des idées qui décident de quel côté l'on passerait. Qu'à Rome il est question de république ou de monarchie, de liberté ou de servitude, peu importe. La Gaule est césarienne parce que César y avait distribué les charges et les faveurs; pour les mêmes raisons, la Syrie et l'Espagne sont pompéiennes. Elles avaient été dans la clientèle du père, elles restent dans celle des enfants, de sorte qu'il suffit de quelques maladresses des lieutenants de César pour que la faction tant de fois battue se relève dans ces provinces éloignées.

En Syrie, le pompéien Caecilius Bassus chasse le gouverneur nommé par César. En Gaule, un mouvement des Bellovaques est anéanti par Decimus Brutus mais l'Espagne est en feu. En Espagne Ultérieure, le lieutenant césarien Quintus Cassius Longinus, avait si bien révolté les esprits par sa dureté et ses exactions qu'il faillit être assassiné dans Séville; deux de ses légions, composées d'anciens soldats d'Afranius se mutinent; sans l'intervention du gouverneur de l'Espagne Citérieure, une guerre civile aurait pu éclater. Ces événements ont de graves conséquences. Les rebelles rentrés dans le devoir pensent qu'il faut manquer une seconde fois au serment militaire en changeant de parti dès que l'occasion se présente. Lorsque les débris de la bataille de Pharsale se réunirent en Afrique, l'ainé des fils de Pompée, Gnaeus (ou Pompée le jeune), s'empara des Baléares. Après Thapsus, il débarqua dans la péninsule ibérique ou arrivèrent d'Afrique son frère Sextus, Labienus et Varus. En peu de temps, ils réunissent treize légions et battent tous ceux qui essaient de s'opposer à leurs projets.

A la bataille de Pharsale, les grands noms de la république constitutionnelle s'étaient réunis à Pompée pour renverser César. En Afrique, ils avaient lutté que pour eux-mêmes. Mais en Espagne, le fils de Pompée avait rassemblé une grande armée et le mot d'ordre n'était plus Rome ou Liberté mais la Piété filiale; c'est Gnaeus qu'il avait fallu reconnaître comme général et qu'il faut, après la victoire, reconnaître comme maître. Et quel maître dur, impitoyable, toujours menaçant du glaive !

45 av. J.C.

La bataille de Munda

Les légions pompéiennes sont formées des anciens soldats d'Afranius licenciés après Lérida (Ilerda), des mutins de Longinus, des débris de l'armée d'Afrique, d'esclaves affranchis et d'aventuriers de tous pays qui, à la faveur de l'état de la guerre, peuvent donner cours à leurs instincts de pillage et de meurtre. De ces treize légions, quatre seulement méritent qu'on en tienne compte grâce aux vétérans qui fournissent de solides cadres. Ces troupes mal aguerries et peu disciplinées sont capables de bien recevoir l'ennemi un jour de bataille, mais elles ne le sont pas pour faire une campagne habile et tactique. Aussi Gnaeus Pompée n'ose pas les conduire dans l'Espagne Citérieure pour disputer à César les ports des Pyrénées. Il ne défend même pas les difficiles passages de la vallée du Guadalquivir (Betis) et il laissera César arriver de Rome en vingt-sept jours à côté d'Ulia qu'il assiège et de Cordoue dont il en fait sa place d'armes.

Plusieurs mois se passent avec des escarmouches et des sièges de plusieurs cités1. La cruauté de Gnaeus Pompée et l'impatience de César d'être encore arrêté par ces pompéiens qu'il avait déjà écrasés deux fois, donneront à cette guerre une férocité jamais vu sous cette forme : Gnaeus égorge tous les suspects et César lui rend meurtre pour meurtre. Pour contraindre les ennemis à combattre, César assiège la forte ville d'Atégua qu'il prend sous les yeux des Pompéiens.

La bataille décisive s'engage enfin le 17 mars 45 av. J.C. sous les murailles de Munda. Les commentaires sont loin de montrer cette lassitude des légions qui aurait forcé César à se jeter la tête nue au devant de l'ennemi en criant à ses vétérans prêts à fuir : "Vous voulez donc livrer votre général à des enfants !". César ne perd que mille hommes; 30000 pompéiens succombent et parmi eux Labienus et Varus : les troupes césariennes prennent les aigles des 13 légions ennemies. Gnaeus s'enfuit. Blessé à l'épaule et à la jambe, empêché par une entorse de marcher, il va de montagne en montagne, porté dans une litière. Un jour, à bout de force, il se cache dans une caverne où, trahi par les siens, il est égorgé.2. Son frère, Sextus, qui n'avait pas assisté à la bataille, se cacha dans les Pyrénées : il y restera jusqu'à la mort de César.

Scapula, l'un des principaux chefs pompéiens se réfugie à Cordoue. Cette fois-ci, il sait qu'il n'a pas à compter sur la clémence de César : ceux qui avaient ordonné tant de crimes et d'égorgements doivent périr. Il se souvient de Caton et fait comme lui mais il meurt en épicurien. Il se fit dresser un bûcher, puis commanda un festin splendide, distribua entre ses esclaves tout ce qu'il possédait, et, couvert de ses plus riches vêtements, parfumé de nard et de résine, il soupa joyeusement. A la dernière coupe, il se fit tuer par un des siens, tandis que le plus aimé de ses affranchis mettait le feu au bûcher3.

1. César força Pompée à abandonner le siège d'Ulia, en menaçant la forte place d'Ategua qu'il prit, et se porta vers Hispalis; il s'empara encore de Ventisponte et aurait enlevé Carrucca, si Pompée n'avait brûlé cette ville. De là il continua sa route vers Munda, où il put enfin livrer bataille. Munda se trouvait au sud-ouest de Malaga. Munda était peut-être dans le conventus d'Astigi (Strabon, III, 141, et Pline, Hist. nat., III, 1); il faut la chercher près de Cordoue vers laquelle nous conduisent le récit d'Appien (Bell. civ., II, 164).

2. Ce fut la dernière des batailles de César, qui, selon Nicolas de Damas, livra trois cents combats.

3. Bell. Hisp., 33. Ce livre n'est malheureusement pas achevé. Le dernier acte qu'il raconte sur cette guerre est la prise des deux villes de Munda et d'Ursao. De la première il ne reste que son nom; de la seconde, colonisée par César, à peine quelques ruines.

45 av. J.C.

Retour de César à Rome

Le forum
Le forum

A Rome, l'enthousiasme officiel éclate de nouveau au récit de ces succès. Le sénat décrète cinquante jours de supplications et reconnait à César le droit d'agrandir le Pomerium puisqu'il avait reculé les frontières de l'Empire. Des décrets gravés en lettre d'or sur les tables d'or déposées aux pieds de Jupiter sur le Capitole portent l'inscription suivante : "Le dictateur conservera en tous lieux l'appareil triomphal et la couronne de laurier, on l'appellera le père de la patrie, et le jour de sa naissance sera célébré par des sacrifices. Chaque année la république fera pour lui des voeux solennels; on jurera par sa fortune, et tous les cinq ans des jeux seront donnés en son honneur. "Après Thapsus, on l'avait fait demi-dieu; après Munda, on le fait dieu tout simplement. On lui dresse une statue dans le temple de Quirinus avec cette inscription : Au dieu invincible et un collège de prêtres, les juliens, lui sera consacrée. Est-ce à dessein que son image fut aussi placée à côté de celle des rois, entre Tarquin le Superbe et l'ancien Brutus ? Quelques uns y voient une menace et un présage; le plus grand nombre un honneur. César n'est-il pas un second Romulus ? Le sénat du moins le déclare, en ordonnant de célébrer avec la date d'anniversaire de la fondation de la ville celui de la victoire de Munda, la renaissance de Rome. Des temps nouveaux commencent.

Au commencement du mois d'octobre, le dictateur triomphe une cinquième fois. Cette fois-ci, il n'y a plus ni roi ni chef barbare pour célébrer ses victoires. Mais César n'a plus de ménagements à garder; puisque l'Etat, c'est lui, ses ennemis, quelque soient le nom qu'ils portent, sont donc ceux de l'Etat. En revanche, les fêtes, les jeux et les festins qu'il avait offert l'année précédente, recommencent avec plus d'éclat peut-être1. Le peuple s'était plaint de n'avoir pas pu tout voir, les étrangers de n'avoir pas pu tout entendre; on divise les jeux : chaque quartier de la ville aura les siens et chaque nation aura des pièces dans sa langue. C'est justice. Est-ce que Rome est aujourd'hui la patrie de tous les peuples ? Que toutes les langues du monde retentissent donc dans la capitale du monde, comme on y voit les hommes et les choses de tous les pays. Cléopâtre y tient encore sa cour dans les jardins de César, au delà du Tibre, où Cicéron ne craint pas de se montrer2. Les rois maures et tous les princes de l'Asie y ont leurs ambassadeurs. Les nations viennent saluer le dieu sauveur et ce que suivent leurs regards avides, ce ne sont ni les courses du cirque ni les jeux de l'amphithéâtre mais les anciennes puissances naguère si redoutées qui montrent elles-mêmes leur humiliation : des chevaliers, des sénateurs, même un ancien tribun du peuple, qui descendent dans l'arène, toutes ces puissances redoutées qui se dégradent. Laberius forcé de jouer comme mime, disait dans son prologue : "Hélas ! après soixante ans d'une vie sans tache, sorti chevalier de ma maison, j'y rentrerai mime, ah ! J'ai trop vécu d'un jour." Ne nous apitoyons pas trop sur son sort : en rentrant dans sa maison équestre, il y trouva 500000 sesterces que César lui avait promis et l'anneau d'or qui lui fut rendu3. Ce n'était pas lui, mais l'ordre que César avait voulu frapper.

1. A tous ces plaisirs, César prenait part le moins possible : aux jeux, il lisait les dépêches et dictait les réponses. (Suétone, Octave, 45.).

2. Il sollicita même de la reine des curiosités d'Egypte qu'elle lui refusa, ce qui le piqua au vif. (Ad Atticum, XV, 15.).

3. La profession de mime rangeait parmi les infâmes. Laberius était pompéien et avait la langue acérée. Il se peut que César, en lui demandant de jouer lui-même un de ses mîmes, ait voulu se venger de quelque mauvais propos. Le poète y répondit, dans sa pièce, par des paroles menaçantes : Necesse est multos timeat quem multi timent. (Macrobe, Saturnales, II, III, 40, et VII, 5.). Mais il disait aussi, moins fièrement, dans son prologue : J'ai obéi à la prière humble, douce et caressante d'un homme illustre. Pouvais-je refuser quelque chose à qui les dieux n'ont rient refusé ? Quand il voulut reprendre sa place au milieu des chevaliers, ils s'arrangèrent pour qu'il n'en trouvât pas, et Cicéron lui cria : Je t'en offrirais bien une si je n'étais trop serré. A quoi Laberius répliqua : C'est vrai, il te faut toujours deux sièges, mordante allusion à cette conduite équivoque qui avait permis à Cicéron d'avoir toujours un pied dans les deux camps.

49-44 av. J.C.

La clémence

On s'attend à ce que César punisse beaucoup de monde après avoir été outragé, et Cicéron, qui avait toujours douté de sa clémence, croit au contraire que la tyrannie éclaterait dès que le tyran serait sans crainte. Mais, à la hauteur où César s'était élevé, les haines, les souvenirs des partis, ne montent plus jusqu'à lui; le vainqueur de la bataille de Pharsale, le neveu de Marius avait fait place au représentant du monde romain dont toutes les gloires deviennent, comme Rome elle-même, son patrimoine. Au reste, nul ne fait jamais un plus noble usage de son pouvoir. Il semble oublier tous les outrages et toutes les haines. Il relève ainsi les statues de Sylla; il remet celle de Pompée sur la tribune aux harangues, comme il avait rétabli jadis au Capitole les trophées du vainqueur des Cimbres. Il pardonne à Cassius qui avait voulu l'assassiner, au consulaire Marcellus qui avait provoqué une guerre contre lui, à Quintus Ligarius qui l'avait trahi en Afrique. En revanche, comme précaution temporaire, il interdit aux pompéiens, par la loi Hirtia (Lex Hirtia), l'accès aux magistratures.

Mais s'il peut abandonner et s'il abandonne sans crainte la démocratie défunte à sa décomposition finale et prochaine, il lui faut s'attaquer encore à l'ancienne aristocratie, infiniment plus vivace. A réunir contre elle tous les moyens de combat et de coercition, on ne lui donne pas pour cela le coup de mort, le temps seul peut le faire : du moins on prépare et on accélère l'issue fatale. Mu d'ailleurs par un sentiment naturel des convenances, César évite les vaines jactances qui irritent les partis abattus, il ne veut pas le triomphe pour des victoires gagnées sur ses concitoyens1 : parlant souvent de Pompée et toujours avec estime, et, quand il restaure le sénat, rétablissant sa statue renversée par le peuple à la place même qu'elle avait occupée, il restreint le plus qu'il le peut les mesures de rigueur politique2. Nulle enquête n'est faite au sujet des intelligences multiples nouées naguère par les Constitutionnels avec les Césariens qui n'étaient Césariens que de nom. Il jette au feu, sans rien en lire, les amas de papiers trouvés au quartier général de l'ennemi à Pharsale et à Thapsus : il s'évite, et à lui et au pays, l'odieux spectacle des procès politiques dirigés contre les personnages suspects de trahison.

Enfin, il renvoie libres et impunis les simples soldats pompéiens qui n'avaient fait que suivre leurs officiers, romains ou provinciaux, dans la lutte. Il ne fait d'exception qu'à l'égard des citoyens coupables d'avoir pris du service dans l'armée du roi de Numidie (Juba). Leurs biens à ceux-ci sont confisqués : c'est la peine de la trahison contre Rome. Aux officiers mêmes il donne sans condition leur grâce, jusqu'à la fin de la campagne d'Espagne de 705 [49 av. J.-C.] : mais l'événement ayant prouvé qu'il est allé trop loin, il croit indispensable de frapper les chefs. A dater de ce jour, il décide que quiconque, après la capitulation d'Ilerda, aurait servi à titre d'officier dans les rangs de l'ennemi, ou siégé dans l'anti-sénat, encoure, s'il survit à la guerre, la perte de sa fortune et de ses droits civiques, et, s'il est mort, la confiscation de ses biens au profit du trésor. Que si c'est un des graciés qui avait repris les armes, sa forfaiture emporterait la peine capitale. Mais quand on vient à l'exécution, il se départit de ces lois sévères. La mort ne frappa que quelques-uns des nombreux opposants. Et quant aux biens confisqués sur les Pompéiens morts, les dettes grevant les fortunes, les dots des veuves, furent payées comme de juste, et César fait même remettre aux enfants une part de l'héritage paternel. Puis parmi ceux que frappent l'exil et la confiscation cumulés, bon nombre obtiennent leur grâce, d'autres, les gros trafiquants d'Afrique, par exemple, qui avaient siégé, contraints et forcés, dans le sénat d'Utique, s'en tirent moyennant amende. A tout le reste, sans exception, on peut le dire, leur liberté, leurs biens sont rendus, pour peu qu'ils prennent sur eux d'aborder César en solliciteurs et plus d'un, comme le consulaire Marcus Marcellus (consul en 703 [51 av. J.-C.]), aura l'octroi de son pardon sans l'avoir demandé. Pour conclure une amnistie générale, en 70 [-44], rouvre les portes de Rome à tous les bannis.

Quoi qu'il en soit, l'opposition républicaine se laisse faire : elle ne se réconcilie pas. Partout le mécontentement contre le nouvel ordre de choses : partout la haine contre un maître auquel on ne s'habitue pas. De résistance à ciel ouvert, il n'en est plus d'occasion. C'est peu de chose, en effet, que cette démonstration de quelques tribuns hostiles, aspirant à la couronne du martyre, et, dans l'affaire du titre offert au dictateur, sévissant contre ceux qui l'avaient appelé roi3. Mais le républicanisme vivait dans les esprits à l'état d'opposition décidée, avec ses menées et ses agitations secrètes. Nulle main ne remuait quand l'imperator se montrait en public. Il pleuvait des placards et des pasquinades remplis de mordantes et amères satires contre la nouvelle monarchie. Que si un comédien se permettait une allusion républicaine, les applaudissements le saluaient bruyamment (allusion à la tirade de Labérius, le Mime). L'éloge de Caton était le thème à la mode des faiseurs de brochures, et leurs écrits trouvaient des lecteurs d'autant plus favorables que les lettres n'étaient plus libres. César, ici encore, combat les républicains sur leur propre terrain : aux panégyriques du héros [par Cicéron et autres] il répond, lui et ses meilleurs affidés, par des Anti-Catons : écrivains de l'opposition et Césariens, on les voit se battant sur le corps du citoyen mort à Utique, comme jadis Grecs et Troyens sur le cadavre de Patrocle. On le comprend d'ailleurs, dans ce combat, dont le public républicain était juge, la victoire n'échoit pas à César. Que faire, si ce n'est effrayer les hommes de lettres ? Les plus connus ou les plus redoutables, Publius Nigidius Figulus4, Aulus Caecina, obtiennent moins aisément que les autres la faculté de revoir l'Italie, et quant à ceux qui y étaient tolérés, ils sont soumis à une véritable censure, censure d'autant plus cruelle, que la mesure de la peine est purement arbitraire5.

1. Même après la victoire de Munda, dont le récit viendra plus tard, il ne triomphera que sur les Lusitaniens, rangés en foule dans l'armée de ses ennemis.

2. Il n'avait pas voulu d'abord laisser rentrer en Italie, encore moins à Rome, les principaux pompéiens. Antoine, dit Cicéron (ad Att., 11, 7), m'a envoyé copie d'une lettre de César où il mande qu'on lui apprend que Caton et Lucius Metellus sont venus en Italie, pour se faire voir à Rome. Cela ne lui plait pas, il craint quelque mouvement, et il interdit l'Italie à tous ceux sur qui il n'a pas prononcé. - Et Cicéron reste à Brindes, par ordre.

3. Drumann, t. IV, p. 688. - Les tribuns Marcellus et Caesetius (d'ailleurs sans notoriété) arrachèrent un jour le diadème posé sur la tête de la statue du dictateur, devant les rostres. Et le peuple de les saluer du nom de nouveaux Brutus ! - Brutus, en effet, reprit César, jouant sur le mot (Brutus, on le sait, veut dire fou). Helvius Cinna, leur collègue, voulait les faire massacrer. César se contenta de les déposer (Dion, 44, 9, Appien, b. c., 2, 108. - Cf. Suétone, César, 79 ; Plutarque, César, 61 et Antoine, 12). - Cet Helvius Cinna, est-il le même que le poète, ami de Catulle (Cat., 94) et de Virgile, auteur de la Smyrna ou Myrrha ? On le conteste. - En tout cas, le tribun a été assassiné, aux funérailles de César, par le peuple furieux, qui le prit pour Cornelius Cinna, l'un des meurtriers des ides de mars.

4. Sur Nigidius Figulus, qui joua un rôle politique et littéraire d'une certaine importance

5. Lisez la lettre à Coecina (ad fam., 6, 7) et vous pourrez établir la comparaison entre les lisières mises à l'écrivain, dans l'antiquité, et celles subies par les hommes de lettres modernes. [Aulus Coecina, dont il est ici question, l'un des familiers de Cicéron, qui avait plaidé pour son père, avait suivi le parti de Pompée, et publia un factum contre César (Suétone,75). Il en fut puni par l'exil (ad fam., 6, 7). - Plus tard il adressa au vainqueur un Liber querelarum (ad fam., 6, 6) et fut gracié (707 [47 av. J.-C.]). - Sénèque (qu. nat., 2, 39) cite de lui un traité : De Etrusc. disciplina.].

49-44 av. J.C.

L'étendue des pouvoirs de César

Pour son pouvoir, César ne cherche pas non plus des formes nouvelles. Sylla, croyant que la république pouvait être sauvée par des lois, avait remanié toute la constitution, sans rien changer à la véritable situation de l'Etat. César, qui fonde un régime nouveau, parle conserver intactes les anciennes lois. L'instrument dont César se sert pour donner une sanction légale à son pouvoir est le sénat. Jadis, après le triomphe, le général déposait son titre d'imperator et l'imperium, qui comprenait l'autorité absolue sur l'armée, la compétence judiciaire et le pouvoir administratif; par décret du sénat, César conserve l'un et l'autre pour sa vie durant, avec le droit de puiser librement dans le trésor. Sa dictature, sa préfecture des moeurs, sont déclarées perpétuelles et le consulat lui fut donné pour dix ans, mais il ne l'accepta pas. A la puissance exécutive le sénat veut joindre le pouvoir électoral, en lui offrant le droit de nommer à toutes les charges curules et plébéiennes. Il ne se réserve que le privilège de pourvoir à la moitié des magistratures, bien sûr que personne n'oserait briguer les autres sans son agrément. Le sénat avait imposé aux élus l'obligation de jurer, avant leur entrée en charge, qu'ils n'entreprendraient rien contre les actes du dictateur, ces actes ayant force de loi. On lui donne encore l'inviolabilité légale des tribuns (droit de veto), et, pour l'assurer, des chevaliers, des sénateurs, offrent de lui servir de gardes du corps.

A la réalité du pouvoir on ajoute les signes extérieurs. Au sénat, au théâtre, au cirque, au tribunal, il peut siéger, avec la robe royale, sur un trône d'or, et son effigie est empreinte sur les monnaies où les magistrats romains jusqu'alors n'avaient jamais osé graver que leur nom. On va jusqu'à parler d'hérédité, comme en une monarchie régulière. Le titre d'imperator et le souverain pontificat seront transmissibles à ses enfants légitimes ou adoptifs et comme il n'en a pas, un poète à la tête légère songea, dit-on, à proposer une loi qui permet à César d'épouser toute femme qui paraîtrait en état de lui donner un fils1. On veut placer son image dans le temple de Quirinus avec cette inscription : Au dieu invincible, et en élever une autre à la Clémence, où sa statue serait mise à côté de celle de la déesse, toutes deux se tenant par la main. Ses ennemis y trouveront de nouveaux motifs pour haïr le grand homme qui les avait sauvés.

Le sénat, les comices, les magistratures subsistent comme par le passé; seulement il concentre en lui seul toute l'action publique; en réunissant dans ses mains toutes les charges publiques. Comme dictateur à vie et consul pour cinq ans, il a la puissance exécutive, avec le droit de puiser dans le trésor, comme imperator, la puissance militaire; comme tribun, le veto sur le pouvoir législatif. Prince du sénat, il dirige les débats de cette assemblée; préfet des moeurs, il la compose à son gré; grand pontife, il fait parler la religion selon ses intérêts et surveille ses ministres. Les finances, l'armée, la religion, le pouvoir exécutif, une partie du pouvoir judiciaire, et indirectement, presque toute la puissance législative sont donc réunis dans ses mains.

1. Uti uxores liberorum quærendorum causa quas et quot vellet ducere liceret (Suétone, César, 52). D'abord la loi ne fut pas présentée. On soupçonna seulement le tribun Helvius Cinna d'en avoir eu l'intention. Ensuite le divorce était fort commun à Rome, et Cinna avait sans doute été inspiré par l'exemple d'Hortensius demandant à Caton de lui céder sa femme pour en avoir des enfants, liberorum quærendorum causa. La chose monstrueuse dans le projet de loi de Cinna était le divorce imposé. Sylla avait ainsi fait, ce n'aurait pas été une excuse pour César qui avait refusé au tout-puissant dictateur de se séparer de sa femme.

49-44 av. J.C.

L'attitude de César face aux partis

César, dédaignant les complots, ne veut jamais s'entourer d'une garde attachée à sa personne; il se contente le plus souvent de les dénoncer par avis public, lorsqu'il les avait découverts. Mais, si téméraire ou indifférent qu'il se montre dans les choses intéressant sa sûreté personnelle, il ne peut se dissimuler des dangers très grands que l'armée des mécontents faisait courir, non pas seulement à sa propre vie, mais aussi à son oeuvre de reconstruction sociale. Que si, faisant la sourde oreille devant les avis et les incitations de ses amis, et n'ayant aucune illusion d'ailleurs sur la haine irréconciliable de ceux qu'il avait graciés, il persiste, avec l'énergie d'un étonnant sang-froid, à pardonner et pardonner toujours à des adversaires croissant en nombre, ce n'est chez lui ni chevaleresque magnanimité d'une nature trop fière, ni débonnaireté d'une nature faible. Le politique avait sagement calculé que les partis vaincus s'absorbent plus vite dans l'Etat et à dommage moindre pour sa personne, que s'il eût tenté de les détruire par la proscription ou de les éloigner par l'exil. Pour son grand dessein, force est à César de recourir au parti constitutionnel, qui ne renferme pas seulement l'aristocratie, mais aussi tous les éléments libéraux et nationaux survivant chez les citoyens italiques. Voulant le rajeunissement d'un Etat tombé de vieillesse, il avait besoin de tous les talents, de tous les hommes importants parmi eux par leur éducation, leur crédit de famille ou leur considération acquise et c'est justement ainsi qu'il disait que pardonner à ses adversaires est le plus beau fleuron de la victoire. Donc, il se défie des chefs les plus en vue, en même temps qu'aux hommes du second et du troisième rang et qu'à toute la génération plus jeune il donne la grâce entière. Mais il ne leur permet pas les bouderies d'une opposition passive, et, bon gré mal gré, les amène en douceur à prendre part aux affaires du gouvernement nouveau, ne leur refusant ni les honneurs ni les magistratures.

Les constitutionnels et les Pompéiens prêtent des lèvres hommage à César, et, frémissant au fond du coeur, ils maudissent la monarchie ou tout au moins la dynastie nouvelle. Les démocrates, rabaissés, discrédités, depuis qu'ils comprennent que le but de César n'est pas le leur, se mettent contre lui en révolte ouverte et ses partisans même murmurent quand il le voit bâtir, non plus un Etat d'officier de fortune, mais un gouvernement monarchique juste et semblable à tous les autres, et quand leur part de butin allait diminuant d'autant, par l'admission des vaincus. L'organisation césarienne déplait à tous, dès qu'elle était octroyée aux amis aussi bien qu'aux adversaires. Actuellement, César, de sa personne, est plus en danger qu'avant de vaincre. Mais ce qu'il perd pour lui-même, il le regagne pour l'Etat. Anéantissant les partis, épargnant leurs hommes, appelant à lui tous les personnages de talent ou seulement de bonne naissance, et leur conférant les emplois publics, sans se resouvenir de leur passé politique, il utilise toutes les forces vives de l'empire pour son grand édifice politique : contraints ou forcés, il amène tous les citoyens, quelle que soit leur couleur, à lui prêter aide. Il conduit enfin la nation jusque sur le terrain préparé par ses mains. Que la fusion actuelle ne soit encore faite qu'à la surface, que les anciens partis s'entendent bien moins dans l'assentiment au nouvel ordre de choses que dans leur haine, c'est ce qu'il sait de reste : il sait en même temps qu'à s'unir, même superficiellement, les antagonismes s'émoussent, et qu'un grand politique, dans cette voie, ne fait qu'aller au-devant du temps. Le temps seul peut éteindre ces haines, à mesure que la génération se couche dans le tombeau. Jamais il ne songe à rechercher qui le hait ou médite l'assassinat. Il est bien l'homme d'Etat qui sert le peuple sans chercher une récompense, pas même la récompense de l'affection populaire, il renonce à la faveur du siècle en vue des bénédictions de l'avenir : il ne veut qu'une chose, être le sauveur et le rajeunisseur de la nation romaine.

49-44 av. J.C.

La poursuite des réformes

Pour habituer et attacher à cette monarchie qu'il fonde, César s'applique d'une manière systématique à avilir les institutions républicaines. Il remplit le sénat d'hommes nouveaux, surtout de gaulois. "Les gaulois", disait-on, "ont changé leurs braies contre le laticlave" et des avis affichés dans les rues invitent le peuple à ne pas montrer aux nouveaux pères conscrits le chemin de la curie. Mais ce sénat est docile; il fait sans objection tout ce que veut le maître, plus qu'il ne veut et il ne s'offense pas que des senatus-consultes, délibérés par César tout seul, soient promulgués en son nom. Il ne les consulte même pas pour les lois qui regardent Rome et qu'il délibère chez lui avec quelques membres dont il forme son conseil privé.

Un jour le sénat vint en corps, dans le temple de Venus Genitrix, lui présenter des décrets rédigés en son honneur. Le demi-dieu était malade et n'osa quitter son siège. C'était une imprudence, car on répandit le bruit qu'il n'avait pas daigné se lever. Eu traitant ce sénat avec quelque dignité, il eût réussi peut-être à le faire considérer comme le représentant légal du peuple, et il eût donné plus d'autorité à sa propre puissance. Auguste ne fera pas cette faute. Il avait déjà augmenté le nombre des membres des préteurs, des questeurs et des édiles2; il ne peut nommer plus de deux consuls mais la théorie nouvelle des consuls substitués lui permet de donner en un an cette haute charge à plusieurs. Le consul Fabius meurt le 31 décembre 45; il ne reste plus que quelques heures pour que l'année se termine : César lui nomme néanmoins un successeur. "Quel consul vigilant !" s'écria Cicéron, " pendant toute sa magistrature, il n'a pas dormi !" Il créera même des patriciens comme les anciens rois.

Il reste à peine quelques patriciens, jamais consul ni dictateur n'en avait fait : c'était un droit royal, presque divin. César en crée, privilège en apparence très important, mais sans caractère politique, car il sert seulement à empêcher que, par l'extinction rapide des anciennes gentes, certaines fonctions religieuses courent le risque de n'être plus remplies. Son neveu, le jeune Octave, reçoit alors ses lettres de noblesse; Cicéron cède à la tentation et prend les siennes. Le triomphe même perd son caractère de haute récompense militaire. Un général en chef pouvait seul l'obtenir : il l'accorde à des lieutenants. C'est une infraction religieuse, car un lieutenant combat sous les auspices de son chef. Mais César, qui ne croit ni aux auspices ni aux dieux, croit au talent et donne la récompense à qui l'avait méritée.

Le peuple a toujours ses comices; il fait les lois, il donne les charges, extérieurement il est encore le pouvoir souverain : mais la vie manque à ses assemblées, car les candidats savent bien que c'est la faveur de César qu'il faut gagner plutôt que celle du peuple. Une innovation importante est l'institution des legati pro praetore. Jusqu'alors les tribuns légionnaires commandaient à tour de rôle, chacun pendant deux mois, la légion entière, désormais le légat en devient le chef permanent. C'est une concentration nécessaire du commandement, et ces légats à la nomination de l'imperator lui répondent mieux de l'exécution de ses ordres, de la discipline et de la fidélité de l'armée3.

Les Romains sont de grands bâtisseurs, leur nouveau maître partage ce goût. Le Forum, au pied du Capitole, est le vrai centre de la ville : c'est là que, durant six siècles, le coeur de la vieille Rome avait été battit et qu'avaient été élevés ses plus somptueux édifices. César en éloigne les comices, qui seront relégués au Champ de Mars, dans les Septa Julia, immenses portiques qui peuvent abriter vingt-cinq mille personnes et il renverra les plaidoiries au forum Julien qu'il bâtit à côté du temple tout en marbre blanc de Venus Genitrix, l'auteur de sa lignée. Du Forum ainsi rendu libre, il veut faire la place la plus magnifique de l'univers.

Il nous reste un monument considérable de la législation de César, la loi municipale (Lex Julia municipalis)4 dont le nom revient si souvent et qui, malgré son état fragmentaire, montre combien ce puissant esprit sent le besoin de fournir aux cités les éléments d'une organisation commune. Cette loi n'est pas faite dans un intérêt partisan car pour César il n'y a pas d'autre parti que celui de l'Etat. Il laisse aux villes leurs élections libre et leur juridiction propre; il exclut de leur sénat tout homme dont l'honorabilité ne serait pas entière, et il ne le fait pas par des décisions arbitraires contre des personnes, mais en déterminant à l'avance les cas indignes. Il leur prescrit les mesures d'édilité réclamées par l'hygiène publique, enfin, il leur impose l'obligation d'un recensement quinquennal, qui fournira une base certaine pour la répartition des taxes locales. En prescrivant l'envoie à Rome des résultats de cette opération, il donne le moyen d'assigner à chaque Italien la centurie où il devra voter : mesure d'ordre et peut-être ouvre-t-il aux municipes un recours pour arrêter des abus éventuels qui se produiraient dans l'administration de leurs finances : mesure de justice5.

Elle a un autre caractère : elle marque la révolution qui s'opère. Faite pour l'Italie, elle l'est aussi pour Rome, de sorte que la ville où l'oligarchie avait voulu enfermer la république entière, d'où le sénat devait régenter à jamais l'Italie et les provinces, devient un municipe italien. Rome reste la résidence de l'imperator, des magistrats et des collèges sacerdotaux, la cité aux palais de marbre et aux statues d'or, elle demeure la capitale de l'empire, mais elle n'est plus la cité souveraine. Les Italiens ont les mêmes droits que les citoyens romains, avec des institutions analogues, d'ailleurs beaucoup de provinciaux sont déjà dans ces mêmes conditions et quand César est en Espagne, en Afrique ou en Asie, le gouvernement tout entier y est avec lui.

1. Cf. César, Bell. Afric., 28; Dion, XLII, 51, et XLIII, 27, 47; Suétone, César, 76 : quosdam e semibarbaris Gallorum. Sylla avait déjà porté le nombre des sénateurs à six cents.

2. Seize préteurs, quarante questeurs, six édiles, seize pontifes, seize augures, seize quindecemvirs. (Dion, XLIII, 47.) En portant à quarante le nombre des questures, il faisait entrer chaque année, au sénat, quarante membres nouveaux.

3. C'est alors, sans doute, que fut légalement supprimée la nomination des tribuns militaires par le peuple, laquelle depuis le commencement des guerres civiles avait dû tomber en désuétude.

4. Les deux tables de bronze trouvées en 1732 dans le lit du Cavone en Lucanie, dites Tables d'Héraclée, et qui datent de l'année 45, sont malheureusement très incomplètes. Les premiers chapitres qui nous restent prescrivent les formalités à remplir pour participer aux distributions de l'annone, les soins à prendre pour l'entretien des rues, des chaussées et des trottoirs, pour la circulation des chars, l'enlèvement des boues et vidanges, pour les baux publics, etc. C'est en un mot un règlement d'édilité pour Rome et les villes d'Italie. Viennent ensuite les dispositions relatives aux curies, ou sénats municipaux, dont les membres sont élus à vie, comme les sénateurs romains : les conditions à remplir pour briguer le décurionat : trente ans d'âge, trois années de service dans la cavalerie ou six dans l'infanterie. La longue liste de ceux que la loi déclare incapables de gérer une fonction publique : le héraut, l'ordonnateur ou l'employé des pompes funèbres, le débiteur insolvable, le condamné pour vol, le calomniateur, le prévaricateur, ceux qu'on a chassés de l'armée, qui se sont loués pour combattre dans l'arène, qui ont fait métier de leur corps. Enfin le chapitre XI oblige les officiers municipaux à envoyer à Rome, dans les soixante jours, au temps où se fait le dénombrement, le recensement de leur municipe, qui devra s'exécuter selon la formule arrêtée pour Rome.

5. Sous l'empire, un magister a censibus ou magister a libellis recevra les demandes en dégrèvement adressées au prince. (Renier, Mélanges d'épigraphie, p. 46-70.).

44 av. J.C.

Son oeuvre

César est venu, non pas pour commencer, mais pour achever la révolution. Conçu par Gaius Gracchus, le plan de la cité nouvelle était passé aux mains de ses fauteurs et successeurs, lesquels, avec plus ou moins de talent ou de bonheur, l'avaient suivi, sans jamais en dévier. Chef né des populaires, et leur chef aussi par le droit d'héritier, César, depuis trente ans, avait tenu haut leur drapeau, sans changer, sans cacher jamais ses couleurs il reste démocrate, étant devenu monarque. Entré dans l'hérédité du parti, il l'accepte toute entière, sauf, bien entendu, les frénésies sauvages des Catilina et des Clodius : à la cause de l'aristocratie, à tous les aristocrates vrais, il a voué de sa personne la plus amère haine, il a conservé immuable la devise et la pensée de la démocratie romaine, adoucissement du sort des débiteurs, colonisation transmaritime, niveau insensiblement passé sur les inégalités des conditions juridiques des classes, au sein de l'Etat, pouvoir exécutif affranchi de la suprématie du sénat.

Sur ces bases, la monarchie césarienne, loin qu'elle soit contraire au principe démocratique, en est plutôt l'achèvement et la fin. Rien de commun entre elle et le despotisme oriental : elle est la monarchie telle que Gaius Gracchus l'eût voulu fonder, telle que la fondèrent Périclès par exemple, elle est, pour le dire, la nation représentée par son plus haut et son plus absolu mandataire. En cela, la pensée première de l'oeuvre de César n'est pas une nouveauté mais ce qui est bien à lui, c'est la réalisation de cette même pensée, chose principale, en définitive, c'est la grandeur de l'exécution, grandeur faite pour surprendre l'admirable ouvrier lui-même, s'il en avait été le témoin, grandeur devant laquelle s'inclinent tous ceux qui l'ont contemplée dans son vivant éclat, ou dans le miroir des annales du monde.

L'oeuvre de César est nécessaire et salutaire, non parce qu'elle apporte le bien-être national, mais parce qu'au sein du système antique, assis sur l'esclavage, totalement incompatible avec le principe d'une représentation constitutionnelle républicaine, au sein d'une cité ayant ses lois, murée avec elles durant 500 ans, et tombée dans l'ornière de l'absolutisme oligarchique, la monarchie militaire absolue est devenue la clef de voûte indispensable, logique, et qu'elle est enfin le moindre des maux. Vienne le jour où l'aristocratie se sera avancée aussi loin que la société de la Rome de Sylla, le césarisme y surgira, encore une fois légitimé par l'histoire.

49-44 av. J.C.

Rétablissement de la royauté

Le forum
Le forum

Quoi qu'il en soit, la dignité du nouveau chef de l'Etat revête au dehors une forme étrange. César, à son retour d'Espagne en 705 [49 av. J.-C.], avait pris la dictature provisoire : après la bataille de Pharsale, et à dater de l'automne de 706 [-48], il l'avait reprise pour un temps indéterminé, après la bataille de Thapsus, à titre de charge annuelle et pour dix ans, à dater du 1er janvier 709 [-45], enfin, en 710 [-44], il sera désigné dictateur à vie1. De plus, en 708 [-46], on le voit investi de la censure, pour trois ans, sous le nom nouveau de maître des moeurs (praefectus morum), puis plus tard (710 [-44]), l'office lui est pareillement conféré à vie. En 706 [-48], il a été fait consul avec les attributions ordinaires du consulat (sa candidature fut la cause principale de l'explosion de la guerre civile), plus tard, il est consul pour cinq, puis pour dix ans, une fois même il est consul sans collègue (709 [-45]). Pareillement, sans prendre nominalement le tribunat du peuple, il assume sur lui en 706 [-48], et pour la vie, un pouvoir égal au pouvoir tribunicien. Bientôt il occupe la première place et il vote le premier au sénat2, et enfin (708 [-46]), il est imperator perpétuel3. Pour ce qui est de la direction suprême du culte, il n'a pas besoin qu'elle lui soit conférée, puisque déjà il est grand pontife : en revanche, il se fait nommer du second grand collège de prêtres, il est augure.

A cet amas bizarre d'honneurs civils et sacerdotaux, une multitude de lois et de sénatus-consultes plus divers encore vient ajouter le droit de décider la paix et la guerre sans rogation au sénat et au peuple, la libre disposition des armées et du trésor, la nomination des préteurs des provinces, la présentation avec effet obligatoire à une partie des magistratures urbaines, la conduite des élections dans les comices centuriates, les nominations au patriciat, enfin toute une série d'attributions extraordinaires de même nature, sans compter les honneurs plus vides, les décorations, le titre de Père de la Patrie et sans compter son nom même conféré au mois de sa naissance, au mois de Juillet (Julius)4... Par un compromis visible entre les génuflexions de la courtisanerie et les répugnances des anciens républicains à accepter le vrai titre de la monarchie césarienne, on avait tenté une sorte de division nominale des pouvoirs illimités du monarque, division illogique autant que diffuse. Peut-être que César a voulu cacher sa royauté de fait sous le badigeon de ses magistratures anciennes et nouvelles et de ses fonctions extraordinaires. César ne veut rien moins qu'instituer dans l'Etat un organe permanent, une dignité héréditaire : ils savent aussi qu'à l'institution nouvelle, dans sa pensée, devait s'ajouter une appellation simple et correspondante, car s'il y a faute en politique à créer des noms vides, il y a faute égale, assurément, à détenir sans le nom la substance et la plénitude du pouvoir.

Mais enfin quelle formule, quel titre César avait-il donc choisi ? Chose difficile à dire. Dans les temps de transition on ne peut encore distinguer les parties de l'édifice qui sont provisoires de celles qui sont à demeure. La puissance tribunicienne, moins qu'aucune autre, fournissait l'étiquette propre au nouveau régent : constitutionnellement parlant, le tribun du peuple n'avait jamais commandé, il n'avait fait qu'intervenir à l'encontre du magistrat en commandement. Le vêtement du consulat n'allait pas mieux à la nouvelle monarchie : qu'était-ce que le consul sans son inséparable collègue ? César vise ouvertement à rabaisser à un titre nu la magistrature autrefois suprême : quand il la prit, il ne la garda pas toute l'année, la plupart du temps, et bientôt, il la laissa retomber sur la tête de quelque subordonné. Pour ce qui est de la dictature, on ne peut nier que parmi ses nombreuses charges elle est celle qu'il a le plus souvent occupée : elle lui est d'un usage pratique et légal en la forme et cela se conçoit, il la prend pour ce qu'elle a été toujours, sous l'ancienne constitution, à savoir une magistrature suprême et extraordinaire en temps de crise extraordinaire. Mais elle se recommande mal, elle aussi, à titre de dénominateur de la monarchie nouvelle : jadis exceptionnelle et partant impopulaire, elle est trop circonscrite pour servir d'expression au pouvoir actuel.

Selon toute apparence, et il n'en peut être autrement après le rôle qu'il avait joué au milieu des partis, ce n'est pas assez pour César de la dictature anormale de Sylla, il lui faut la dictature absolue de l'ancienne république, et cela, sans limite de temps. Au contraire, le titre d'Imperator, dans son acception récente, est à tous égards le mieux approprié à la monarchie nouvelle, à cause de sa nouveauté d'abord, et aussi parce qu'à ce choix, nulle autre cause appréciable ne se révèle. La démocratie avait esquissé la définition des pouvoirs remis à son chef, elle entend formuler par une expression forte et complète la concentration actuelle du commandement magistral, de l'imperium, dans la main d'un régent populaire, désormais indépendant du sénat. C'est ainsi que dans les médailles césariennes, dans celles des derniers temps surtout, la dictature n'est mentionnée qu'accessoirement au titre impérial : de même dans sa loi sur les délits politiques (Lex Julia majestatis), c'est encore l'imperator qui semble parler. Mais, et c'est là le fait décisif, le titre d'empereur n'a pas été confié à César seul : il en est investi pour lui et pour ses descendants directs et adoptifs.

Pour donner à sa nouvelle fonction le baptême démocratique et religieux, César veut sans doute y réunir le tribunat du peuple et le pontificat suprême, tous les deux héréditaires désormais (quoique cette hérédité n'ait été proclamée que pour le pontificat). Dans le droit politique, l'empire se gère comme le consulat ou le proconsulat au-delà de la banlieue de Rome : il ne dispose pas seulement du commandement militaire : pouvoir judiciaire, et par suite, pouvoir administratif, tout lui appartient5. Vis-à-vis du consul, l'empereur se comporte en quelque sorte comme le consul ancien au regard du préteur. Quoiqu'ils eussent égale puissance en cas de concours, le préteur avait cédé au consul, aujourd'hui le consul cède à l'empereur, et pour que la distinction soit plus tranchée, le siège impérial dans le sénat, placé entre les chaises curules des consuls, les domine d'une certaine hauteur.

Au fond, la puissance de l'empereur ne l'emporte sur la puissance consulaire et proconsulaire, qu'en ce qu'elle n'est pas limitée, ni dans le temps ni dans son ressort territorial, en ce que, conférée à vie et héréditairement transmissible, elle s'exerce aussi dans les murs de Rome [Infra pomoerium]. Tandis que le consul s'arrêtait devant l'obstacle d'un collègue, son égal, l'empereur a libre champ. Au cours des temps, la magistrature suprême primitive s'était vue ramenée à d'étroites limites : elle s'incline devant l'appel au peuple (provocatio), devant le vote et l'avis du sénat. Pour l'empereur toutes les barrières tombent.

César laisse le public dans l'ignorance de son avènement : il se montre nettement et en toute forme le monarque, le Roi de Rome. Il est possible d'ailleurs qu'il ait eu d'abord la pensée de donner à sa dignité nouvelle, non pas le titre d'empire, mais celui de royauté6. De son vivant déjà, bon nombre de ses ennemis, et aussi de ses amis, crurent qu'il visait à se faire expressément nommer roi de Rome, et parmi ses partisans les plus ardents il s'en trouva qui de diverses manières et à des heures différentes lui mirent la couronne sous la main. Marc-Antoine entre tous, étant consul, lui offrit carrément le diadème devant le peuple assemblé (15 février 710, jour des Lupercales [44 av. J.-C.]). Mais il refusa constamment ces avances. Selon toute vraisemblance, estimant à leur juste valeur les avantages d'une formule couramment admise, et tenant compte aussi des antipathies populaires contre le nom bien plus que contre la chose, il ne veut pas d'un titre auquel se rattache une malédiction ancienne : il repoussa ce nom de roi, qui rappelle aux Romains de son temps les despotes de l'Orient plutôt que les Numa et les Servius Tullius, et, sous le titre d'empereur, il prend la royauté.

1. Ainsi, quand il meurt (710 [44 av. J.-C.]), il est dictateur pour la quatrième fois et dictateur désigné à vie

2. Il a son siège entre les deux consuls, quand il n'est pas consul lui-même. - Il donne le signal aux jeux. - Dion, 43, 14.

3. Le titre d'Imperator, sous la république, était décerné au général victorieux, et prenait fin, dès lors, en même temps que le commandement (imperium). César, durant son proconsulat des Gaules, l'avait donc porté en la manière accoutumée : mais c'était chose nouvelle que de le conserver après ses campagnes militaires, après la célébration de son triomphe. Ici se trouve en germe la distinction future d'un double titre d'Imperator, l'un permanent, qui précédera plus tard le nom du titulaire, et l'autre à temps, susceptible de collation itérative, et qui se place après le nom. Aussi nous voyons que César, déjà imperator perpétuel, n'en était pas moins acclamé imperator sur le champ de bataille, au jour de ses victoires : toutefois il n'a jamais porté ce titre en préfixe lui-même : il s'appelait et se faisait appeler : Caesar imperator, sans mettre à la suite le chiffre dénominateur des collations successives. Suétone, César, 76, Dion, 43, 44.

4. Sa figure en ivoire était portée processionnellement au milieu des images des dieux, dans les fêtes, elle avait sa place au Capitole en face de celle de Jupiter. - Enfin, toujours par décret du sénat, il devait lui être élevé une statue de bronze, le représentant debout sur le globe du monde et portant cette inscription : à César, demi-dieu ! - Dion, 43, 14.

5. Rien de plus erroné que l'opinion, très répandue pourtant, suivant laquelle l'empire serait de son essence le pouvoir militaire ou le généralat suprême à vie : tel n'est pas le sens du mot et nos auteurs anciens ne l'entendent pas ainsi. L'imperium, c'est le commandement : l'imperator est l'homme investi du commandement, et on ne saurait trouver l'acception spéciale et unique du généralat, d'autant qu'il nomme la magistrature, dans sa notion pure et complète, embrassait le droit de la guerre et le droit de justice, le pouvoir militaire et le pouvoir civil dans sa compétence indivisible. C'est donc à bon escient que Dion déclare (55, 17 : cf. 43, [44. 52, 41]) qu'en prenant le titre d'empereur, les Césars ont entendu affirmer leur toute-puissance d'autocrates à l'encontre des anciennes dénominations de roi, de dictateur : - les anciens titres ont nominalement disparu, ajoute-t-il, mais la chose et l'effet restent dans le titre nouveau d'imperator : l'empereur a le droit, par exemple, de lever des soldats, de frapper l'impôt, de déclarer la guerre et conclure la paix, il a la puissance suprême, dans la ville et hors de la ville, sur tous, citoyens ou non citoyens : il exerce en tous lieux sa haute justice, édictant la peine capitale ou toute autre peine : il s'arroge enfin toutes les attributions qui, dans les temps anciens de Rome, appartenaient au pouvoir suprême. Est-il possible de dire plus nettement que le mot imperator est synonyme du mot rex, de même qu'imperare est synonyme de regere ? - Mais alors n'y a-t-il pas contradiction à entendre Tibère s'appeler plus tard le maître de ses esclaves, l'imperator de ses soldats, le prince de ses concitoyens (Dion, 57, 8) ? Ne ressort-il pas de là une assimilation de la fonction impériale avec la fonction purement militaire ? En aucune façon, l'exception ici vient confirmer la règle. On sait que Tibère affectait de ne pas vouloir de l'empire nouveau à la façon de César (Suétone, Tibère, 26, Dion, 57, 2, Eckhel, 6, 200) : il n'était, à l'entendre, que l'imperator spécial, l'imperator purement militaire, ou porteur d'un titre nu.

6. Sur ce point, on peut débattre, mais ce qu'on ne saurait admettre, c'est qu'il n'ait jamais songé à trôner dans Rome à titre d'imperator, ne prenant qu'au dehors le titre de roi des non Romains. Cette opinion s'appuie sur un unique récit. Dans la séance du sénat où il fut assassiné, un prêtre d'oracle, Lucius Cotta, aurait rapporté une prophétie sibylline, aux termes de laquelle les Parthes ne pouvaient être vaincus que par un roi. Ensuite de quoi on aurait dû mettre aux voix la collation du titre royal à César, dans les provinces romaines. Ce récit circula dans Rome, immédiatement après sa mort. Mais disons bien vite qu'il ne trouve nulle part sa confirmation, même de seconde main, que, de plus, il est expressément tenu pour faux par un contemporain, Cicéron (de divin., 2, 54), que les historiens postérieurs, Suétone notamment (César, 79) et Dion (44, 15), ne le mentionnent que comme un bruit dont ils sont loin de se porter garants et qu'enfin il ne gagne pas en authenticité à se trouver relaté par Plutarque (César, 60, 64. - Brutus, 10) et par Appien (B. civ., 2, 110) : l'un, selon sa coutume, le donnant à titre d'anecdote, et, l'autre l'arrangeant en fait à sensation sans plus de preuve. Outre que rien ne l'atteste, ce détail est au fond impossible. Oublions, si l'on veut, qu'avec son génie et son tact politiques, César n'était pas homme à jouer le jeu des petits oligarques, à trancher les grandes questions à l'aide de la machine à oracles, encore est-il inadmissible qu'il ait pu songer à diviser, dans la forme et dans le droit, ce vaste Etat sur lequel il passait le niveau. Lucius Aurelius Cotta ou Gaius Aur. Cotta, le quindécemvir, qui serait venu prêter à César l'appui d'une prétendue prédiction sibylline, était probablement l'un des frères d'Aurélia, et par conséquent l'oncle maternel du dictateur (Suétone, César, 70, Cicéron, de divin., 54, 100). Il avait été l'auteur de la Loi des Juridictions, de 684 [70 av. J.-C.].

49-44 av. J.C.

La nouvelle cour

Quel que soit son titre, Rome, après tout, a un maître, et voit aussitôt se former une cour avec ses pompes obligées, avec son étiquette de fades et vides magnificences. Au lieu de se montrer en public avec la toge consulaire à franges rouges (laticlave), on voit l'empereur, portant l'antique habit royal tout de pourpre, assister, sans se lever de dessus sa chaise d'or, au défilé solennel des sénateurs. Le calendrier énuméra les jours de sa nativité, de ses victoires, et les jours votifs à lui consacrés. Quand il rentre dans Rome, les plus importants de ses serviteurs se portent en bandes et au loin à sa rencontre. Ne faire que l'approcher est tenu à grand avantage, à ce point que les loyers des maisons enchérissent dans le quartier où il habite. La foule qui assiège ses audiences rend si difficile l'accès jusqu'à lui, que même avec ses intimes il lui faut souvent converser par écrit, et que les plus notables personnages font antichambre chez lui des heures durant. En toutes choses, on s'aperçoit, bien plus d'ailleurs qu'il ne le voudrait, qu'on n'a plus affaire à un simple concitoyen. Puis, voici venir une noblesse monarchique, ancien et nouvelle tout à la fois, et cela de singulière façon : la pensée première de son institution n'est autre que la substitution de la noblesse du roi à celle de l'oligarchie, le pur patriciat refoulant dans l'ombre le commun des nobles. Les patriciens, en effet, subsistent encore sans droits, sans privilèges réels, mais formant toujours, la même caste exclusive. Comme ils n'avaient pas ouvert leurs rangs à des familles nouvelles, elles avaient été s'amoindrissant avec le cours des siècles : à l'heure où nous sommes, on ne compte plus guère que 15 ou 16 gentes patriciennes. César, issu de l'une d'elles, fait conférer à l'empereur, par plébiscite, le droit d'en créer de nouvelles, fondant en regard de la noblesse républicaine sa noblesse patricienne à lui, celle-ci merveilleusement assortie de toutes les conditions qu'exige le régime monarchique, vernis des vieux noms, dépendance absolue envers le maître et totale insignifiance. Ainsi, et sous toutes ses faces, la domination césarienne se manifeste.

Sous un monarque à puissance en fait illimitée, il ne peut guère être question d'une constitution écrite, encore moins du maintien de l'ancienne institution républicaine, assise sur la coopération légiférante du peuple, du sénat et des divers magistrats. César en revient nettement à la tradition du temps des rois. Les comices demeurent, comme sous l'ancien roi de Rome et à côté de lui, la plus haute, la dernière expression de la volonté souveraine du peuple, tandis que le sénat, ramené à sa condition primitive, n'est plus qu'un conseil consultatif pour le maître : celui-ci, enfin, concentre à nouveau dans sa personne tous les pouvoirs de la magistrature, si bien que, comme les rois de l'ancien temps, il n'a plus aucun fonctionnaire indépendant à ses côtés.

49-44 av. J.C.

La législature

Sur le terrain législatif, le monarque démocratique demeure fidèle au dogme primitif du droit public de Rome. A l'assemblée du peuple seule, en commun avec le roi qui l'a convoquée, appartient le gouvernement organique de la chose publique, et le plébiscite sanctionne régulièrement les constitutions émanées du chef de l'Etat. Sans doute, les comices actuels ne vivent plus de cette liberté forte d'autrefois : ils n'ont plus l'autorité morale et politique, s'abritant dans le oui et le non des anciens votes : la part que les citoyens prennent à la législature, très limitée sous l'ancienne république, mais du moins efficace et vivante, cette part n'est plus qu'une ombre vaine dans la pratique des institutions nouvelles. Mais, par cela même qu'ils sauvegardaient le principe de la souveraineté populaire, les comices césariens constituent un élément sérieux dans le système, et, pour indirecte qu'elle soit, leur importance est réelle.

49-44 av. J.C.

Le sénat

Mais bien qu'il accorde aux comices une part dans la souveraineté, le roi démocrate n'est en aucune façon disposé à entrer en partage du pouvoir avec le précédent gouvernement, avec le collège sénatorial. Pour César, à l'inverse de ce qu'il sera plus tard sous Auguste, celui-ci ne doit rien être qu'un conseil suprême de l'empire, utile pour la préparation de ses lois, pour la promulgation des plus importantes ordonnances en matière d'administration, soit par la voie des sénatus-consulte, soit du moins sous le nom du corps sénatorial. Il arriva, en effet, que tel sénatus-consulte fût rendu, dont aucun des sénateurs n'avait eu avis, hormis ceux appelés à la rédaction de son texte.

Du côté de la forme, nulle difficulté grande à ramener ainsi le sénat au rôle primitif de simple assemblée consultative, dont il était sorti jadis bien plus par le fait que par le droit : d'autre part, il est nécessaire de couper court à toute velléité de résistance. Comme l'aréopage d'Athènes avait été le foyer de l'opposition contre Périclès, le sénat romain l'est aussi contre César. Et c'est pour ce motif, principalement, que les sénateurs, jusque-là au nombre normal de 600, au maximum, nombre d'ailleurs singulièrement réduit à la suite des récentes crises, se voient tout à coup complétés extraordinairement et portés à 900 : de plus, afin de les maintenir à ce même chiffre, les questeurs annuels, c'est-à-dire les membres nouveaux entrant chaque année dans le sénat, seront élevés de 20 à 40. Pour les fournées extraordinaires, le monarque se les réserve à lui seul. Et quant au recrutement ordinaire, il s'y est assuré une influence durable et décisive, en imposant par une loi aux collèges électoraux l'obligation de nommer questeurs les 20 premiers candidats munis de sa lettre de recommandation. Enfin, le chef de l'Etat est maître de conférer à tel individu non éligible les honneurs attachés à la questure ou à telle autre charge au-dessus de la questure, lui donnant ainsi du même coup, par une mesure exceptionnelle, un siège dans le sénat. Les choix complémentaires extraordinaires tombent sur des partisans du nouveau régime. Les portes de la corporation suprême s'ouvrent non seulement à des notables de l'ordre équestre, mais aussi à de simples plébéiens, à maints individus de douteuse provenance, sénateurs jadis rayés de la liste par les censeurs ou condamnés en justice, étrangers arrivés des Espagnes ou des Gaules, qui apprennent à parler latin en entrant dans la curie, anciens officiers subalternes, non pourvus même de l'anneau des chevaliers, fils d'affranchis ou de gens de métier réputé vil, et bien d'autres encore.

Dans les cercles exclusifs de la haute société, pour qui cette transformation du personnel sénatorial est un sujet d'amertume et de colère, on ne veut voir dans l'oeuvre de César que l'abaissement prémédité du sénat. Il veut tout simplement dépouiller le sénat de son rôle de représentant absolu de la noblesse oligarchique, et refaire ce qu'il avait été sous les rois, la grande consultation officielle représentant toutes les classes de l'Etat, et n'excluant nécessairement ni l'homme d'humble naissance ni l'étranger. Comme l'antique roi de Rome, César appelle dans son sénat des non-Italiens1 !

1. On sait toutes les colères excitées par les fournées de Gaulois, ou d'officiers vétérans, appelés à la curie. - On s'en vengeait par des pamphlets, des placards et des bons mots :
Gallos César in triumphum ducit, idem in curiam.
Galli braccas deposuerunt, latum clavum sumpserunt.
Et ailleurs : Bonum factum, ne quis senatori novo curiam monstret (Avis : m'indiquez pas la curie au nouveau sénateur) ! Suétone, César, 80.

49-44 av. J.C.

Le gouvernement personnel de César

La noblesse écartée du pouvoir et minée dans son existence, le sénat réduit à n'être plus qu'un instrument, le gouvernement et l'administration appartient désormais à l'autocratie pure et absolue : tout l'exécutif est dans la main du monarque. L'empereur décide en personne. La maison romaine est une machine savante, où tout s'agence pour le maître, tout, jusqu'aux forces intellectuelles de ses affranchis et de ses esclaves. C'est là vraiment l'idéal de la centralisation bureaucratique : César sait tirer parti de l'instrument qu'il avait conquis. S'agit-il d'un poste de confiance, nous voyons que systématiquement il le confie à ses esclaves, à ses affranchis, à ses clients de basse extraction.

Il va de soi d'ailleurs que, dans les choses de la politique, il évite, autant qu'il le peut, d'agir par mandataire. Est-il obligé d'y recourir durant ses fréquentes absences de Rome, par exemple, lui faut-il y instituer un représentant suprême, il ne veut pas de son représentant légal ordinaire, le préfet urbain, il se choisit son homme de confiance, sans compétence officielle reconnue. Le plus souvent il donne ses pouvoirs à son banquier, à un souple et habile négociant phénicien, à Lucius Cornelius Balbus, de Gadès1. En administration, il garde la clef du Trésor, dont le sénat s'était emparé à la chute des rois : s'assurant le pouvoir, il ne la confie plus qu'à des serviteurs à lui dévoués exclusivement et jusqu'à la mort. Son domaine privé, naturellement, demeure séparé du domaine de l'Etat : mais il n'en garde pas moins la haute main sur tout le système financier et monétaire, et il gère la fortune publique comme lui-même et les grands de Rome avaient coutume de gouverner leur propre fortune. A l'avenir, la recette des tributs provinciaux, et l'administration monétaire en général seront attribuées à des esclaves et à des affranchis de l'empereur, à l'exclusion des personnes de rang sénatorial, mesure grave dans ses conséquences et d'où sortiront un jour la classe importante des procurateurs et la maison impériale.

1. Il usa au même titre des services d'Oppius et d'Aulus Hirtius, son ancien lieutenant et le rédacteur du dernier livre des Commentaires sur la guerre des Gaules, de M. Aemilius Lepidus, son préfet dans Rome pendant la campagne d'Ilerda, le futur collègue d'Octave et de Marc Antoine dans le triumvirat de 711 [43 av. J.-C.], de Marc Antoine, lui-même, son maître de la cavalerie en Italie, pendant la campagne d'Orient, et d'autres encore.

49-44 av. J.C.

La métropole

En ce qui concerne la métropole et la résidence impériale, César veut la confier à des administrateurs nommés par lui. En conséquence, il ressuscite l'ancienne organisation du temps des rois, et, pendant ses absences, il prépose aux affaires de la cité, soit un, soit plusieurs officiers, ses représentants directs, sans rogation au peuple, et pour un délai indéterminé. Concentrant en eux toutes les attributions administratives, ils ont même le droit de battre monnaie en leur nom, mais non pas à leur effigie. Au cours de l'an 707 et des neuf premiers mois de l'an 709 [47-45 av. J.-C.], on ne voit dans Rome ni préteurs, ni édiles-curules, ni questeurs : en 707 [-47], il n'y a de consuls nommés qu'à la fin de l'année, et en 709 [-45], César est consul unique.

Tout cela ne ressemble-t-il pas à un essai de rétablissement de l'antique pouvoir royal, jusque dans Rome elle-même, essai qui ne s'arrête qu'aux limites commandées par le passé démocratique du nouveau monarque ? Ne laissant debout, en dehors du roi, d'autres magistrats que le préfet urbain, quand le roi n'est pas dans la ville et les tribuns et édiles plébéiens, lesquels ont chargé de veiller aux franchises populaires, consulat, censure, préture, édilité curule et questure, César supprime tout le reste. Un peu plus tard, il prendra une voie autre, ne s'arrogeant pas le titre de roi, et se gardant de détruire ces vieux noms grandis, avec la glorieuse histoire de la république. Aux consuls, préteurs, édiles, tribuns et questeurs, il maintiendra leur compétence en la forme : mais leur situation ne laissera pas que d'être du tout au tout changée. L'empire ramené, à la métropole, c'était là, la pensée fondamentale sous la république et les magistrats municipaux de Rome étaient vraiment magistrats de l'empire. Dans la monarchie césarienne, il en advient autrement : les magistrats de la capitale ne constituent plus que la première des municipalités, le consulat n'est plus qu'un titre nominal, sans autre signification pratiqué que l'expectative d'un grand gouvernement provincial. Par la main de César, la ville romaine subit le sort qu'elle avait de coutume réservé aux cités sujettes et sa suzeraineté se transforme en une sorte de franchise communale au sein de l'Etat.

Les préteurs et questeurs sont donc doublés : autant en advient des édiles plébéiens, auxquels s'adjoignent deux édiles des céréales (aediles ceriales), préposés à l'approvisionnement de la ville. Rome a toujours la nomination aux offices, nomination libre pour ce qui est du consulat, du tribunat et de l'édilité du peuple : nous avons vu que pour les préteurs, les édiles curules et questeurs à nommer annuellement, l'empereur s'est réservé le droit de proposition, et que ce droit lie les électeurs. Nulle atteinte directe aux antiques palladiums des libertés populaires : que si toutefois tel ou tel tribun se montre récalcitrant, on sait fort bien agir contre lui, le déposer même et le rayer de la liste des sénateurs. L'empereur est son propre ministre dans toutes les questions générales ou importantes : par ses serviteurs, il est maître des finances, par ses lieutenants, de l'armée : il a réduit les anciens magistrats de la république au rôle de simples officiers municipaux : à tous ses pouvoirs enfin il ajoute le droit de désignation de son successeur. L'autocratie est fondée.

49-44 av. J.C.

Les réformes judiciaires

Le Temple de Saturne
Le Temple de Saturne

L'antique juridiction royale est restaurée, dans les choses de la justice. De même que le roi était à l'origine le juge suprême des matières civiles et criminelles sans avoir, au criminel à s'arrêter devant le recours en grâce de l'appel au peuple, ou à renvoyer aux jurés la décision sur le litige civil, de même César s'arroge le droit d'attirer à lui les causes capitales et privées : il les juge seul et les termine par sentence, fût-il même absent de Rome. En cas d'absence, il les fait vider par le haut magistrat dans la ville. Nous le voyons, à l'instar des rois de Rome, tantôt siégeant au Forum et jugeant, devant tous, les citoyens accusés de haute trahison, et tantôt dans sa maison, disant la sentence au regard des princes clients traduits pour semblable crime1. Les citoyens romains semblent n'avoir plus sur les autres sujets qu'un seul privilège, celui de la publicité du débat.

César ressuscite ainsi la fonction royale du souverain justicier; en revanche, il ne peut juger que des cas exceptionnels. Force-lui soit dans les causes civiles et criminelles ordinaires, de laisser la justice aux mains des anciens magistrats républicains. Comme au temps jadis, les criminels sont traduits devant les commissions spéciales de jurés, assignées aux divers délits : au civil, on va comme avant devant le tribunal centumviral des successions, ou aussi devant le juge unique donné pour le cas : la présidence et la conduite des procès demeurant, dans Rome, aux préteurs principalement, dans les provinces aux gouverneurs.

Pour ce qui est des crimes politiques, ils appartiennent, et sans innovation en ce point, à une commission de jurés, mais César, dans une ordonnance expresse2, a pris soin de spécifier et de définir les actes légalement punissables, et, excluant libéralement tous les procès d'opinion et de tendance, il a édicté comme peine, non la mort, mais l'exil. On se rappelle que les sénatoriaux n'avaient voulu de jurés que ceux tirés du sénat, que les Gracques, au contraire, n'admettaient que les chevaliers. César, fidèle à son système de pacification des partis, s'en réfère simplement à la loi de transaction de Gaius Aurelius Cotta, sous la réserve sans doute des dispositions modificatives de la loi pompéienne de 699 [55 av. J.-C.], c'est-à-dire, en mettant de côté les tribuns du trésor (aerarii), sortis des dernières couches du peuple, en exigeant un cens judiciaire de 400000 sesterces au minimum, et en admettant ensemble et sénateurs et chevaliers aux fonctions du jury, pomme de discorde si longtemps disputée.

Les justices royale et républicaine avaient d'ailleurs concurremment compétence, si bien que la cause pouvait être portée soit devant le tribunat du roi, soit devant le juge auquel elle ressortissait dans l'institution du temps de la république. Naturellement, en cas de conflit, la juridiction royale l'emportait : mais, une fois rendue devant un ou l'autre siège, la sentence était définitive. En quelques circonstances pourtant, et par une voie détournée, le nouveau roi sait fort bien aussi se réserver une faculté de révision. Les tribuns du peuple, en déclarant l'intercession, avaient pu jadis arrêter ou casser, comme tout autre acte de la fonction des magistrats, des verdicts mêmes, des jurés institués par eux, sauf pourtant au cas exceptionnel où la loi excluait cette intervention tribunicienne : il en était ainsi, par exemple, des tribunaux jurés des centumvirs établis par une législation récente et des diverses commissions criminelles spéciales. Partout, ailleurs, en vertu de ses fonctions de tribun du peuple, l'empereur a donc le pouvoir d'annuler tout verdict, toute décision rendue en justice jurée, dans les matières civiles ordinaires et privées, puis d'évoquer par devant lui, la cause, de par sa compétence souveraine. Par ce moyen, en outre de sa juridiction royale en dernier ressort, laquelle concourt avec les juridictions ordinaires, César ne crée rien moins qu'une sorte de tribunal d'appel, qu'une procédure à la fois de première et seconde instance, absolument inconnue des anciens, procédure qui grandit, en importance dans la suite des temps, et qu'on verra pratiquer jusque dans les temps modernes3.

Toutes ces innovations, nous ne voulons pas dire ces améliorations, quand nous songeons à la plus considérable, à l'appel. Ainsi réglé, ne solutionnent pas aux abus du système judiciaire. Dans un état à esclaves, le procès criminel est nécessairement vicié, puisqu'en fait, sinon en droit, il tombe dans la main des maîtres. Le Romain, on le comprend, ne punit pas le délit de son esclave comme un délit en soi : il mesure le châtiment aux services ou à l'agrément qu'il tire du coupable : les esclaves criminels sont mis à l'écart, à peu près comme les boeufs rétifs, et, comme on vend ceux-ci pour l'abattoir, on vend ceux-la pour l'école des gladiateurs [ad ludum]. A l'encontre des hommes libres, le procès criminel, purement politique à l'origine, et demeuré tel en grande partie, avait perdu, dans les troubles des temps récents, son caractère exclusivement judiciaire : il s'était changé en une lutte de faction, où l'on combattait avec la faveur, l'or et la force. C'était, d'ailleurs, le tort de tous, magistrats, jurés, parties, public même : mais nul n'infligea au droit de plus mortelles blessures que les avocats et leurs pratiques. Sous l'efflorescence parasite du beau langage des diseurs de cause, les notions positives du droit avaient disparu étouffées et l'on ne retrouvait plus dans les usages de la jurisprudence la ligne de démarcation, souvent fugitives aux yeux du peuple, qui sépare la simple opinion de la preuve. " Ecoutez parler le causidicus le plus rompu aux affaires en ces temps ! Choisissez bien votre accusé" s'écrie-t-il, "quel que soit le crime, et qu'il l'ait ou non commis, vous pouvez le traduire : il sera sûrement condamné !" Il nous reste, de ce siècle, de nombreux plaidoyers en matière criminelle : à peine si l'on pourrait en citer un entre tous, où l'avocat ait pris soin de fixer et définir la prévention et de formuler nettement la preuve à charge et, à décharge4. Avons-nous besoin de le dire, la même contagion infectait la procédure civile, elle subissait les influences des passions politiques, qui se mêlaient à toutes choses et, par exemple, dans la cause de Publius Quinctius (671-673 [83-81 av. J.-C.]), on vit rendre tour à tour les décisions les plus contradictoires, selon que Cinna ou Sylla avait la haute main dans Rome5.

1. Ainsi ce fut dans la maison de César, que se plaida (novembre 709 [45 av. J.-C.]) le procès du roi Dejotarus, accusé par son petit-fils, Castor, d'avoir conspiré contre la vie du dictateur lorsque, revenant du Pont, après avoir vaincu Pharnace à Ziéla (ou Zéla), il avait accepté l'hospitalité du roi Galate. Cicéron défendit celui-ci et nous avons son plaidoyer (Pro rege Dejot.) : César s'était adjoint comme conseils quelques amis, et notamment le jurisconsulte Serv. Sulpicius Rufus. - Il ne rendit pas de suite son jugement : et ce fut le poignard de Brutus, dit Drumann (6, p. 305), qui rendit la sentence d'acquittement. Il est vrai qu'après la mort du dictateur les amis du roi intéressèrent Fulvie, la femme de Marc Antoine, à sa cause. Sur quoi Antoine fit afficher au Forum que César, par ses dernières volontés, restituait Dejotarus dans toutes ses possessions, et Cicéron de dire : Haec vivus eripuit, reddit mortuus (Philipp., 2, 37, 94, cf. 95).

2. La loi Judiciaria, de César, de l'an 705 [49 av. J.-C.], avait réglé les juridictions, conformément aux indications fournies par le texte, et en reprenant en sous-oeuvre les lois Aurelia (du préteur (684 [-70]) Gaius (ou Lucius) Aurellus Cotta, l'oncle maternel du dictateur), et Pompeia (lex Pompeia judiciaria). Quant aux lois Juliennes pénales proprement dites : citons la loi des concussions (repetundarum) de l'an 704 [-50] probablement, puis celles de l'an 705 [-49] : L. de majestate, L. de vi...

3. Ce n'est, à vrai dire, que sous le règne d'Auguste que ces principes nouveaux fonctionnent et se manifestent au complet : mais comme ces remarquables réformes judiciaires se trouvent contenues, pour ainsi dire, dans l'institution impériale telle que César l'a ordonnée.

4. Cicéron, dans son Traité de l'Orateur (de Orat., 11, 42), fait allusion surtout aux procès criminels quand il met cette remarque dans la bouche d'Antonius, le grand avocat : Les hommes jugent, le plus souvent selon leurs haines, leur affection, leurs désirs, leur colère ou leur douleur : joie, espérance, crainte, ou erreur, ils obéissent aux émotions de leur âme, plutôt qu'à la vérité ou qu'au prescrit du texte, ou aux règles de droit plutôt qu'à la formule du procès ou qu'à la loi. Et, se fondant là-dessus, il déduit et complète en ce sens son enseignement pour les avocats, ses auditeurs.

5. Le plaidoyer pour Quinctius, dans l'opinion des principaux critiques, est le premier en date de tous ceux de Cicéron. Il fut, en tous cas, son premier plaidoyer in causa privata, et nous a été en entier conservé. Cicéron avait alors 26 ans, et revenait d'Athènes : il eut le grand Hortensius pour avocat adverse. - Quiconque s'est assis sur le banc des écoles, connaît ce curieux procès fait à Quinctius. Au fond, il ne s'agit que d'un débat terre à terre entre un oncle et son neveu (Naevius), au sujet d'un compte de gestion d'un domaine exploité en société dans la Narbonnaise. - Répétitions réciproques, lenteurs préméditées, chicanes, le procès porte jusqu'à Rome, assignations en comparution devant le préteur : envoi en possession de Naevius, parce que Quinctius n'a pas comparu ou n'a pu comparaître dans le délai utile, caution (judicatum solvi) demandée et débat sur cette caution, etc. Toute cette procédure hérissée d'incidents est exposée par Cicéron, qui à plusieurs reprises atteste la protection donnée à Naevius par le préteur Syllanien. On suppose que Quinctius gagna son procès, en fin de compte. - V. Drumann, 3, p.,82-84. - Th. Mommsen, Zeitschrift für Alterl. Wissensch (Journal de la science de l'antiquité), 1845, pp.1086-1099. - Real encycl. Pauly, V. Naevius.

49-44 av. J.C.

L'armée

L'armée romaine, au temps de César, est, à peu de chose près dans la même condition que l'armée carthaginoise au temps d'Hannibal. Les classes gouvernantes fournissent encore seules l'état-major : le simple soldat se recrute parmi les sujets, plébéiens et provinciaux. Le général, financièrement et militairement, s'était fait presque indépendant du pouvoir central, dans la bonne et la mauvaise fortune, il n'avait guère à compter que sur lui-même et sur les ressources directes de sa province. La vertu civique, le sentiment national avaient déserté les aigles. L'esprit de corps reste l'unique et intime lien. L'armée n'est plus le bras de la république. En politique, nulle volonté qui lui soit propre, elle se plie, docile, à la volonté du chef : dans la guerre, sous la main de ses tristes capitaines habituels, elle n'est plus qu'une tourbe flottante et sans force. Mais vienne un vrai général, aussitôt elle se relève, et elle atteint à une perfection que la milice citoyenne ne peut connaître.

Quant au personnel des officiers, la décadence est des plus profondes. Les hauts ordres, sénateurs et chevaliers, s'étaient de plus en plus, désaccoutumés du métier des armes. Jadis on se disputait les grades dans l'état-major : aujourd'hui, qu'un simple chevalier consente à servir, sa promotion au tribunat militaire est assurée, déjà même, pour remplir les cadres, il faut descendre aux hommes de médiocre extraction. Un citoyen de bonne famille entre-t-il dans les légions, il s'arrange pour passer son temps en Sicile ou dans quelque autre province où jamais il n'ira à l'ennemi. Aux jours de désertion et d'émeute, l'état-major était le premier à donner le signal et, en dépit de la coupable mollesse des chefs, c'était un incident quotidien que leur renvoi demandé par les soldats. César a retracé de sa main, non sans pointe d'ironie, les scènes qui se passèrent dans son camp, à la veille de marcher contre Arioviste : tous le maudissent, tous pleurent, chacun de faire son testament ou de solliciter instamment son congé [B. g., 1, 39] !

Parmi les légionnaires, vous n'en trouvez plus un seul qui sorte des hautes classes sociales. Légalement, tout citoyen, comme par le passé, doit le service militaire, mais la levée se fait sans règle, et d'une manière absolument inique : on passe à côté de nombreux assujettis, pendant qu'on retient trente ans et plus sous les aigles le milicien une fois enrégimenté. Quant à la cavalerie civique, elle a encore apparence de vie : en réalité, elle n'est plus qu'une garde noble montée. Tous ces beaux cavaliers parfumés, tous ces précieux chevaux de luxe ne jouent plus de rôle que dans les fêtes de la capitale. La milice de pied légionnaire ne consiste plus qu'en un ramassis de mercenaires pris dans les plus basses couches de la population romaine : aux sujets désormais, à fournir exclusivement la cavalerie et les troupes légères, et tous les jours leur nombre s'accroît dans les rangs même de l'infanterie de ligne. Quant aux centurions, autrefois chefs énergiques et surs des cohortes, et qui partis des derniers rangs des pilani sous l'ancienne règle, conquéraient à la longue le cep de vigne, leur promotion aujourd'hui est due à la seule faveur, souvent même à une enchère en argent. Est-il besoin de le dire ? Le désordre étant au comble dans les finances de l'Etat, et la plupart des magistrats se laissant acheter et fraudant, la solde du légionnaire était irrégulièrement payée ou ne l'était qu'à moitié. Le plus souvent, les armées romaines pillaient les provinces, tous les jours en révolte contre leurs chefs, devant l'ennemi elles se dispersaient : et l'on en vit une, considérable par le nombre, celle de Marcus Pison, en Macédoine (697 [57 av. J.-C.]), se fondre totalement, sans combat, sans défaite, par le seul effet de cette gangrène intérieure. Et pourtant, de ces mêmes éléments viciés, d'habiles capitaines, Gabinius, Pompée, César, surent tirer encore de bonnes et vaillantes armées, des armées modèles sous plus d'un rapport, mais appartenant à leur général bien plus qu'à l'Etat. Nous ne parlons pas de la marine, sa ruine était bien plus complète encore, par dessus toute chose antipathique aux Romains, le service naval ne s'était jamais nationalisé chez eux. Là encore, sous le régime oligarchique, tout ce qui pouvait périr avait péri, en fait de système et d'organisation.

49-44 av. J.C.

La réforme de l'armée

César, pour remettre sur pied l'état militaire de Rome, se contente de renouer et resserrer le lien de la discipline, que des chefs faibles et incapables avaient laissé tomber. Il ne pense pas que l'armée ait besoin d'une réforme radicale, ni qu'elle puisse la supporter : il la prend telle quelle, comme Hannibal avait pris la sienne. Quand nous le voyons statuer, dans sa loi municipale, que pour être apte avant l'âge de 30 ans à une magistrature locale, ou aux fonctions de duumvir ou de quatuorvir, il faut avoir servi trois ans comme cavalier, c'est-à-dire avec rang d'officier, ou six ans dans l'infanterie, il tente d'attirer dans l'armée les hommes de bonnes familles : mais il demeure évident aussi que l'esprit militaire s'effaçant de plus en plus au sein de la nation, le régent regarde comme impossible d'attacher absolument, comme autrefois, l'aptitude aux honneurs civiques à la condition du temps de service accompli dans son entier. Par le même motif, il ne tente pas de réorganiser l'ancienne cavalerie civique. Il améliore les recrutements, il règle et raccourcit les congés mais il s'en tient à l'infanterie de ligne levée dans les basses classes du peuple romain, à la cavalerie et à l'infanterie légères formées des contingents des sujets. Il ne fait rien pour réorganiser la flotte de guerre. Par une innovation des plus graves, et non sans danger, contraint qu'il y est sans doute par l'insuffisance de ses cavaliers du contingent sujet, il met en oubli la vieille tradition militaire de Rome, qui prohibe les soldats mercenaires et introduit dans ses escadrons des étrangers à sa solde, des Germains surtout. Il innove encore en instituant des lieutenants de légion à pouvoir prétorien (legati legionis pro-proetore). Auparavant, la légion marchait conduite par les tribuns militaires, à la nomination soit du peuple, soit du gouverneur de province : ces officiers, au nombre de six alternaient dans le commandement, et ce n'était que par mesure transitoire, et dans les cas extraordinaires, que le général lui donnait un chef unique. Désormais les commandants de légion, ou lieutenants propréteurs formeront une institution permanente et régulière, ils ne seront plus nommés par le préteur de la province auquel ils obéissent, mais par le régent suprême de Rome, et la création nouvelle remonte aux arrangements pris par César, à l'occasion et en suite de la loi Gabinia. Pourquoi cette introduction d'un officier supérieur, inconnu jusque-là dans le cadre de la hiérarchie militaire ? Le besoin se fait sentir d'une centralisation plus forte dans le commandement : de plus, les officiers bons et capables deviennent rares. Enfin et surtout, il importe à l'empereur d'établir dans l'armée même, et dans la personne des lieutenants à sa nomination directe, un contrepoids sérieux à la puissance des gouverneurs de province.

Mais le changement le plus important dans l'organisation nouvelle, c'est le poste réservé à l'empereur, chef permanent de l'armée. A la place de l'ancien collège de gouvernement, ignorant des choses de la guerre et de tous points inefficace, l'empereur en personne tiendra l'armée tout entière dans sa main. A une direction presque purement nominale, succède un commandement suprême, réel et énergique. Comment se gère-t-il en face des chefs militaires spéciaux, tout puissants dans leur province ? Le gouverneur, dans sa province, a l'autorité militaire suprême, mais, à tout instant, l'empereur est en droit de la lui reprendre, pour lui-même ou pour son délégué. En outre, tandis que l'imperium du gouverneur est limité à sa province, celui de l'empereur, pareil à l'autorité royale ou consulaire des plus anciens temps, ne reconnait d'autres limites que les frontières de l'empire. César ramène à lui la collation des grades de tribun militaire et de centurion, de tous ceux, au moins, laissés jusque-là à la nomination du gouverneur de province1. De même, l'organisation du recrutement, des congés définitifs, et les cas criminels les plus graves ressortent de son pouvoir souverain. La compétence des préteurs et proconsuls ainsi réduite et définie, le contrôle impérial ainsi régularisé, on n'a plus à craindre pour les armées ni leur dépérissement par le vice d'une négligence fatale, ni leur changement en une horde à la dévotion des généraux.

1. On sait qu'une partie des tribuns militaires était jadis élue par le peuple : César, ici encore démocrate, n'innova pas à la règle.

49-44 av. J.C.

Le plan militaire de César

La situation tourne décidément à la monarchie militaire, quand César prend le commandement suprême. Toutefois il s'en faut de beaucoup qu'il veut faire de l'armée toute seule la base et l'instrument de sa puissance. L'armée permanente, il la tient pour nécessaire dans l'Etat césarien, mais cette nécessité ne s'impose à lui que par la raison géographique : n'est-il pas besoin de rectifier les frontières immenses de l'Empire, et de les assurer par des garnisons à demeure ? Soit avant, soit pendant la dernière guerre civile, César avait travaillé à la pacification de l'Espagne : en Afrique, sur les confins du grand désert, au nord-ouest, sur la ligne du Rhin, il avait établi des postes solides. Il s'occupe de garnir de même les territoires de l'Euphrate et du Danube. Il nourrit avant tout un projet d'expédition contre les Parthes : il veut venger la journée de Carrhes, et compte employer trois ans à cette guerre. C'est prévoir juste que de régler une bonne fois les comptes de Rome avec un dangereux ennemi. Il prémédite aussi une attaque contre le Gète Boerebistas, l'infatigable batailleur, qui s'étendait en conquérant sur les deux rives du Danube. Enfin il songe à protéger l'Italie du côté du nord-est, par les mêmes moyens que ceux appliqués au nord des Gaules. Quelques-uns, il est vrai, racontent qu'après les Parthes, il devait marcher contre les peuples de la mer Caspienne, de là, remonter vers la mer Noire, puis, contournant son rivage septentrional, revenir vers le Danube, réduire sous sa loi tous les Scythes et les Germains, du Danube à l'Océan boréal, peu éloigné de la Méditerranée, selon les croyances géographiques de son temps, et enfin rentrer en Italie par les Gaules [Plutarque, César, 58]. Ce qui du moins ressort de toute certitude, c'est qu'il ne fait pas de son armée le premier support et principal de la monarchie nouvelle, c'est qu'il n'élève pas le pouvoir militaire au-dessus du pouvoir civil. Loin de là, il met le premier dans le second. Ces vieilles et fameuses légions des Gaules, inestimables appuis d'un Etat purement militaire, il s'attache à les annuler sous un flot de faveurs honorifiques, sachant trop bien que leur esprit de corps ne s'accommode pas du régime des sociétés civiles, et leurs noms glorieux, transportés avec elles, iront décorer les Municipes de fondation nouvelle. Les légionnaires congédiés et dotés d'assignations foncières, ne furent pas, comme ceux de Sylla, établis côte à côte, et militairement organisés : on les voit, en Italie surtout, s'asseoir isolés sur leurs fonds de terre, et dispersés par toute la Péninsule.

Dans la seule Campanie, où certaines régions du pays restent disponibles, les vieux Césariens se rencontrent inévitablement nombreux et groupés. Il faut cependant à l'Empire une armée permanente. César y pourvoit, d'abord en n'innovant en rien à l'ancienne ordonnance, laquelle n'exigeait qu'un certain nombre d'années passées sous les aigles, mais non d'un service continu ou non interrompu par des licenciements partiels : il y pourvoit encore, en abrégeant le temps même du service, d'où s'ensuit un mouvement de mutations fréquentes dans le personnel des soldats. Régulièrement congédié à la fin de son temps, le vétéran se transforme en colon rural. Enfin, et surtout, l'armée est tenue à distance de l'Italie et des grandes localités, principal théâtre de la vie civile et politique : le soldat actif va là où, dans la pensée du monarque, est sa vraie place, à la station des frontières, et faisant front à l'ennemi du dehors. Dans le système de César, la cohorte prétorienne demeure à l'arrière-plan : elle ne se compose guère que des officiers d'ordonnance, que des compagnons non militaires du chef. Rien là qui ressemble à une troupe spéciale d'élite, rien chez elle qui suscite la jalousie des soldats de la ligne. César, dans ses guerres, avait négligé l'usage d'une garde personnelle : monté sur le trône, il en veut encore moins. Quoique entouré de meurtriers tous les jours, il refuse la motion du Sénat, qui lui offrait une garde noble. Dès que l'apaisement des choses le permit, il congédia l'escorte espagnole dont il s'était fait suivre d'abord dans la ville : il ne garda que ses seuls licteurs, cortège traditionnel du magistrat suprême romain. Il se montre du moins fidèle, et cela avec une énergie sans égale à la pensée fondamentale d'une monarchie non militaire.

49-44 av. J.C.

Les réformes financières

Les finances romaines avaient leur solide assiette dans l'immensité même de l'Empire, et dans l'absence de tout système de crédit. Y rétablir l'ordre, est chose relativement peu difficile. Si jusqu'alors, la République avait eu à lutter contre des embarras d'argent, le mal ne tenait en rien à l'insuffisance du revenu public : dans les dernières années, celui-ci s'était même prodigieusement accru. Aux recettes des anciens temps, s'ajoutaient le versement annuel des provinces de Bithynie, du royaume du Pont, et de Syrie, d'institution récente, et, jointe à d'autres sources de revenu, nouvelles ou plus productives, aux recettes constamment ascendantes des impôts sur le luxe, par exemple, cette plus-value compensait, et bien au-delà, la perte des fermages campaniens. Qu'on n'oublie pas non plus les versements extraordinaires et énormes effectués naguère dans les caisses du Trésor par Lucullus, Metellus, Pompée, Caton, et tant d'autres. Les embarras financiers avaient donc leur cause principale dans l'accroissement des dépenses ordinaires et extraordinaires, et aussi dans le désordre immense des affaires. Pour ne citer que l'annone distribuée au peuple de Rome, les sommes englouties dépassaient toute mesure et depuis la suppression de la redevance payée jusqu'alors par les bénéficiaires (696 [-58]), elle n'absorbait pas moins que le cinquième du budget des recettes1.

Le budget militaire, avait aussi grandi, depuis qu'il fallait pourvoir aux garnisons de Cilicie, de Syrie et des Gaules, en sus de celles de l'Espagne, de la Macédoine et des autres provinces. Au premier chapitre des dépenses extraordinaires, on voit figurer les grosses sommes consacrées à l'armement naval et viennent ensuite les sommes très considérables absorbées par les armements et les expéditions militaires. Mais, si considérables que fussent les allocations prélevées sur le Trésor, il est plus que probable qu'on y aurait pu suffire, si l'administration financière de Rome, jadis si parfaite, n'avait reçu l'atteinte de la corruption des temps et de l'affaiblissement général. Souvent les paiements cessèrent dans les caisses publiques, uniquement par la négligence des agents à faire rentrer les échéances. Le Trésor a pour préposés deux des questeurs, jeunes magistrats changeant tous les ans, et qui, demeurent passifs. Jadis, les bureaux et le personnel des comptables étaient tenus en juste et haute estime, à raison de leur honorabilité : aujourd'hui, les plus criants abus se commettent tous les jours, parmi eux, depuis surtout que leurs charges sont vénales.

Mais voici que, les fils du système financier de Rome ont cessé d'être dans la main du sénat, et que tous ils aboutissent au cabinet de César : aussitôt une vie nouvelle, une ordonnance plus sévère, un mouvement plus puissant se manifestent dans tous les organes et les rouages de la vaste machine. Les deux institutions de Gaïus Gracchus, le ferme de l'impôt direct et l'annone sont supprimées ou se transforment. César ne veut pas tenir la noblesse en échec par une aristocratie banquière et par la population de la grande ville, il les écarte du pied et délivre l'Etat de tous les parasites de haut et de bas étage. En matière d'impôt indirect, il maintient, au contraire, les fermiers.

Ceux-ci avaient pour eux l'usage antique et primordial : on ne pouvait d'ailleurs s'en passer. Simplifier à tout prix la perception des taxes indirectes évaluées à forfait, telle avait été la maxime constante de l'administration des finances, maxime à laquelle César se montre, lui aussi, inviolablement fidèle. En ce qui touche l'impôt direct au contraire, tantôt, comme pour les redevances en huiles ou grains, de l'Afrique et de la Sardaigne, on ne veut plus voir en général que des prestations en nature directement versées à l'Etat, ou transformées en taxes fixes, et quant à la perception des quotités à payer, elle demeure abandonnée aux circonscriptions imposables.

Les distributions de blé dans Rome passaient avant César pour un droit utile appartenant à la cité reine, et dont la prestation, puisqu'elle était reine, demeurait à la charge des sujets. César s'empresse d'abolir le principe mais il ne peut oublier que, sans l'annone, une foule de citoyens absolument misérables auraient été condamnés à mourir de faim. Il la maintient donc de fait. L'annone sempronienne, renouvelée par Caton, octroyait à tout citoyen le droit à son lot gratuit en céréales, et, sous ce régime, la liste des bénéficiaires au dernier état n'allait pas à moins de 320000 noms : César en fait rayer tous les individus aisés : elle tombe aussitôt à 150000, nombre maximum des parts fixé une fois pour toutes. Il décide que tous les ans elle serait soumise à révision, et qu'il serait pourvu, par l'inscription des postulants les plus nécessiteux, aux vacances ouvertes par la mort ou la sortie des titulaires. Le privilège politique créé par les Gracques se change en un secours au paupérisme.

Inauguré pour la première fois, un dogme important entre en scène, et fait sa place dans l'ordre moral et dans l'histoire. Ce n'est que lentement et par degrés que la société civile s'avance vers la solidarité des intérêts: dans l'antiquité primitive, on voit l'Etat protéger les siens contre l'ennemi du dehors et contre le meurtrier mais il ne se croit pas tenu de fournir au citoyen, dans l'absolu dénuement, les moyens nécessaires à sa subsistance et de le défendre contre la faim. La civilisation athénienne, d'abord dans les lois de Solon et des successeurs de Solon, avait émis cette maxime que la cité a le devoir de prendre soin de ses invalides, et de ses pauvres, mais cette règle civique n'avait pas dépassé les étroites limites de la société athénienne : César en fait une institution organique. Avant lui, elle était pour l'Etat un fardeau et une honte : par lui, elle n'est plus qu'un de ces établissements de bienfaisance.

César se met à l'oeuvre de la refonte des budgets des recettes et des dépenses. A sa voix, les recettes ordinaires sont partout réglées et fixées. De nombreuses cités, des provinces entières, soit indirectement, à la faveur du droit de cité romaine ou latine, soit directement, en vertu de privilèges, jouissaient de l'immunité de l'impôt : citons pour exemples, au premier cas, toutes les villes de Sicile2, au second, la ville d'Ilion [Pline, H. nat., 5, 33]. Ailleurs et plus souvent encore, la quotité de l'impôt des villes est abaissée : c'est ainsi qu'à toutes celles de l'Espagne ultérieure, et sur la motion de César, après sa préture, le sénat a accordé une réduction, et que la plupart des cités de la province d'Asie, sur qui pèsent les taxes les plus écrasantes, obtiennent des facilités pour la perception de leur impôt direct; que, de plus, il leur est fait remise du tiers. Quant aux taxes et revenus nouveaux, comme les tributs frappés sur les peuples assujettis d'Illyrie, et surtout sur les cités gauloises, il faut dire que leur taux est peu élevé. Pour quelques villes, cependant, la Petite Leptis, en Afrique, Sulci, en Sardaigne3, et pour un bon nombre de localités espagnoles, il y eut aggravation, en punition de leur conduite durant les dernières guerres. Les douanes très productives des ports italiens avaient été supprimées4 (694 [60 av. J.-C.]) durant la crise : César les rétablit, et à juste titre, leur principal produit portant sur les marchandises de luxe venues d'Orient. Ajoutez à ces sources ordinaires, nouvelles ou nouvellement rouvertes, les recettes extraordinaires, les sommes advenues au vainqueur après la guerre civile, le butin amassé dans les Gaules, l'encaissé trouvée dans le Trésor à Rome, les trésors enlevés des temples de l'Italie et de l'Espagne, les contributions extorquées, sous forme d'emprunt ou de don forcé et d'expropriation aux princes et cités sous la dépendance de la République, les amendes imposées pareillement, par sentence ou simplement sur ordre de payer, à plusieurs riches citoyens; ajoutez-y surtout les confiscations réelles pratiquées sur les adversaires de César après leur défaite : tout cela s'élève à un chiffre énorme. La puissance des nobles vaincus se fond surtout, sur leurs fortunes colossales : César ne peut l'abattre qu'en mettant les frais de la guerre à leur charge. Il atténue d'ailleurs l'odieux de la mesure, en versant dans le trésor le produit tout entier des confiscations et, bien loin de fermer les yeux, comme Sylla, sur les fraudes de ses favoris, il fait sévèrement rentrer, les prix de ventes, fussent-ils dus par ses plus fidèles amis, Marc-Antoine ou autres5.

La réduction considérable effectuée sur l'annone avait aussitôt amené une réduction proportionnelle dans le budget des dépenses. Les distributions maintenues en faveur des pauvres de la ville, et aussi les prestations en huile pour les thermes romains, nouvellement instituées par César, sont assises désormais sur les redevances en nature de la Sardaigne, et principalement de l'Afrique. D'autre part, les dépenses ordinaires de l'état militaire se sont accrues, et par l'augmentation de l'armée permanente, et par l'élévation de la solde annuelle du légionnaire. Mesures inévitables, en effet. Avant César, la frontière était sans défense, or, la défense nécessite un accroissement considérable de l'armée. Quant au doublement de la solde, César entend bien sans doute enchaîner ainsi le soldat : mais un autre motif en avait déterminé et fait durer l'innovation. La solde de 1 sesterce 1/3 par jour remontait aux anciens temps, à l'époque où la monnaie avait une valeur supérieure; on l'avait pu maintenir : alors, quand le milicien allait à l'armée, il avait bien moins le souci de la solde que des gains accidentels et pour la plupart illicites du service militaire. Il est, au reste, difficile de se faire une idée du chiffre des dépenses extraordinaires auxquelles César a à parer : les guerres par elles-mêmes engloutirent des sommes monstrueuses et peut-être les promesses et les assurances données au cours de la guerre civile exigèrent-elles pareil tribut. A la vérité, dès qu'il avait, sous la pression des circonstances, engagé sa parole, César n'en rabattait rien et s'acquittait en roi. Mettant son point d'honneur à obéir à l'impulsion quotidienne de sa générosité, sa générosité lui coûte gros. Durant les troubles récents, les travaux publics avaient été abandonnés, il y consacra d'énormes sommes. Quoi qu'il en soit, l'administration financière de César eut cela de notable, que grâce à d'habiles et énergiques réformes, grâce à l'action unie et réglée de l'économie, il sut richement et pleinement pourvoir à toutes les justes exigences de la situation.

1. On a vu que l'annone, supprimée par Sylla, avait été rétablie en partie dès 681 [73 av. J.-C.], et, en totalité, par Caton, en 691 [-63]. César, au cours de son consulat (695 [-59]), avait menacé de la faire gratuite, et l'année d'après la loi Clodia, du tribun Clodius, avait réalisé la menace (Cicéron, ad Att., 2, 19, pro domo, 10, pro Sextio, 25, Dion Cassius, 38, 13).

2. C'était la conséquence de la latinité octroyée à la Sicile : d'ailleurs Varron, dans un livre (de re rust., 2, pro fat.) publié après la mort de Cicéron, atteste clairement l'abolition des dîmes siciliennes, et, parlant des provinces à blé d'où Rome tire sa subsistance, il ne nomme plus que l'Afrique et la Sardaigne. De la Sicile, pas un mot.

3. Sulci, sur l'Isola di S. Antioco, près du golfe de Palmas. Les Sulcitains avaient donné asile à Nasidius, l'un des amiraux Pompéiens, et César, revenant d'Afrique, leur imposa une contribution extraordinaire, sans compter la taxe annuelle aggravée (Hirtius, Bell. Afric., 98).

4. Par une loi rendue à l'instigation de Pompée, sur motion du préteur Metellus.

5. Antoine avait enchéri sur tous les amateurs à la vente des biens de Pompée : il dut payer, à son grand étonnement (Dion, 45, 9. - Cicéron, Philippiques, 2, 25).

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Rome

Le forum
Le Forum

Dissoudre les anciens partis, donner à la société romaine la constitution la mieux adaptée du moment, une armée de combat excellente et des finances bien ordonnées, certes, la tâche est difficile : elle n'est pas la plus difficile dans l'oeuvre de César. Pour revivifier la nation italique, il faut une réorganisation fondamentale, s'attaquant à toutes les parties du grand Empire, transformant et Rome et l'Italie et les provinces. Dans la capitale, l'empreinte nationale et municipale s'efface plus vite que dans les villes secondaires. Les hautes classes se retirent de la vie de la cité; elles n'y ont plus leur patrie et se rejettent dans le grand Etat. Une colonie étrangère y afflue, les voyageurs d'affaires et les voyageurs de plaisir s'y concentrent, ainsi que toute la foule cosmopolite des oisifs, des criminels, ou de ceux qui ont fait banqueroute à la loi sociale et morale. Pour le riche romain, la maison de ville n'est plus qu'un pied-à-terre. Les magistrats municipaux de Rome s'étant transformés en fonctionnaires d'empire, la curie en une assemblée de citoyens d'un vaste état, on ne veut plus au sein de la capitale ni des petites associations de quartier, ni de toutes les autres corporations indépendantes : la vie communale cesse du coup. En même temps des parties les plus lointaines des immenses possessions romaines, on accourt dans la ville pour spéculer, pour mener la vie de débauche et d'intrigue, pour se former à l'état de malfaiteur, ou pour s'y cacher de l'oeil de la loi.

L'esclavage entraîne partout de funestes suites : à Rome le mal dépasse tout ce qui s'était vu ailleurs. Nulle part pareilles bandes d'esclaves, remplissant les palais de ville des grandes familles ou des opulents parvenus. Nulle part ailleurs, pareil assemblage de foules serviles, réceptacle des peuples des trois continents : Syriens, Phrygiens et autres semi Hellènes, se coudoyant avec les Libyens et les Maures, Gètes et Ibères, mélangés avec les Gaulois et les Germains, dont le flot allait grossissant ! Quoi de plus vil que l'esclave citadin à demi civilisé ou civilisé tout à fait, et se donnant de grands airs ! Et que dire de ces armées d'affranchis, libres de fait ou de droit, ignoble cohue de mendiants ou d'enrichis malaisés qui ne sont plus serfs, et ne sont pas citoyens, enchaînés à leur patron par toutes les lois économiques et juridiques, et se targuant d'être hommes libres ? Les affranchis surtout pullulent : ils viennent en ville, y trouvant mille sortes d'emplois faciles : le petit commerce, les petits métiers sont presque exclusivement dans leurs mains. Leur influence dans les élections est maintes fois attestée : toujours au premier rang, à l'émeute de la rue, c'est par eux d'ordinaire que le démagogue du jour donne le signal : à son mot d'ordre, leurs boutiques et leurs échoppes se ferment. Ce qui pis est, c'est que le gouvernement, loin de lutter contre la corruption du peuple dans Rome, y pousse de toutes ses forces dans l'intérêt de sa politique. Une loi prudente avait interdit le séjour de la ville à tout condamné pour crime capital : par un honteux oubli, elle ne s'exécute plus. Il y va de la sûreté commune à surveiller de près les associations et les clubs populaires : cette surveillance, elle avait été négligée d'abord, et, plus tard, on l'avait proclamée un crime de lèse liberté. Les fêtes publiques s'étaient accrues, au point que les sept fêtes ordinaires à elles seules, féries romaines, féries plébéiennes, celles de la Mère des dieux Idéenne, de Cérès, d'Apollon, de Flore et de la Victoire, duraient ensemble soixante-deux jours, sans compter les jeux de gladiateurs, et une foule d'autres jeux extraordinaires. A ce prolétariat, vivant au jour le jour, on doit les céréales à vil prix : les cours passent par des fluctuations fabuleuses et d'incalculables écarts1. Enfin l'appât officiel de l'annone attire dans la capitale toute la foule des prolétaires ayant titre de citoyens, et sans ressources.

Les clubs et les bandes, fléau de la politique, le culte d'Isis et les autres superstitions pieuses, fléaux de la religion, avaient désormais pris racine dans Rome. A toute heure la cherté des vivres, et souvent la famine, la vie des passants en danger plus qu'en tout autre lieu : le banditisme et l'assassinat étaient devenus métier régulier et métier unique. Attirer à la ville les gens du dehors, c'était déjà préparer le meurtre : cependant, nul n'aurait osé, sans escorte armée, parcourir la banlieue. La ville, par son aspect extérieur, était l'expression même du désordre social. On n'avait rien fait pour régler le régime du Tibre : à peine si l'on avait reconstruit en pierre, et cela jusqu'à l'île seulement, l'unique pont alors existant. C'était peu de chose aussi que les travaux d'aplanissement essayés dans la cité aux sept collines : on laissait aux décombres le soin de niveler tant bien que mal. Les rues, étroites, à angles fréquents, montaient et descendaient les rampes : nul entretien : leurs trottoirs étaient petits, mal pavés. Les maisons du commun peuple étaient de brique, et hautes à donner le vertige. Des architectes spéculateurs les avaient bâties pour le compte des petits propriétaires, ceux-ci tombant bientôt dans la mendicité, quand ceux-là faisaient de colossales fortunes. Au milieu de cette mer de misérables bâtisses, surgissaient, pareilles à des îles, les palais fastueux des riches, enlevant l'air et la place aux petits édifices, comme leurs habitants prenaient au petit citoyen sa place et son droit dans l'Etat. A côté de ces palais aux portiques de marbre et des statues grecques, les temples des dieux, croulant de vétusté, faisaient triste figure avec leurs images grossières, presque toutes encore taillées dans le bois. De police des rues, des quais, des constructions, des incendies, à peine si l'on eût pu trouver trace. Tous les ans faisaient rage les inondations, le feu, les éboulements : nul n'y prenait garde, si ce n'est peut-être quelque prêtre officiellement consulté sur le sens et la portée du signe ou du prodige.

1. Dans l'espace d'un petit nombre d'années, en Sicile même, dans le pays de la production, le modius (environ 8 lit. 63) romain s'était vendu 2 HS, puis 20 : qu'on se fasse, par cet exemple, une idée du mouvement des prix à Rome, où l'on ne pouvait vivre que du blé d'outre-mer, à Rome, l'antre des spéculateurs.

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Travaux de César à Rome

César, lui, ne gémit pas, et cherche le remède par tout où le remède est possible. Rome restera, comme avant, la capitale du monde. Lui restituer son caractère primitif de ville italique eût été chose inexécutable, et d'ailleurs contraire au plan du régent. Aux yeux de César, la capitale du nouvel empire universel romano-hellénique, la ville de Rome, point central entre l'Orient et l'Occident, ne peut plus demeurer la simple ville péninsulaire : elle se dénationalise, devenant la capitale de toutes les nations. Il tolère donc qu'à côté du Pater Jovis s'élève le culte nouveau des divinités d'Egypte, et dans les murs de la cité reine, il laisse aux Juifs la libre pratique de leurs rites exclusifs. Au mélange des foules des Orientaux, Hellènes et autres, affluant dans Rome, il n'oppose aucune digue et, trait caractéristique, dans les jours de fêtes populaires, il laisse non seulement jouer des pièces latines ou grecques, mais le théâtre entend parler toutes les langues, le phénicien, l'hébreu, le syrien et l'espagnol.

Mais tout en acceptant les conditions actuelles de Rome capitale, César n'en travaille pas moins à l'amélioration d'un état de choses déplorables. Les immenses travaux de construction viennent en aide, dans une certaine mesure à la misère du pauvre, et lui ouvrent les moyens d'un salaire, honorable du moins. En revanche, il lutte de toutes ses forces contre l'extension du prolétariat libre, et veut en réduire le nombre. L'annone attire à Rome un courant continu : dès qu'elle s'est limitée à un nombre fixe, on voit l'immigration diminuer. César, avec l'aide des tribunaux, dont les sentences font incessamment le vide dans ses rangs, et par une vaste colonisation transmaritime (sur les 80000 colons qu'il envoya hors d'Italie durant les quelques années de son règne, il en avait pris un très grand nombre dans les couches inférieures de la plèbe de Rome : la plupart des nouveaux habitants de Corinthe, par exemple, n'étaient autres que des affranchis), accentua la régulation de la misère urbaine. César, convaincu que le seul vrai remède à la misère du prolétariat réside dans un système bien ordonné de colonisation, maître d'ailleurs, vu l'état de l'empire, de pratiquer ce système dans une mesure quasi infinie, César a certainement eu la pensée de parer au mal d'une façon durable et d'ouvrir à toujours une issue au flot toujours renouvelé. Il prend ses mesures pour arrêter sur le marché de Rome ces fluctuations des prix des denrées alimentaires les plus importantes. Les finances publiques, à nouveau réglementées et administrées, lui fournissent d'amples moyens d'action : deux magistrats de création nouvelle, les édiles des céréales, sont préposés à la surveillance du négoce importateur, et tiennent la main à la police du marché.

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Réforme des clubs

La république, les élections et les juridictions républicaines ayant pris fin, la corruption, les violences électorales ou devant les collèges des juges prennent fin. Les affiliations ressuscitées naguère par la loi Clodia sont dissoutes. Les associations de tout genre subissent désormais la surveillance de l'autorité. A l'exception des corporations et sociétés des premiers temps de Rome, des assemblées religieuses des juifs, et d'autres collèges spécialement exceptés, pour lesquels il parait avoir suffi naguère d'une simple déclaration faite au sénat, désormais il faudra une concession sénatoriale en bonne forme, avec agrément préalable de l'empereur, pour l'établissement de toute corporation permanente, ayant ses réunions à jours fixes, et ses cotisations périodiques (Cette réforme est ordonnée par la loi Julia, de collegiis (705 [49 av. J.-C.])). La justice criminelle, la police, manifestent les intentions du maître. Les lois, celle surtout contre la violence (Lex Julia, de Vi (705 [49 av. J.-C.])), s'arment de sanctions plus fortes, et abolissent cette imprudente transaction du droit républicain, aux termes de laquelle le criminel, convaincu du fait, était admis à se dérober à la peine plus grave encourue, en s'exilant de lui-même1. Les règlements, détaillés par le menu, qu'a promulgués César sur le fait de la police de la ville, nous ont été en grande partie conservés (Lex Julia municipalis) : l'empereur prend souci d'imposer aux possesseurs des maisons riveraines la charge du bon entretien des rues, du pavé des trottoirs, tout en pierres taillées sur la largeur de la voie : comment il s'occupe du passage et du port des litières, de la conduite des chars, qui, vu la nature des rues romaines, ne peuvent circuler que le matin et après la tombée de la nuit. La police locale demeure d'ailleurs, comme avant, principalement confiée aux quatre édiles : chacun d'eux, à dater de César est préposé à une circonscription spéciale.

1. Il évitait par là, soit avant, soit après la sentence, les effets de la peine capitale, ceux de l'aquae et ignis interdictio : l'exil, dit Cicéron, n'est plus la peine, il est un port de refuge contre la peine (exsilium enim non supplicium est, sed perfugium portusque supplicii : nam qui volant ponam aliquam subterfugere...... eo solum vertunt, hoc est, sedem ac locum mutant. - Pro Coecin., 34).

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Construction à Rome

Sous le règne de César, les constructions publiques dans la capitale et l'administration des établissements d'utilité commune prennent un essor soudain, faisant honte aux déplorables oeuvres des derniers temps de l'anarchie, et dépassant d'aussi loin les travaux de l'aristocratie romaine, dans son meilleur siècle, que le génie du dictateur dépasse les efforts honnêtes des Marciens ou des Emiliens. Et ce n'est pas seulement par la grandeur des édifices ou l'immensité des sommes dépensées qu'il rejette ses prédécesseurs dans l'ombre. Ses monuments publics à Rome se distinguent entre tous par leur cachet extérieur de grand sens politique et d'utilité générale. Il ne bâtit pas, comme ses successeurs, des temples et des édifices de pur luxe : il s'attaque au Forum, lieu de réunion des comices, siège des grands tribunaux, rendez-vous des hommes de bourse, hommes d'affaires et des oisifs du jour : il le débarrasse et des comices et des prétoires de justice : aux premiers, il assigne les Saepta Julia [enclos Julien] sur le Champ de Mars; il assigne aux autres, entre le Palatin et le Capitole, un emplacement nouveau, le Forum Julium1. Mû par la même pensée, il affecte aux Bains publics une prestation de 3000000 livres d'huile, en-grande partie fournies par l'Afrique. Le baigneur, dorénavant, recevra gratis dans les Thermes, l'approvisionnement nécessaire pour les onctions et massages et la mesure prise par César répond aux besoins de la propreté et de l'hygiène publique. Mais ce n'était là qu'un premier pas dans la voie des transformations complètes qu'il avait conçues. Déjà se préparent les plans d'une nouvelle Curie, d'un nouveau et splendide portique, d'un théâtre rivalisant, avec celui de Pompée, d'une bibliothèque publique grecque et latine, à l'instar de celle naguère détruite à Alexandrie, et la première de son genre à Rome; enfin d'un temple de Mars, qui, par sa richesse et sa magnificence, devait surpasser tous les temples d'autrefois. Conception plus originale encore, César veut changer tout le cours inférieur du Tibre. Alors le fleuve n'est plus descendu vers Ostie, en séparant le Champ Vatican du Champ de Mars : mais passant derrière le Champ de Mars et le Janicule, il aurait gagné par les marais Pontins le havre de Terracine. Ce dessein gigantesque eût d'un coup procuré à la ville, extrêmement resserrée de ce côté, la libre disposition de grands terrains à bâtir : César rejetant le Vatican sur la rive gauche, y installe le Champ de Mars, et livre l'emplacement actuel à la construction publique et privée : en même temps, il dessèche les marais Pontins, assainit toute la côte latine, et donne à Rome un bon port de mer qui lui avait toujours manqué. C'est s'en prendre aux vallées et aux montagnes : le nouvel empereur ne recule pas dans la lutte même avec la nature.

1. Avec le temple de la Venus Genetrix, au centre. Celui-ci fut inauguré le dernier jour du quadruple triomphe, en septembre 708 [46 av. J.-C.]. (Dion, 43, 24, - VI. Veneri Genetrici in foro Caesar).

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L'économie rurale

Le temple de Rémus et Romulus
Le temple de Rémus et Romulus

Quelques efforts qu'on eût fait pour parer à l'évanouissement de la petite propriété, il n'est presque plus un seul coin de l'Italie, où la culture des terres se fasse encore par la main du libre paysan. En ce qui touche l'économie rurale, il n'y a pas de différence entre le régime du temps de Caton et celui que Varron nous fait connaître [De re rustica, libri III], si ce n'est qu'au temps de Varron, les habitudes de la vie campagnarde portent la trace envahissante des moeurs de la grande ville romaine. "Jadis", dit Varron, "la grange était plus grande que l'habitation du maître : aujourd'hui, c'est le contraire, le plus souvent". Dans les champs de Tusculum et de Tibur, sur les côtes de Terracine et de Baia, là où avaient semé et récolté les vieux paysans latins et italiques, s'élèvent brillantes et improductives les villas des grands de Rome. Il faut l'espace d'une ville entière pour beaucoup de ces villas, avec leurs dépendances et jardins, leurs aqueducs, leurs viviers d'eau douce et d'eau salée, où l'on élève et l'on apprivoise les poissons de la mer et des rivières, avec leurs escargotières [cochlearium] et parcs à loirs [glirarium], leurs garennes à lièvres et lapins, leurs réserves pour les cerfs, chevreuils et sangliers, et leurs volières [aviaria, ornithones], où l'on nourrit jusqu'à des paons et des grues. Encore le luxe des grandes villes enrichit-il de nombreux travailleurs : il nourrit plus de pauvres que ne le fait la charité, avec son tribut d'aumônes. Les volières et les piscines des riches étaient de fort coûteuses fantaisies. L'engraissement des animaux était passé à l'état de science, que le fumier des volières entrait en compte dans les produits ruraux, qu'un seul marchand d'oiseaux put un jour livrer à la fois 5000 grives vivantes (on en pratiquait aussi l'élevage), à 3 deniers la pièce et qu'un poissonnier put livrer jusqu'à 2000 murènes en une fois.

Certes, en de telles occurrences, il était facile à l'homme d'affaires intelligent de réaliser de gros bénéfices sur une mise de fonds relativement mince. C'est à qui aurait les plus beaux fruits : si bien que souvent dans les villas élégantes, le fructuarium, avec ses tablettes de marbre, servait de salle à manger : le maître y étala plus d'une fois, comme produits de son cru, des fruits achetés au dehors. A cette époque, on planta les cerisiers venus d'Asie-Mineure : les vergers d'Italie se parèrent de bon nombre d'autres arbres à fruits exotiques. Les potagers, les parterres de roses et de violettes du Latium et de la Campanie étaient d'un grand rapport et le marché friand (forum cupedinis [Varron, de ling., l. 5, 32, 41]), près de la voie sacrée, où se vendaient les fruits, le miel et les couronnes de fleurs, avait son importance dans la vie des citadins de Rome. En somme, et telle qu'elle se comporte, l'économie rurale, adonnée au régime planteur, avait atteint un degré de développement difficile à dépasser. Le val de Réaté, les alentours du lac Fucin, les régions du Liris et du Volturne, toute l'Italie moyenne enfin étalaient l'envie les plus florissantes cultures : d'intelligents propriétaires y pratiquaient même certaines industries compatibles avec le régime rural à bras d'esclaves : auberges, tissages, tuileries, s'élevaient non loin des villas, pour peu que le lieu fût propice. Les producteurs italiens, en vin et en huile plus particulièrement, non contents d'approvisionner les marchés de la Péninsule, se livraient en outre à un grand trafic d'exportation au-delà des murs sur ces deux articles. Dans un traité précis et spécial de l'agriculture du temps [Varron, de r. rust.], l'auteur compare l'Italie à un grand verger. Lisez chez un poète contemporain [Catulle, passim.], la description complaisante des beautés de sa patrie : vous n'y voyez que prairies bien arrosées, champs de blé fertiles, et joyeux vignobles enveloppés des lignes sombres de l'olivier : là, sa villa, joyau de la contrée, souriante et gracieuse sous sa parure variée, s'entoure des plus délicieux jardins, et se cache derrière une ceinture d'arbres aux fruits nourrissants.

Cette peinture, image fidèle de la nature que le poète avait sous les yeux, nous reporte en plein milieu des plus florissantes parties de la Toscane actuelle et de la Terre de labour. A vrai dire, le régime pastoral qui gagnait chaque jour dans l'Italie du sud et du sud-est, ce régime, participait pas moins au mouvement général de l'économie rurale. On poursuivait à grands frais l'amélioration des races : tel âne réservé à la reproduction se payait une fortune. En résumé, l'agriculture italique bien conduite, à une époque où tout lui profitait, progrès général intellectuel et ampleur des capitaux, arrivait à des résultats bien autrement brillants qu'au temps de l'antique régime rural : elle débordait même au-delà des frontières de la Péninsule, l'agronome italien s'en allant jusque dans les provinces, exploiter de vastes parcours avec son bétail nomade, ou les mettre en champs de céréales.

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Les maux sociaux

Bâti sur les ruines de la petite culture, le système grand-domanier avait démesurément prospéré : par suite, à côté de lui, le régime de l'argent s'était développé d'une façon inouïe. Le trafiquant italien avait inondé les provinces et les Etats clients : puis, bientôt, tout le capital avait reflué. Sur le marché de Rome, par exemple, le taux régulier de l'intérêt de l'argent était tombé à 6 pour % l'an, c'est-à-dire à la moitié du cours moyen dans toute l'antiquité.

Dès qu'ils avaient pour assiette unique le capital et la spéculation, l'agriculture et l'économie mercantile ne peuvent qu'aboutir aux plus funestes inégalités dans la distribution des fortunes. Durant cette dernière époque de la République, Rome réalise l'image d'une société composée de millionnaires et de mendiants, l'homme riche, qui vit de la sueur de ceux dont il est le maître; le pauvre, qui vit du travail de ses mains. Il y a là comme une loi fondamentale qui s'affirme avec une impitoyable et incontestable sûreté1. De classe moyenne, dans le sens actuel du mot, Rome n'en a pas, c'est le cas ordinaire dans toute société qui se fonde et s'achève avec l'institution servile : l'ordre moyen, pour les Romains, ce sont les riches négociants, les riches propriétaires qui, soit manque de culture, soit culture suffisante, savent se renfermer dans leur sphère, et se tiennent éloignés des affaires publiques.

1. Quoi de plus frappant que les distinctions posées par Cicéron lui-même, en son traité du Devoir (de offic., 1, 42) : "Parmi les professions et les manières de faire fortune, voici celles qui généralement sont tenues pour libérales, et celles qui sont viles. Et d'abord on méprise tous les gains encourant la haine des tiers, les gains des receveurs de péage, ou des préteurs à usure. Illibéraux et vils sont les gains des mercenaires, et de quiconque on achète le bras et non l'art : le salaire ici n'est que la rétribution de la servitude. Il faut tenir pour vils ceux qui ne trafiquent avec les marchands que pour aussitôt revendre : ils ne peuvent faire de profits qu'à force de mentir : or, quoi de plus honteux que l'imposture ? Tout artisan fait oeuvre vile : quoi de commun entre l'atelier et l'homme bien né ? Encore moins faut-il prêter estime à ces métiers qui pourvoient à nos besoins matériels : pêcheurs, poissonniers, bouchers, oiseleurs, charcutiers, cuisiniers ! (Celarii, lanii, coqui, fartores, piscatores, aucupes), comme dit Térence [Eun., 2, 3, 257.]. Ajoutez-y les parfumeurs, les baladins, et tous les teneurs de maisons de jeu. Quant à ces arts qui supposent plus de savoir, ou dont l'utilité n'est point à dédaigner, la médecine, l'architecture, sciences qui touchent aux choses honnêtes, ils siéent aux hommes dont la condition ne jure point avec eux. Tout petit commerce est chose de bas étage: si le trafic est grand et copieux, s'il importe de tous pays, s'il écoule les denrées par masses et loyalement, il convient de n'en plus trop faire fi. Que si même le marchand rassasié de gains, ou plutôt simplement satisfait, de même que souvent de la pleine mer il a mis le cap sur le port, quitte cette fois le port et se retire dans ses champs et ses domaines, il a certes droit à tous nos éloges. Mais de tous les moyens d'acquérir, l'agriculture à mon sens est le meilleur, le plus fécond, le plus doux, le plus digne de l'homme libre !..." Ainsi l'honnête homme, à tout prendre, c'est le propriétaire foncier : le commerce n'est toléré que comme moyen d'arriver au but final, la science n'est qu'un métier à laisser aux Grecs, ou aux Romains de condition médiocre : ceux-ci par elle achètent jusqu'à un certain point leur admission dans les cercles de la haute société. Ne trouve-t-on pas là tout entière l'aristocratie du colon planteur, avec une teinte marquée d'esprit mercantile, sous le vernis léger d'une culture générale ?

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Titus Pomponius Atticus

Citons néanmoins un type célèbre, dont le nom revient dans tous les écrits du temps, Titus Pomponius Atticus. Enrichi par les immenses domaines qu'il faisait valoir en Italie et en Epire, par un négoce d'argent qui allait se ramifiant dans toute l'Italie et la Grèce, en Macédoine et jusqu'en Asie-Mineure, il accumula d'énormes biens, tout en restant spéculateur. Jamais il ne se laissa tenter par la vie publique : il ne fut ni fonctionnaire ni même banquier du fisc. Aussi loin des Harpagons avides que des luxueux et sensuels débauchés d'alors (il consacrait 100 sesterces par jour à la dépense de sa table), il se fit une existence facile et commode, goûtant tour à tour les plaisirs de la ville et de la campagne, en commerce de bel esprit avec le meilleur monde de Rome et de la Grèce, savourant toutes les joies de la littérature et de l'art1. Plus nombreux au contraire et plus solides étaient les propriétaires ruraux. Les livres du temps nous ont gardé le portrait de Sextus Roscius, qui périt dans les proscriptions de l'an 673 [81 av. J. C.]. Il est bien, lui aussi, le type du campagnard, du pater familias rusticanus: sa fortune consiste presque tout entière dans ses treize domaines : il pratique lui-même, et passionnément, l'agriculture raisonnée : de voyages à Rome, il n'en fait pas ou ne les fait que rarement, et quand il se montre dans la capitale, ses rudes façons contrastent avec l'élégance du sénateur, autant que son armée de grossiers valets de labour avec l'essaim des serviteurs citadins2. Ces braves campagnards, et les villes rustiques (municipia rusticana) formées par eux, surent garder bien mieux la discipline et les vieilles moeurs, la langue noble et pure des pères, que ne faisaient les cercles brillants et cosmopolites de la noblesse romaine, ou que la gent marchande, ayant partout domicile et n'étant domiciliée nulle part.

La classe des propriétaires fonciers forme bien le noyau de la nation : dès qu'il a fait sa fortune, le spéculateur se prend à vouloir compter parmi les notables du pays : il achète de la terre, et s'il ne peut devenir un squire romain, il en rêve le titre pour son fils. Cette classe rustique, elle se manifeste dans toute agitation politique où le peuple entre en jeu, dans tout mouvement intellectuel d'ou sort et verdit quelque bourgeon littéraire. C'est en elle que l'opposition contre la nouvelle monarchie puise ses forces les meilleures: c'est elle qui suscite Varron, Lucrèce, Catulle.

1. Ce portrait d'Atticus, l'ami de Cicéron, déjà maintes fois mentionné, et dont le nom reviendra bien souvent encore. Nous renvoyons à la Correspondance Cicéronienne, et à l'élégante biographie de Cornelius Nepos, ceux qui seraient curieux de plus de détails. - On lira aussi avec intérêt l'étude de M. Boissier sur Cicéron et ses amis. - V. aussi Dictionnaire de Smith, v° Atticus. - R. Encyclop., de Pauly, ibid.

2. V. sur S. Roscius d'Amérie, Cicéron, pro Sext. Roscio Amer., dont Cicéron défendit le fils, accusé de parricide, et dont les biens confisqués, en sa qualité d'ami syllanien, avaient été adjugés à son accusateur Chrysogonus.

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Les pauvres

Cependant tous ces marchands à l'esprit cultivé, tous ces agriculteurs robustes disparaissent comme étouffés derrière les deux autres classes qui dominent dans Rome : le peuple qui mendie et la haute société proprement dite. Nulle donnée statistique qui nous fasse connaître les chiffres relatifs de la misère et de la richesse. L'appauvrissement croissant ne se manifeste que trop dans ces foules qui se ruent aux distributions de l'annone et vers l'échoppe des racoleurs. Une telle pauvreté engendrait des deux parts un mal économique et moral, tout différent en apparence, absolument identique en réalité. L'homme des basses classes ne pouvant échapper à la faim qu'en recevant son pain de l'Etat, la mendicité, effet et cause tour à tour de sa misère, le replongeait forcément dans la corruption et dans la paresse du prolétariat quémandeur. Au lieu d'aller au travail, le plébéien de Rome se faisait badaud de théâtre, et telle était l'affluence dans les tavernes et les lupanars, que les démagogues trouvaient tout avantage à mettre d'abord taverniers et souteneurs dans leurs intérêts : tel était le succès des combats de gladiateurs, symptôme et aliment de la démoralisation la plus effrénée qui n'eût jamais existé dans l'ancien monde. En ces temps aussi se place une innovation abominable. Ce n'est plus la loi du duel ou la libre volonté du vainqueur qui dispose de la vie ou de la mort du vaincu : désormais, le caprice des spectateurs en décide. Sur un signe, le vainqueur épargne ou tue le malheureux gisant à terre. Le métier de gladiateur est en hausse, quand la liberté est en baisse. Pendant que sur les champs de batailles, l'intrépidité, l'émulation font défaut, on les retrouve parmi les armées de l'arène, où la loi professionnelle commande au gladiateur de recevoir le coup mortel sans un cri, sans un tressaillement et l'on voit jusqu'à des hommes libres se vendre aux entrepreneurs comme esclaves de combat, moyennant solde et entretien1.

1. Dion, 113, 24. - V. aussi Dict. de Smith, R. antiquities, v° Gladiatores, - et Real Encycloped. de Pauly, eod. v°. Au temps de César, des chevaliers, et jusqu'à un fils de préteur, descendirent dans l'arène. - Un sénateur, Fulvius Selinus, osa même un jour demander à se donner en spectacle, César refusa.

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Luxe des riches

Dans la politique, comme au théâtre, l'aristocratie va s'étalant. Le consulat s'achetait à des prix énormes. Ailleurs, le luxe fou des décorations de théâtre étouffait l'intérêt artistique de la scène. Les loyers dans Rome étaient en moyenne quatre fois plus chers que dans les autres villes. La maison de Marcus [Emilius] Lepidus (consul en 676 [-78]), la plus belle de Rome au temps de la mort de Sylla, trente ans plus tard, n'aurait pas été mise au centième rang parmi les palais des riches1. Déjà nous avons dit les folies faites dans les maisons de campagne. L'homme du bel air n'en saurait posséder moins de deux, l'une près de la capitale, dans la Sabine, ou sur le Mont-Albain, l'autre à portée des bains de Campanie : il veut avoir aussi son jardin devant les portes de Rome. Et ce n'est pas assez des villas : les tombeaux, vrais palais aussi, dont quelques-uns sont restés debout, attestent quel énorme amas de pierre il fallait au riche Romain pour mourir en homme du bon ton. Il ne manquait ni d'amateurs de chiens ni d'amateurs de chevaux. On courait après les meubles en bois précieux. On raffine sur les vêtements de pourpre ou de gaze translucide ou sur les plis de la toge doctement étudiés devant le miroir. Un jour, Hortensius l'orateur actionne son collègue pour fait d'injure, parce qu'il l'a froissé et a dérangé sa toge dans la presse. On raffine sur les joyaux et les perles, qui remplacent depuis peu les anciens bijoux en or infiniment plus beaux et d'un meilleur goût. N'était-ce pas pure magnificence de barbare, que d'aller exposer, quand Pompée triompha sur Mithridate, le portrait tout en perles du triomphateur, que de garnir les salles à manger de sofas et d'étagères incrustés d'argent, et la cuisine elle-même d'ustensiles du même métal ? Aux collectionneurs du temps, il ne suffit plus d'avoir des gobelets d'argent avec médaillons artistiques enchâssés : on brise les gobelets pour attacher ceux-ci à des vases en or. Même luxe en cours de voyage. "Quand le prêteur va en route," dit Cicéron, à propos d'un gouverneur de Sicile, "ce qui naturellement n'a pas lieu l'hiver, mais bien au premier printemps, non au printemps du calendrier, mais bien à celui des premières roses, il fait avancer, à l'instar du roi de Bithynie, sa litière à huit porteurs : et là, assis sur de môles coussins, garnis de gaze de Malte et remplis de feuilles de roses, une couronne sur la tête, une couronne autour du cou, un fin sachet, aussi rempli de roses, sous le nez, il se fait conduire jusqu'à sa couchée !".

1. Pline, H. nat., 36, 2, 8, 211. - Il s'agit ici du Lepidus, père du triumvir, qui s'insurgea contre le sénat en 677 [77 av. J.-C.], et mourut à Cosa, après avoir fui d'Italie.

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Luxe de la table

Et tout ce luxe encore n'approche pas du luxe le plus effréné, le plus grossier de tous, celui de la table ! Dans les villas, tout l'agencement intérieur, toute la vie qu'on y mène, n'a qu'un objet, qu'un but, le dîner : on y a la salle à manger d'été, la salle à manger d'hiver et comme si ce n'était pas assez, on mange dans la galerie de tableaux, dans le fruitier, dans la volière, ou encore sur une estrade élevée au milieu de la garenne : ailleurs, un Orphée de commande se montre en costume de théâtre, sonne sa fanfare, et les daims et les sangliers dressés d'accourir aussitôt. Voilà pour l'ornement : le fond y répondait. Le cuisinier avait pris ses grades en gastronomie, et le maître du lieu était en état souvent d'en remontrer aux aides. Le rôti classique avait depuis longtemps cédé le pas aux poissons de mer et aux huîtres : mais aujourd'hui les poissons d'eau douce Italiens sont bannis des bonnes tables, les mets fins et les vins de la péninsule sont tenus pour grossiers. Aux fêtes populaires, outre le Falerne, on distribue à la ronde le Sicile, le Lesbos, et le Chios tandis que quelque trente ans avant il avait suffi, pour les grands galas, de faire circuler une fois l'amphore de vin grec. Dans la cave d'Hortensius on comptait jusqu'à 10000 amphores de vin étranger. Aussi les viticulteurs d'Italie commençaient-ils à se plaindre fort de la concurrence des crus de l'archipel grec. Quel naturaliste en quête d'animaux et de végétaux nouveaux, a jamais parcouru les terres et les mers, avec un zèle pareil à celui des artistes gastronomes en quête de mets élégants ?1 Et quand les convives s'étaient gorgés de tant de mets divers, il fallait bien, pour ne pas avoir d'indigestion, avaler quelque vomitif, ce qui ne choquait personne. Bref la débauche en tout genre était érigée en système, et largement menée. Là pas plus qu'ailleurs, les Romains ne faisaient preuve d'originalité : ils se bornaient à copier monstrueusement, grossièrement, le luxe de l'Orient hellénique.

1. Macrobe (Saturn., 2, 9) nous a conservé le menu du festin donné par Mucius Lentulus Niger (avant 691 [63 av. J.-C.]), à son avènement au pontificat, festin auquel assistèrent les autres pontifes, et parmi eux, César [alors rex sacrorum], les Vierges vestales, plusieurs autres prêtres, et quelques dames proches parentes. Entrées les hérissons de mer : les huîtres fraîches, à volonté : les palourdes et spondyles : les grives aux asperges, les poulardes grasses sur les pâtés d'huîtres et de coquillages : les glands de mer noirs et blancs puis encore les spondyles, les glycomarides, les oursins : les becs-figues, les filets de chevreuil, la côte de porc, les volailles grasses saupoudrées de farine : les becs-figues, les murex et les pourpres. Service principal : les tétines de truie : la hure de porc : les pâtés de poisson, les pâtés de tétine de truie : les canards : les sarcelles à l'étuvée, les lièvres, les rôtis d'oiseaux : les petits fours au gruau : les petits fours du Picenum. - Tels sont les festins des collèges sacrés dont Varron dit qu'ils font brûler l'enchère des prix de toutes les délicatesses de la cuisine. - De re rust. 3, 2.1. Ailleurs, dans une satire, il énumère, comme il suit, les mets fins exotiques les plus recherchés : Paons de Samos : poules de Phrygie : grues de Mélos : chevreaux d'Ambracie : thons de Chalcédoine : murènes du détroit de Gadès : poissons-ânes (?) de Pessinunte : huîtres et moules de Tarente : esturgeons (?) de Rhodes : scares (?) de Cilicie : noix de Thasos : dattes d'Egypte : glands d'Espagne.

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L'excès de dettes

La concurrence en demande de tous ces objets destinés aux besoins des grands eut pour résultat l'exhaussement inouï des prix : bientôt furent englouties les fortunes colossales de tous ces prodigues emportés par le torrent et chez ceux-là mêmes qui ne faisaient que suivre par nécessité ou convenance, l'aisance fondée sur le plus solide patrimoine s'en alla à vau-l'eau. La candidature consulaire devint pour les grandes maisons la route ordinaire de la ruine : il faut en dire autant, des jeux, des folles constructions, des mitres coûteuses recettes de la vie de plaisir. Les richesses étaient princières, mais voici que les dettes, dettes de princes aussi, les dépassent. Cette vie dissipatrice au premier chef du monde élégant de Rome, reposait toute sur le crédit, et le fait est là qui atteste qu'un jour les candidats consulaires se firent en empruntant une telle concurrence que l'intérêt s'éleva d'un seul coup à Rome, de 4 à 8 %. Au lieu d'amener à son heure un règlement, une liquidation quelconque, ensuite de quoi sa situation demeurât clairement établie, l'insolvabilité du débiteur, était jusqu'au bout masquée et atermoyée : au lieu d'aliéner ses biens, et surtout ses biens-fonds, il continuait d'emprunter, de se donner des airs de richard, jusqu'au jour où la ruine éclatait bruyamment, où la déconfiture s'ouvrait scandaleuse comme pour Milon, dont les créanciers ne touchèrent qu'un peu plus de 4 % de leurs créances liquides. Perturbations rapides, courant d'un bond de la richesse à la banqueroute, esprit de vertige érigé en système, tout cela ne profitait qu'au banquier rusé, qui sait donner et refuser à son heure l'ouverture de crédit. La détresse financière, arriva promptement au plus périlleux moment de la crise sociale du Ve siècle, les propriétaires fonciers obérés ne possédaient plus leurs terres qu'à titre précaire et nominal en face de leurs créanciers : les débiteurs ordinaires devenaient à proprement parler les esclaves des porteurs de titres, et de deux choses l'une, ou bien étant de médiocre condition, ils se montraient à leur suite dans la troupe des affranchis, quand ceux de noble naissance parlaient et votaient au Sénat sur un signe, ou bien ils conspiraient contre la propriété, épouvantant le créancier par d'horribles menaces, et demandant quittance aux complots et à la guerre civile. Ainsi s'explique la richesse et la puissance d'un Crassus : ainsi éclatent au mot d'ordre de la feuille blanchie des registres de créance [les Novae Tabuae], les tumultes dont les Cinna, les Catilina, les Coelius et les Dolabella furent les héros. Le terrain économique miné à une telle profondeur, on comprend quels épouvantables ravages apportait le moindre orage politique ou financier...

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Désordre des moeurs

La pauvreté ne devenait pas seulement le pire vice et la grande honte, elle était aujourd'hui le vice unique : pour de l'argent l'homme politique vendait sa patrie, le citoyen sa liberté : pour de l'argent on avait des grades à l'armée, et les tablettes de vote des jurés : pour de l'argent, la noble dame s'abandonnait comme la prostituée des rues : les faux en écritures, les parjures pleuvaient, et un poète populaire appelle le serment en justice un emplâtre à mettre sur les dettes ! On ne savait plus le sens du mot honneur : à repousser la corruption offerte, on n'était pas tenu pour un galant homme, mais pour un ennemi ! La statistique criminelle de tous les temps et de tous les pays ne fournira pas facilement un pendant au tableau des crimes odieux et contre nature, que déroule sous nos yeux le procès d'Aulus Cluentius, au sein même d'une des notables familles d'une petite ville agricole de l'Italie1.

L'émancipation des femmes offre un autre aspect caractéristique de cette période. Depuis de longues années déjà la femme avait conquis la franchise quant à ses biens : aujourd'hui nous rencontrons des procureurs spéciaux, mettant leur zèle au service des dames riches, qui vivent indépendantes, ils gèrent leur fortune, suivent leurs procès, les dominent grâce à leur habitude des affaires et de la jurisprudence, et retirent de leurs peines maints pourboires, maints legs, qui les font plus riches que ne sont ailleurs les coulissiers de bourse2. Mais ce n'est pas assez pour la femme, de s'être débarrassée de la tutelle économique du père ou du mari. Ses intrigues amoureuses sont constamment en jeu. Les Mimes (Mimae) et danseuses, avec leur industries de virtuoses ou multiples : les Prime donne, les Cytheris, et autres, quelque nom qu'elles portent, salissent à chaque page le livre de l'Histoire. Dans les premières maisons de Rome, les liaisons irrégulières ne se comptent plus : il faut l'énormité de l'événement pour faire tapage, et à recourir à la justice. Un scandale sans pareil se commit un jour : Publius Claudius, en 693 [61 av. J.-C.], pénétra dans la maison du Grand-Pontife, où se célébrait la fête des matrones. Cinquante ans avant, à raison d'un crime mille fois moins odieux, il y avait eu peine de mort pour de nombreux coupables. Cette fois on n'instruisit pas pour ainsi dire, et Clodius demeura impuni3. Venant le mois d'avril, alors que les affaires s'arrêtaient à Rome, et que tout le beau monde accourait à Baia et à Pouzzoles, la saison des bains s'ouvrait. Son principal attrait consistait dans la facilité des relations permises et non permises, dans les promenades en gondoles ou sur la plage, avivées par la musique, le chant, et les élégants ambigus. Là, les femmes régnaient sans conteste4. Mais bientôt il ne leur suffit plus d'être souveraines dans leur empire elles se jetèrent dans la politique, se montrèrent dans les conciliabules des partis : par leur or et leurs intrigues elles influencèrent le mouvement des coteries. A voir ces femmes d'Etat se produire sur le théâtre des Scipions et des Catons, à voir ces jeunes beaux au menton rasé, à la voix flûtée, à la sautillante allure, la gare sur la tête et sur la poitrine, portant manchettes au poignet et sandales de femme aux pieds, copiant enfin la fille de joie, on se prenait à gémir sur ce monde renversé, où les deux sexes semblaient vouloir changer de rôle. L'un des meilleurs et plus honnêtes hommes du temps, Marcus Caton, n'hésite pas, sur la demande d'un ami qui veut sa femme, à divorcer avec elle puis cet ami vient-il à mourir, il la reprend et l'épouse une deuxième fois5. Le célibat, les unions stériles sont de plus en plus fréquents dans les hautes classes. Autrefois déjà le mariage était considéré comme une charge, qu'il fallait bien subir dans l'intérêt public : aujourd'hui Caton le jeune et tous ses disciples se rangent à la maxime, dont Polybe, il y a un siècle, a dit qu'elle a été l'un des dissolvants de la société grecque. Il est du devoir du citoyen de conserver les grandes fortunes, et pour cela de ne pas avoir trop d'enfants. Qu'étaient-ils devenus les temps où s'appeler un prolétaire (Proletarius, qui fait souche d'enfants), constituait pour tout Romain un titre d'honneur ?

1. Aulus Cluentius Habitus, chevalier romain du municipe de Larinum, en Apulie, fut accusé du crime d'empoisonnement commis sur son beau-père, Statius Albius Oppianicus. Son accusateur était son beau-frère, instrument des haines de Cluentia, sa propre mère. - Cicéron le défendit, et le fit acquitter (688 [52 av. J.-C.]). La corruption paraît avoir agi sur les juges au moins autant que l'éloquence du grand avocat, qui pourtant se vanta d'avoir jeté de la poudre aux yeux de ses juges (Quintil., 2, 17). - De fait, on rencontre toute une collection d'ignobles crimes au sein de cette famille d'Atrides bourgeois : incestes, poison, corruption, haines de marâtre, de gendres et de beaux-fils, tout y est.

2. Le mariage par coemption, permettant, le rachat ou l'émancipation de la femme, et le divorce, bien plus aisément que l'ancien mariage religieux par la confarréation, ce dernier tombait en désuétude. - La femme émancipée ne se remariait pas ou mariée, elle était laissée souvent à la tête de ses affaires d'argent : de là, cette apostrophe de Cicéron : Mulieres omnes propter infirmitatem consilii majores in tutorum potestate esse voluerunt : hi (les jurisconsultes nouveaux) invenerunt genera tutorum quæ mulierum potestate continerentur. Pro Muræn., 2. - Gaius, Instit., 2, 118.

3. A la fête nocturne de la Bonne Déesse (bona Dea) qui se célébrait cette année (692 [62 av. J.-C.]) chez J. César, alors préteur, Clodius, déguisé en femme, s'introduisit au milieu des matrones et des vestales. Il était l'amant avéré de Pompeia, l'épouse du futur dictateur, répudiée plus tard à cette occasion. Il fut reconnu par une esclave : il y avait inceste, et la fête, souillée, fut renvoyée à un autre jour. César ne porta pas plainte, mais le Sénat, saisi par G. Cornificius, vota l'institution d'une commission extraordinaire (quaestio de pollutis sacris). La rogation portée devant le peuple, ne put passer d'abord : les bandes de Clodius s'agitaient, l'un des consuls favorisait le coupable. Enfin une loi fut rendue, après de longs débats, qui disait que les juges de la cause seraient tirés au sort dans les trois ordres. Alors, L. Cornelius Lentulus Crus accusa Clodius : mais celui-ci fit marcher la corruption, et finalement se vit acquitté par 31 voix contre 25. Au débat, Cicéron avait comparu comme témoin, et son témoignage détruisait un alibi provoqué par Clodius : de là la haine implacable de celui-ci contre l'orateur (Schol. Bobb. in orat. in Clod. et Curion. - Asconius, in orat. pro. Mil.)

4. Cicéron, pro Rabir., 10. Ne voyons-nous pas souvent, en quête de voluptés et de molles jouissances, des citoyens romains, des jeunes gens de la noblesse, et jusqu'à des sénateurs de haute naissance, loin de leurs jardins et de leurs villas suburbaines, se montrant dans Naples, dans cette ville si populeuse, un turban de soie (mitella) sur la tête ? - Et Sénèque (Epist. 51) ajoute au tableau. Il appelle Baia le rendez-vous des vices (diversorium vitorium). - Quelle nécessité d'y aller voir les gens ivres, flânant sur le rivage, les festins sur l'eau, et les lacs qui retentissent du bruit des symphonies, et tant d'autres excès qu'une luxure sans frein ni loi se permet, que dis-je, qu'elle affiche ? - Cf. Tibull., 3. 5. - Ovide, De art. amandi, 1, 255.

5. V. ch. XII, la note sur Hortensius, à qui Caton laissé épouser sa femme, qu'il reprendra plus tard avec une fortune accrue par ce second mariage.

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L'Italie

Un pareil état social avait eu pour conséquence l'effrayante diminution de la population latine : dans les campagnes italiennes on ne rencontrait plus qu'immigrants parasités, ou qu'arides déserts. Une bonne partie de la population indigène se portait à l'étranger. Déjà, pour suffire au personnel des fonctionnaires, et aux garnisons Italiques dispersés tout autour de la Méditerranée, il avait fallu tirer de la péninsule une somme de capacités et de bras qui, dépassait assurément ses forces, sans compter que tout ce monde envoyé à l'étranger était à jamais perdu pour le peuple Romain. A mesure que la République avait grandi et englobé les autres nations dans l'empire, la toute puissante aristocratie s'était déshabituée de plus en plus de voir dans l'Italie son unique patrie. Des hommes levés, ou racolés pour les armées, bon nombre avait disparu dans les guerres nombreuses du dehors, dans la guerre civile, sanglante s'il en fut : les autres retenus au service pendant de longues années, souvent pendant toute la durée d'une génération, étaient devenus absolument étrangers à Rome. Les commerçants dans le cours de leur carrière voyageuse, avaient perdu les traditions de la vie, de citadin de la ville mère, même de la vie de famille, pour eux devenue trop étroite. Pour les remplacer il ne restait à l'Italie que les esclaves, les affranchis prolétaires, les artisans et marchands, accourus en foule d'Asie-Mineure, de Syrie et d'Egypte, croissant et multipliant dans Rome, et plus encore dans les places maritimes d'Ostie, de Pouzzoles et de Brindes. Et même ce n'était pas dans la plus grande et la plus importante région de la péninsule que s'opérait le remplacement des absents par un élément impur : partout ailleurs la population disparaissait à vue d'oeil. Le mal était sans remède dans les contrées pastorales. L'Apulie, cette terre promise des troupeaux est signalée déjà par les contemporains comme le pays le plus vide d'hommes de toute l'Italie : la campagne de Rome se changeait de jour en jour en désert, sous l'influence et la réaction réciproque et constante du départ des paysans. Labici, Gabies, Bovilles, jadis aimables petites villes, étaient tellement déchues, qu'il devenait difficile d'y trouver les représentants nécessaires pour les cérémonies des fêtes latines. Tusculum, qui fut toujours l'un des plus charmants endroits du Latium, ne se composait plus que de quelques familles notables, établies dans Rome, mais gardant leur droit local de cité : elle comptait moins d'électeurs que nombre d'autres bourgs de l'intérieur. Il n'en était pas ainsi partout, et notamment dans les autres parties de l'Italie du milieu et de la Campanie...

49-44 av. J.C.

Les lois somptuaires

Il faut parer d'abord au mouvement qui emportait les Italiens hors de l'Italie, et à leur absence prolongée, ramener au plus tôt ses foyers sur le sol de la patrie. César abrège la durée du service militaire, il interdit à tous les citoyens de l'ordre sénatorial de séjourner hors de l'Italie si ce n'est pour raison d'intérêt public : quant aux autres Italiens en âge nubile (de 20 à 40 ans), il leur est interdit de résider plus de trois années consécutives à l'étranger [Suétone, César, 42]. Déjà au cours de son premier consulat, et mu par les mêmes motifs, César, quand il établissait une colonie à Capoue, avait pris en considération toute particulière les colons qui avaient plusieurs enfants. Devenu empereur, il donne des récompenses extraordinaires à ceux chargés d'une nombreuse progéniture (c'est le renouvellement du Jus trium liberorum) : en même temps, comme justicier suprême, il traite le divorce et l'adultère avec une rigueur qui déroute toutes les idées romaines.

Il descend même jusque dans les détails d'une loi somptuaire, s'attaquant notamment à la manie prodigue des bâtisses, dans ses excès les plus insensés, les constructions sépulcrales : il limite à certaines conditions de temps, d'âge et de rang l'usage des vêtements de pourpre, et des perles : il les défend aux hommes adultes : il établit enfin un maximum pour les dépenses de la table, et prohibe même certains mets luxueux. Toutes ordonnances qui n'étaient pas neuves : ce qui était neuf en elles, c'est que le maître des moeurs y tient la main, c'est qu'il a ses agents payés qui surveillent les marchés publics, c'est que ses appariteurs vont chez les grands pour inspecter leur table, et confisquer, le cas échéant, les plats servis en contrebande1.

1. Suétone, César, 43 : cf. Cicéron, ad famil., 7, 26 ; 9, 15. - ad Att., 13, 7. César ne pouvait guère se faire illusion sur l'insuccès forcé de son remède : peut-être, comme on l'a remarqué, ne fit-il, en y recourant, qu'obéir en apparence aux exigences jalouses de la démocratie.

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La crise de la dette

Le Forum
Le Forum

Plus sérieuses et plus fécondes semblent être les réformes tentées dans les systèmes financier et agricole. Des mesures transitoires étaient commandées par la crise de l'argent et des dettes telle que, pour mémoire, la loi arrachée à César contre les capitaux qui se cachaient : elle disposait que nul ne pouvait garder en caisse, or ou argent, plus de 60000 HS1, et apaisait ainsi les colères de l'aveugle public pressuré par l'usure : dans la formule de promulgation, il était bien dit sans doute qu'il ne s'agissait là que de la remise en vigueur d'une ancienne ordonnance tombée en oubli. Une question bien autrement grave est celle des créances et des dettes : le parti, soi-disant Césarien en demande violemment l'abolition pure et simple. Nous avons vu comment César n'y donna pas les mains : il accorde toutefois aux débiteurs, et cela dès l'an 705 [49 av. J.-C.], deux adoucissements importants. Par une première loi, l'intérêt arriéré leur fut remis, l'intérêt payé fut précompté sur le capital2. Aux termes d'une seconde, le créancier est tenu à recevoir en paiement tous les biens meubles et immeubles de l'obligé, et ce au taux de la valeur réelle avant la guerre civile et avant leur avilissement par l'effet de cette guerre. Quant à l'annulation du paiement des intérêts, soit payés, soit arriérés, la mesure revient, en fait, à faire perdre au créancier 25% environ sur le capital en demande au temps de la promulgation de la loi, intérêts non compris. Elle est une satisfaction donnée aux exigences bruyantes des démocrates, elle équivaut à l'abolition partielle de la créance du prêteur : quelque impitoyable qu'il se fût montré à se faire payer les usures, jamais sa rigueur n'aurait justifié l'anéantissement complet et rétroactif de son droit à l'intérêt stipulé. La prohibition de l'intérêt, emportée d'assaut par les Plébéiens en 412 [-342], n'avait pas longtemps subsisté devant l'effort de la noblesse, demeurée par la préture maîtresse des juridictions civiles : mais en la forme de droit, elle était encore une loi écrite, et les démocrates du VIIe siècle, qui se disent les continuateurs de l'ancienne révolution sociale, avaient affirmé dans tous les temps qu'à servir l'intérêt il y avait paiement de l'indu et au milieu des troubles de l'ère de Marius, ils avaient même réussi à mettre un instant leur doctrine en pratique. On ne peut croire que César ait partagé ces idées : lorsque dans ses commentaires, il touche à l'incident relatif à la liquidation des dettes, il ne mentionne que son ordonnance qui prescrit la remise au créancier des biens du débiteur, pour tenir lieu du paiement direct [B. civ., 3, 1]; quant à l'abolition de l'intérêt arriéré, il se garde d'en parler, ce qui équivaut peut-être à se le reprocher tout bas. Mais chef de parti, il dépend de son parti, et ne peut donner un démenti en face au dogme démocratique, à l'époque surtout où s'agite cette question brûlante. Alors il se dispose à partir pour l'Epire, et n'est pas encore le tout-puissant victorieux de Pharsale. Il a du moins le mérite d'atermoyer avec les passions monstrueuses qui veut la radiation de toutes les créances et il convient de lui tenir compte de ce fait après tout honorable, que les débiteurs estiment ses concessions absolument insuffisantes et s'en montrent bien plus irrités. On les voit, ainsi que nous l'avons raconté plus haut, Coelius et Dolabella à leur tête, recourir follement à des voies de fait aussitôt réprimées.

1. Cette loi remonte à la première dictature (705 [49 av. J.-C.]), au retour de la première campagne d'Espagne. Dion, 41, 38.

2. Nous n'en trouvons pas la mention expresse : mais la mesure ressort nécessairement de l'autorisation donnée au débiteur de déduire du capital, à titre de paiement effectué contrairement à la loi, les intérêts payés, soit comptant, soit sur billet (Suétone, César, 42). - Cf. Plutarque, César, 37, Appien, b. civ., 2, 48, Dion, 41, 37-38.]

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Lois contre l'usure

César va plus loin, et il veut encore réfréner la puissance abusive de ce même capital, dans l'ordre politique. En Italie le prêt à intérêt au regard du prêteur est limité à une somme maximum, calculée sur l'importance de ses immeubles italiens et ne dépassant pas la moitié de leur valeur. Toute infraction constitue un délit, lequel est poursuivi dans les formes prescrites par les lois républicaines sur l'usure, et par devant une commission de jury. A supposer la mise en pratique du système, il devait avoir pour effet d'obliger les hommes d'affaires à se faire sans retard propriétaires fonciers dans la péninsule : on allait voir s'évanouir l'armée des hommes d'affaires qui ne vivent que de l'intérêt de leurs placements. César a dû établir un taux maximum de l'intérêt. Déjà l'interdiction de l'intérêt supérieur à 1 % par mois et de toutes les autres dispositions probablement empruntées aux législations grecques et égyptiennes1, étaient en vigueur dans l'empire, en Asie-Mineure, aux termes des ordonnances de Lucius Lucullus, d'abord, ou de ses successeurs, qui y avaient aussi tenu la main. Les préteurs les avaient bientôt importées dans plusieurs autres gouvernements, et enfin, un sénatus-consulte de 704 [50 av. J.-C.] leur avait pour partie conféré force de loi dans toutes les provinces. Peut-être convient-il de rapporter à César l'application complète de ces règlements de Lucullus : de fait, nous les rencontrons plus tard transformés en lois générales, et ils deviennent la base de toute la législation romaine et des législations modernes en cette matière.

1. La dernière au moins se retrouve dans les lois royales égyptiennes (Diodore, 1, 79). La législation de Solon, au contraire, ne pose aucune restriction au taux de l'intérêt, et autorise même expressément son élévation arbitraire.

49-44 av. J.C.

L'agriculture

Des mesures prises à l'encontre des abus du capital, à celles tendant à faire rentrer le système agricole dans la voie la plus profitable au bien de l'Etat, il n'y a qu'un pas. Un premier et essentiel besoin se fait sentir, celui de l'amélioration de la justice et de la police. A cette heure, nul n'a en Italie de sécurité pour sa personne et pour ses biens, meubles ou immeubles. N'a-t-on pas vu les chefs de bande à Rome, quand leurs hommes n'étaient pas retenus dans les murs par les menées politiques, s'en aller faire métier de voleurs dans les forêts de l'Etrurie, ou conquérir en d'autres contrées des agrandissements de domaines au profit du patron qui les avait à sa solde ? César met fin à ce règne de la force et de la violence, et toutes les classes encore debout de la population rurale en ressentent immédiatement le bienfait. Les travaux publics entrepris par le nouveau monarque ne sont pas confinés dans Rome, il veut qu'ils profitent encore à l'Italie : il fait tracer une route commode, qui partant de Rome, et aboutissant à l'Adriatique par les cols de l'Apennin, doit faciliter le trafic intérieur : il prépare l'épuisement du lac Fucin, dans l'intérêt de l'agriculture du pays Marse [Suétone, César, 44]. Ailleurs, il touche directement au système économique. Il oblige les éleveurs de bétail italique à avoir le tiers au moins des gardiens de leurs troupeaux en hommes nés libres et adultes, arrêtant du même coup le recrutement du banditisme, et rouvrant une carrière au prolétariat libre.

Vient la question agraire à laquelle déjà, au temps de son premier consulat, César avait dû toucher. Ici, plus prudent que Tiberius Gracchus, il se garde de tenter la restauration à tout prix de la classe agricole, même au prix d'une révolution contre la propriété se dissimulant sous des cautèles juridiques. Pour lui, comme pour tout autre politique sérieux, la première, la plus inviolable des maximes d'Etat réclame avant tout la sécurité de la propriété ou de ce qui vaut comme tel dans l'opinion publique. Sur ce terrain nettement délimité, il s'efforce seulement de préparer l'essor des petits domaines italiques : la question vitale à ses yeux est là. Il se met à l'oeuvre activement. Les possessions privées, qu'elles soient à titre de propriétaire, ou de censive héréditaire, qu'elles remontent à Gaius Gracchus ou à Sylla, il les respecte toutes indistinctement. Il en agit autrement avec le domaine italien de la République, avec les nombreux immeubles, appartenant de droit à l'Etat, et demeurés aux mains des corporations sacrées : là il procède à sa manière, simple et sévère, et qui n'admet ni retard ni négligence même dans les plus petits détails. Il fait faire la révision générale de tous les titres des possesseurs par devant la commission des Vingt, exprès reconstituée, puis, il ordonne les assignations parcellaires de terre, selon la méthode des Gracques, naturellement en tout ce qu'elle comporte d'applicable à l'agriculture. Pour ce qui est des pâturages d'été de l'Apulie, et des pâturages d'hiver du Samnium, appartenant à l'Etat, il les maintient dans le domaine public. Que si les terres mises en distribution ne suffisent pas, il a décidé qu'on achètera des propriétaires Italiens, aux frais du trésor, le complément foncier nécessaire. Il faut choisir les nouveaux allotis. Comme on le pressent, César les prend parmi les soldats mis en réforme, remédiant ainsi, autant que faire se peut, aux charges de la conscription, changeant le mal en bien, et restituant à la patrie, sous forme de classe agricole, des prolétaires qu'il lui a enlevés sous forme de recrues. Il dispose que les allotis ne pourront se défaire de leurs terres que vingt ans après leur installation, transaction heureuse entre la pleine liberté d'aliéner, laquelle eût bien vite ramené les lots assignats fonciers aux mains des grands hommes d'affaires, et les restrictions permanentes et vaines jadis imaginées par Tiberius Gracchus, et par Sylla, pour mettre ces terres hors du commerce.

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Rénovation du système municipal

La main de l'énergique Imperator de Rome s'est montrée secourable au peuple Italique : elle a remédié aux maladies de sa vie économique, elle a fortifié les éléments meilleurs qui subsistent. Les municipes demandent à leur tour une réorganisation. Issus des crises de la guerre sociale, partie intégrante et vaste du système économique et politique de l'Empire, ils communiqueront à la monarchie absolue les éléments de sa vie sociale. Les dispositions principales des deux lois municipales de César, l'une promulguée en 705 [49 av. J.-C.], pour la Gaule cisalpine, l'autre en 709 [-45], pour toute l'Italie, celle-ci demeurée pour toujours comme le droit commun et fondamental. Epuration sévère des collèges locaux, débarrassés de tous leurs éléments morbides, sans trahir l'ombre d'une préoccupation de parti, restrictions apportées dans la limite du possible à l'excessive centralisation, libre mouvement laissé à la commune, avec l'élection de ses magistrats, avec la juridiction civile et criminelle dans certaines limites : à côté de cela, quelques précautions d'intérêt public, les restrictions mises aux associations... César, en les rédigeant, ne vise à rien moins que la réforme sociale du peuple italique.

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Les provinces

A l'avènement de César, il y a dans l'Empire 14 provinces : sept en Europe, les deux Espagnes citérieure et ultérieure, la Gaule Transalpine, la Gaule Italienne avec l'Illyrie, la Macédoine avec la Grèce, la Sicile, la Sardaigne avec la Corse : cinq en Asie, l'Asie propre, la Bithynie et le Pont, la Cilicie avec Chypre, la Syrie, la Crète : deux en Afrique, Cyrène, et l'Afrique propre. Ajoutez-y les trois gouvernements de création nouvelle institués par César, les deux Gaules Lyonnaise et Belgique, et l'Illyrie, détachée de la Cisalpine en tout 17 provinces1.

L'administration des quatorze provinces de la république, entre les mains de l'oligarchie, avait dépassé tout ce qui s'est jamais vu en abus, tout au moins dans l'occident, où pourtant se rencontrent nombreux les exemples à noter en ce genre. Les Romains seuls n'étaient pas totalement responsables. Avant eux, presque en tous pays, les régimes grecs, phéniciens ou asiatiques avaient chassé de l'âme des peuples tous les sentiments élevés, l'idée du droit, les souvenirs de la liberté des temps meilleurs. Tout provincial accusé était tenu, s'il en était requis, de se présenter en personne à Rome pour y répondre à l'accusation. Tout proconsul ou préteur s'immisçait de son plein arbitre dans la justice et dans l'administration des cités sujettes : il prononçait la peine capitale, il cassait les actes des conseils locaux : en temps de guerre, il disposait à son gré des milices. Ainsi Cotta, au siège d'Héraclée Pontique, avait mis celles-ci aux postes dangereux, pour épargner ses Italiens, et les opérations n'ayant pas marché à souhait, avait fait décapiter les ingénieurs. Ni la loi morale, ni la loi criminelle n'étaient faites pour le gouverneur romain et les gens de sa suite : voies de fait, profanation, meurtres avec ou sans forme de procès, tous les jours ils commettaient tous les crimes. Et pourtant, ce n'était pas là un spectacle nouveau : quelle contrée n'était pas habituée à un régime d'esclavage ? Gouverneur carthaginois, satrape syrien, ou proconsul venu de Rome, peu importait qui fut le tyran ? Les jouissances du bien-être matériel, les seules dont on eût encore le goût dans les provinces, auprès de ces nombreux et cruels maîtres, étaient souvent troublées par les événements : toutefois si nombreux que fussent les retours de fortune, encore ne frappaient-ils que des individus isolés. Les taxes ordinaires causaient d'ailleurs plus de souffrances par l'inégalité de la répartition et les vices de la perception, que par l'élévation de leur taux. Les politiques romains confessaient tous les premiers que l'obligation du logement militaire équivalait pour une cité à une prise d'assaut par l'ennemi, quand les légions s'y cantonnaient en quartiers d'hiver. L'impôt, dans son principe, avait eu le caractère d'une compensation en échange du fardeau de la guerre accepté par la République, la cité contribuable étant en droit, par conséquent, de réclamer l'immunité de service ordinaire de guerre. Mais voici qu'un jour, en Sardaigne, par exemple, Rome oblige des provinciaux à fournir presque toutes les garnisons des places, puis bientôt, elle les condamne à un impôt plus onéreux, à la fourniture de toute la cavalerie des armées régulières. Quant aux prestations irrégulières, livraisons de blé, gratuites ou à peu de chose près, au profit exclusif du prolétariat de la capitale, armements quotidiens et toujours coûteux des flottes, défense des côtes contre les pirates, contributions énormes en travaux d'art, en bêtes fauves, avances de tout genre pour subvenir aux folies luxueuses du théâtre et des combats d'animaux, réquisitions militaires en cas de guerre, toutes ces charges étaient souvent écrasantes autant qu'incalculables. Un exemple : pendant les trois années que dura le gouvernement de Gaius Verrès en Sicile, le nombre des agriculteurs tomba de 84 à 32 à Leontini, de 187 à 86 à Motyka, à Herbita de 252 à 120, à Agyrion de 250 à 80, si bien que dans quatre des plus fertiles districts de l'île, il se trouva 59 propriétaires sur 400 aimant mieux laisser leurs terres en jachère que d'en continuer la culture sous un pareil régime. Et ces propriétaires encore n'étaient pas de petits et pauvres paysans : leur nombre minime l'indique, et des documents précis l'attestent, ils appartenaient tous à la classe des gros planteurs presque tous, ils étaient citoyens romains!

Dans les Etats clients, si les formes de l'impôt différaient, l'impôt pesait plus lourdement encore : à côté des Romains, le prince indigène pressurait les sujets. En Cappadoce, en Egypte, le paysan était ruiné aussi bien que le roi, l'un ne pouvait payer le collecteur des taxes, l'autre ne pouvait payer son créancier. Ajoutez à cela les exactions du préteur, celles de ses amis, dont chacun se gérait comme ayant titre sur lui, et comme étant en droit, grâce à lui, de ne s'en retourner à Rome que la poche bien garnie. En vérité, l'oligarchie romaine, semblable à une grande troupe de voleurs, s'en allait, par vocation et par métier, au pillage des malheureuses provinces. A être le plus habile, on n'y mettait pas plus de ménagements. A quoi bon ? Ne faudrait-il pas un jour partager avec avocats et jurés ? On volait plus sûrement, en volant davantage. Et puis on se piquait d'honneur : le grand bandit n'avait que mépris pour le petit pillard, celui-ci que mépris pour le simple écornifleur : que si, par cas extraordinaire, l'un d'eux venait à être condamné, quelles n'étaient pas ses vanteries sur le gros, chiffre des concussions dont il demeurait convaincu ? Ainsi se comportaient aujourd'hui dans les magistratures provinciales les descendants des grands hommes habitués jadis à ne revenir en Italie qu'avec la reconnaissance des sujets, et l'approbation de leurs concitoyens!

Un autre fléau, plus redoutable s'il est possible, l'armée des trafiquants italiques, encore moins contrôlés que les gouverneurs, s'était abattu sur les provinces. Les plus grandes terres, tout le commerce, tout l'argent s'y concentraient dans leurs mains. Dans les territoires transmaritimes, tous les biens-fonds appartenant aux familles notables de l'Italie, abandonnés à la lèpre des régisseurs, étaient voués à la ruine, et ne recevaient jamais la visite du maître, si ce n'est pourtant ceux convertis en parcs de chasse. L'usure florissait comme par le passé. Les petits propriétaires ruraux de l'Illyrie, de l'Asie, de l'Egypte, à l'époque contemporaine de Varron, n'étaient déjà plus, d'ordinaire, que les esclaves pour dettes de leurs créanciers romains ou non romains. D'ordinaire, les trafiquants actifs et influents, en vue de faciliter leurs spéculations hors de Rome, se faisaient donner un titre de chargé d'affaire par le Sénat (il s'agit ici de la soi-disant mission libre (legatio libera) ou mission sans affaire d'Etat à traiter), un titre d'officier par le propréteur, avec bonne escorte. Un de ces honnêtes et belliqueux banquiers avait un jour quelle créance sur Salamine de Chypre. Il exigeait paiement, et bloqua tout le conseil de la ville, tant et si bien que quatre des conseillers moururent affamés. Au supplice de cette double oppression, l'une et l'autre également intolérable, et dont les moyens combinés étaient devenus de règle usuelle, venaient s'ajouter les souffrances générales, imputables aussi à la République. Les guerres nombreuses coûtaient aux provinces de gros capitaux, soit qu'ils fussent la proie des barbares et des armées romaines, soit qu'ils fussent anéantis. De police, sur terre ou sur mer, il n'y en avait pas : partout se montraient les brigands et les pirates. En Sardaigne, dans l'intérieur de l'Asie Mineure, le banditisme était endémique : en Afrique, en Espagne ultérieure, il avait fallu garnir de murs et de tours tous les édifices situés hors de l'enceinte fortifiée des villes. Enfin, presque en tout pays, comme si ce n'était pas assez de la détresse universelle, les cités tombaient en dissolution par l'effet des désordres locaux, et des concussions de leurs propres magistrats.

1. A voir César instituer seize propréteurs annuels et deux proconsulats dans les provinces, les deux proconsuls demeurant deux ans en charge, on pourrait induire de là qu'il entrait dans ses projets de porter les provinces à vingt.

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Les magistrats césariens

Le Forum
Le Forum

Les blessures faites, le temps seul peut les guérir. A César il appartient de veiller à ce que le temps puisse agir, à ce qu'il ne soit pas infligé de blessures nouvelles. Il change l'administration de fond en comble. Les provinces, placées pour les finances sous la main des nouveaux collecteurs impériaux deviennent de purs commandements militaires, l'Egypte seule demeurant confiée aux agents directs du monarque. Isolés complètement sous le rapport géographique, en même temps que fortement centralisés sous le rapport politique, les pays des bords du Nil, offrent un terrain commode à qui veut s'y établir. Mieux que partout ailleurs un général habile peut s'y débarrasser du joug de la métropole. C'est pour cette raison que César, au lieu de déclarer l'Egypte, province romaine, aime mieux y tolérer les inoffensifs Lagides : pareillement, les légions en stationnement, loin d'être laissées à un sénatorien, à un homme de l'ancien gouvernement, seront remises à un domestique de l'empereur comme il avait été fait pour les places de collecteurs de l'impôt.

En même temps, il prend souci de ne pas donner le commandement des soldats romains à des valets, à l'instar des rois de l'Orient. Il demeure de règle que les grandes provinces auront pour gouverneurs des consulaires, et les moindres, d'anciens préteurs, et, supprimant les cinq années d'indisponibilité, prescrites par la loi de 702 [52 av. J.-C.], il en revient à l'ancienne pratique : aussitôt la sortie de charge à Rome, le magistrat provincial entrera dans son gouvernement. En revanche, le régent se réserve la répartition des provinces entre les candidats idoines, répartition qui jadis se faisait tantôt par plébiscite ou par sénatus-consulte, tantôt de commun accord entre les titulaires, par la voie du sort1. D'ailleurs, en obligeant plus d'une fois les consuls en charge de se démettre, avant la fin de l'année, pour faire place à des suppléants (consules suffecti), en élevant de 8 à 16 le nombre des préteurs annuels, en conférant à l'empereur la nomination de moitié de ces préteurs, comme il a celle de la moitié des questeurs, en se réservant aussi la faculté de nommer, sinon des consuls, du moins des préteurs à simple titre honoraire, comme il nomme déjà des questeurs surnuméraires, César s'assure un personnel d'individus largement suffisant pour l'administration des provinces. De même que leur nomination, leur rappel ne dépend que de lui : il s'établit en règle que le proconsulat ne doit pas durer plus de deux ans, le propréteur, ne restant, au contraire, qu'une année dans sa province.

Les proconsuls et les propréteurs syllaniens avaient été chez eux de réels souverains, sans pouvoirs limités, sans contrôle : ceux de César ne seront plus que les serviteurs disciplinés d'un sévère maître et ce maître, par l'unité, par la durée de sa puissance à vie, est pour les sujets une garantie plus naturelle et meilleure que le caprice changeant de maint tyranneau annuel. Comme auparavant, les provinces seront réparties entre les deux consuls sortants et les seize préteurs : mais de ceux-ci l'Empereur en nomme huit directement, et en outre, la désignation de tous les gouvernements n'appartient qu'à lui seul. Gouvernement et magistrats sont donc dans sa dépendance. Il s'applique aussi à délimiter les pouvoirs de ces derniers. Leur laissant d'ailleurs l'administration de la justice, et le contrôle administratif des cités, il place au-dessus de leur Imperium le commandement suprême centralisé à Rome, et à côté d'eux les attributions des lieutenants, il met le levier effectif dans les mains d'agents impériaux, en telle sorte que le gouverneur de province se voit désormais entouré, paralysé même au besoin par tout un personnel auxiliaire, relevant directement de l'Empereur, de par la loi de la hiérarchie militaire, ou de par celle plus sévère encore de la domesticité du palais. Naguère, quand se montrait le préteur ou le questeur, autant valait deux voleurs détachés de la bande, pour ramasser la contribution forcée. Les officiers de César sont là, désormais, pour protéger le faible contre le fort : au contrôle nul et pire que nul des tribunaux de la chevalerie ou des sénatoriaux romains, avait succédé la responsabilité réelle du fonctionnaire, par devant un juste et vigilant monarque. Au temps de son premier consulat, il avait remis en vigueur et accru les pénalités de la loi des concussions. Cette loi fut appliquée aux commandants des provinces avec une rigueur inexorable, et qui parfois dépassait même les prévisions du texte. Les agents du fisc s'étaient-ils permis un acte inique, César les punissait comme le chef de maison punit ses valets et affranchis trouvés en faute.

1. A voir César instituer seize propréteurs annuels et deux proconsulats dans les provinces, les deux proconsuls demeurant deux ans en charge, on pourrait induire de là qu'il entrait dans ses projets de porter les provinces à vingt. C'est ainsi qu'au commencement de 710 [44 av. J.-C.], dans la prévision de son prochain départ pour l'Asie, il nomme ou fait nommer les seize préteurs, parmi eux C. Cassius, M. Brutus, Lepidus, qui aura la Narbonnaise, et qui cède la maîtrise de la cavalerie à Domitius Calvinus. Asinius Pollio a l'Espagne ultérieure. Decimus Brutus et Trebonius furent aussi sur la liste pour cette année et l'année suivante. (Suétone, César, 41, Drumann, 3, 681).

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Les hommes d'affaires

Les vices administratifs corrigés, il reste à combattre, tâche autrement difficile, les hommes d'affaires romains, et leur puissance écrasante. Pour briser celle-ci, il eût fallu l'emploi de remèdes plus dangereux que le mal. César, pour le moment, doit se contenter de la suppression de quelques abus, soit qu'il interdit les missions libres sénatoriales, véritables brevets donnés à la spéculation usuraire, soit qu'il réprime énergiquement la violence publique et l'usure flagrante, tantôt avec l'aide de la loi pénale commune, tantôt avec les lois spéciales applicables dans les provinces. La guérison totale, on ne pouvait l'attendre que du bien-être ressuscité à la longue sous un régime meilleur. Dans les derniers temps, il avait été pris nombre de mesures transitoires, ayant pour but de venir au secours d'une situation obérée. César, dans la mesure des forces humaines, avait débarrassé les provinces de la tyrannie des fonctionnaires et des hommes d'argent : elles peuvent espérer à coup sûr que le gouvernement, rajeuni et fortifié, allait devenir aussi la terreur des hordes sauvages voisines, et qu'il saurait disperser les pirates de la terre et de la mer, comme le soleil levant chasse les nuages. Les anciennes blessures saignent encore, mais déjà les sujets de Rome entrevoient l'aurore d'une ère meilleure, ils voient s'élever le premier gouvernement intelligent et humain qui leur eût été donné après des siècles de douleur, la première politique de paix, s'appuyant cette fois, non sur la lâcheté, mais sur la force. Ce ne sera que justice, si au jour de la mort du grand libérateur, on les voit avec les meilleurs parmi les Romains, pleurer sur son cadavre.

49-44 av. J.C.

Commencement de l'empire italo-hellénique

Cependant les réformes du système provincial n'ont pas eu la suppression des abus existants. Sous la République, pour les aristocrates aussi bien que pour les démocrates, les provinces n'avaient rien été que les domaines du peuple romain [Alter populi Romani], et c'était comme telles qu'on en avait usé et abusé. Leur exploitation prenait fin aujourd'hui. Sans doute, elles allaient peu à peu cesser d'être, en tant que provinces, mais la branche italo-hellénique revivifiée s'y préparait une patrie neuve et plus vaste, où parmi cent peuples divers, il ne s'en trouve plus un seul qui doit se sacrifier pour les autres; ils vont se fondre désormais au sein d'une nationalité pleine de sève et de grandeur, appelée à guérir les maux et les plaies du passé. L'émigration italienne avait, depuis bien des siècles, sans jamais s'arrêter, envahi tous ces pays du dehors, et, sans que les émigrants en eussent conscience, elle avait préparé l'agrandissement actuel. Au reste, Gaius Gracchus, le créateur de la monarchie démocratique, portait en lui déjà la pensée première de la grande fusion, quand il provoquait la conquête de la Transalpine et l'envoi des colonies romaines à Carthage et à Narbonne, quand enfin il poussait les Italiens hors de leur péninsule. Quintus Sertorius en avait eu aussi la pensée : n'avait-il pas appelé les barbares de l'Occident aux bienfaits de la civilisation latine, donnant le costume romain à la jeunesse noble de l'Espagne, l'obligeant à parler le latin, et à recevoir dans le séminaire d'Osca, les rudiments de l'instruction et de l'urbanité italiques ? A l'avènement de César, une population italienne considérable était répandue déjà dans tous les territoires provinciaux et clients et sans parler ici des villes déjà fondées au-delà des Pyrénées et dans la Narbonnaise, sur le modèle des cités péninsulaires, des contingents nombreux de soldats citoyens, levés par Sertorius en Espagne, par César dans la Gaule, par Juba en Numidie, par les Constitutionnels en Afrique, en Macédoine, en Grèce, en Asie Mineure et en Crète.

D'un autre côté, Rome et la Grèce, depuis que Rome était sortie de terre, pour ainsi dire, se pénétraient réciproquement. Mais si, en unifiant l'Italie, la latinité victorieuse s'était assimilée aux peuples vaincus, elle n'avait fait que de souder la nationalité grecque, sans l'absorber, même dans ses côtés extérieurs où qu'allât le légionnaire, il marchait suivi du maître d'école hellénique, conquérant, lui aussi, à sa manière. On le rencontre de bonne heure, ce maître, enseignant la langue des Grecs sur les bords du Guadalquivir : à Osca, les jeunes espagnols apprenaient le grec aussi bien que le latin. Les hautes études à Rome n'étaient pas autre chose que la prédication, en langue italique, de l'art et des moeurs des Hellènes, et les Hellènes auraient été mal venus à protester autrement que tout bas contre l'audace des conquérants latins civilisateurs. Depuis longtemps déjà, Rome, et Rome seule, était pour tous les Grecs l'épée et le bouclier de l'hellénisme : ils invoquaient Rome en tous pays, là même et là surtout où le sentiment national se maintenait plus pur et plus fort, sur les frontières barbares où la nationalité courait des dangers, à Massalie, sur les rives septentrionales de la mer Noire, sur l'Euphrate et le Tigre. Et Pompée lui-même, en bâtissant des villes au fond de l'Orient, n'avait-il pas repris l'oeuvre d'Alexandre de Macédoine, interrompue durant de longs siècles?

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Les Juifs

Outre les Romains et les Grecs, peut-être convient-il de mentionner un troisième peuple, appelé à jouer un rôle considérable dans le nouvel Etat créé par César : les Juifs. Au temps de César, leur nationalité, loin de se circonscrire au peuple sujet des Hasmonéens, va s'étendant au contraire sur toutes les communautés juives éparses dans les empires parthe et romain. Dans Alexandrie, et dans Cyrène, ils s'étaient fait au sein de la grande cité une cité plus petite, se gouvernant elle-même, séparée et délimitée, libre et obéissant à un maître du peuple, à la fois juge sans appel et administrateur.

A Rome, dès avant César, la population juive était nombreuse, et se tenant serrée autour de sa nationalité. Imprudent serait le préteur qui, dans sa province, ferait tort à un Juif. Il pourrait être sûr qu'à sa rentrée dans Rome, le peuple le sifflerait. Les Juifs faisaient du commerce leur occupation principale : le marchant juif s'en allait à la suite du marchand et du conquérant romain. A côté du capital de la gent mercantile romaine, les capitaux Juifs affluaient en tous pays. César, à l'exemple d'Alexandre, son devancier, aime mieux, autant que faire se peut et en parfaite connaissance de cause, lui prêter aide et assistance. Par la fondation de la communauté juive d'Alexandrie, le Macédonien avait fait pour la nation presque autant que son roi David, en édifiant le Temple de Jérusalem : César, à son tour, appelle les Juifs et à Alexandrie et à Rome par la concession d'avantages et de privilèges spéciaux, il protège notamment leur culte contre l'intolérance des prêtres locaux grecs et romains1. Non que ces deux grands hommes n'eussent jamais songé à traiter la nationalité judaïque comme l'égale des nationalités hellénique ou italo-hellénique. Indifférent à la forme de l'Etat, il abandonne aussi difficilement ce qui fait le fonds de son caractère national, qu'il accepte sans peine le costume d'une autre nationalité, et se soude jusqu'à un certain degré à tous les peuples étrangers. C'est donc toute justice qu'il entre dans l'orbite de la cité césarienne, cité universelle par son principe politique, cité de l'humanité par son principe national.

1. Josèphe, Antiq., 14, 8-10. Ils avaient rendu des services à César, durant la campagne d'Egypte. César les avait vengés de Pompée, le destructeur de leur temple. Parmi les privilèges dont ils jouirent, du fait de César, Josèphe mentionne la remise du tribut de la 7e année ou année sabbatique, dans laquelle ils ne semaient ni ne recueillaient. - Enfin il leur avait laissé bâtir une synagogue sur le Tibre (Josèphe, Antiq., 14, 3-5, et Philon, leg ad Gai., 2.]

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L'hellénisme

Quoiqu'il en soit, la latinité et l'hellénisme n'en demeurent pas moins les éléments exclusifs du système nouveau. Que la noblesse romaine maudit César pour avoir détruit Rome et l'Italie, pour avoir rêvé de transporter dans l'Orient grec le centre de l'Empire, et sa capitale à Ilion ou Alexandrie. En réalité, la latinité conservera la prépondérance dans l'organisation césarienne : partout l'idiome latin est l'idiome officiel des décrets : que si seulement ils sont destinés aux pays de langue grecque, un texte grec y est accolé au texte latin1. D'ordinaire, les rapports des deux grands peuples sont réglés dans la monarchie nouvelle, comme ils l'avaient été sous la république. Protection est donnée à la nationalité grecque, partout où elle se rencontre, mais, dès qu'il est possible, il y aura accroissement au profit de la nationalité italienne. Ainsi le veut la force des choses. Mettre sur le pied de l'égalité absolue la latinité et l'hellénisme, eût été préparer la catastrophe qui s'accomplira dans les temps byzantins. La Grèce ne l'emporte pas seulement par l'autorité morale en tous genres sur le monde romain, elle l'emporte par l'étendue et le nombre : en Italie même, elle a ses essaims innombrables d'Hellènes ou demi Hellènes, immigrants forcés ou volontaires, armée d'obscurs apôtres dont on ne saurait trop porter l'influence en ligne de compte. Pour ne relater ici que l'un des plus graves symptômes, n'est-il pas vrai que le régime des valets grecs, serviteurs, maîtres du monarque, a pris naissance en même temps que la monarchie ? Le premier nom qui figure sur la liste longue est celui de Théophane de Mytilène2, le serviteur et l'affidé de Pompée : telle fut sa puissance sur son maître, que plus que personne, il a contribué à la rupture entre lui et César. A sa mort, ses compatriotes lui rendirent des honneurs divins, non sans cause. Il ouvrit l'ère des maîtres du palais de l'Empire. C'était encore, sous une étrange forme, la domination des Grecs sur les romains. Donc, aucun motif ne sollicite le gouvernement impérial à provoquer, en Occident tout au moins, l'expansion de l'hellénisme : il suffit, là où on le trouve, de lui donner aide et protection. Et quand les orages politiques amenèrent César à renverser en Occident et en Egypte les deux colonnes de la Grécanité, Massalie et Alexandrie, il se garda de les détruire. Quand il décharge la Sicile du fardeau de la dîme, quand il octroie le Droit latin aux cités Siciliotes, avec la perspective prochaine de la complète égalité civile, ce n'est pas qu'il veuille latiniser l'île, il importe qu'elle soit annexée au système italien, exactement comme Naples et Rhegium, sous la réserve de sa tradition grecque.

1. Voulons que ce décret soit publié en grec et en latin sur une table de bronze... afin due tous en puissent prendre connaissance ! (Formule donnée par Josèphe, Antiq., XII, 12, 5 ; XIV, 10, 2.) - De même, plus tard, le Testament d'Auguste, connu sous le nom de Monument d'Ancyre, sera gravé en latin et en grec sur des tables de bronze, et placé dans les temples des villes impériales.

2. Pompée le fit citoyen romain (César, Bell. civ., 3, S. - Plutarque, Pompée, 49, 76). Il obtint la liberté pour sa ville natale qui lui décerna les honneurs divins. Il laissa des Mémoires sur les hauts faits de son maître, dont Plutarque d'ailleurs signale la partialité (Pompée, 37). - V. Mém. de l'Acad. des Inscript., t. XIV, p. 143 : Recherches sur la vie et les ouvrages de Théoph. de Mytil., par Sevin.

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Latinisation

Cependant, les colonisations, les latinisations se poursuivaient au profit de l'élément romain sur tous les points de l'Empire. Toute terre non concédée par acte à une cité, à un particulier, était tenue pour domaine de l'Etat dans les provinces. L'occupant actuel n'en avait la possession héréditaire qu'à titre de tolérance et de précaire. Cette maxime, née de la combinaison fâcheuse du droit formel et du droit de la force brutale, avait néanmoins sa raison. Par elle, Rome avait sa libre main sur les peuples voués à l'anéantissement. César la maintient en vigueur.

En première ligne, dans cette question de l'extension de la nationalité romaine, se présentent naturellement les Gaules. Dans la Cisalpine, où depuis longtemps la démocratie tient la révolution pour accomplie, César n'a qu'à parachever celle-ci et à la clore, en proclamant l'admission en bloc de toutes les cités transpadanes à la cité romaine pleine, et l'égalité politique absolue (705 [49 av. J.-C.]), concession faite à bon nombre d'habitants déjà et depuis bon nombre d'années. De fait, jouissant depuis 40 ans du Droit latin, la province s'était latinisée complètement. Certains exclusifs se moquent du Celto-Latin à l'accent rauque et guttural. Il n'en est pas moins vrai que dès avant César, la Cisalpine, avec sa population rurale et dense était devenue terre italienne, et que pendant des siècles elle resta l'asile des moeurs, et de la culture italiques. Nulle part, Rome exceptée, les professeurs de belles-lettres latines n'ont rencontré, autant qu'en cette province, accueil sympathique et encouragement.

Pendant que la Cisalpine devenait partie intégrante de l'Italie, l'ancienne Transalpine prenait sa place. Les conquêtes de César, d'une province frontière, en avaient fait une province intérieure. Conformément au vieux programme démocratique, en matière de colonisation transmaritime, le courant de l'émigration avait été principalement poussé de ce côté. Narbonne, déjà ancienne, avait reçu de nouveaux émigrants : à Boeterrae (Béziers), non loin de Narbonne, à Arelate (Arles), à Arausio (Orange), près du Rhône, et à Forum Julii (Fréjus), on avait envoyé quatre nouvelles colonies, dont les noms perpétuaient le souvenir des braves légions auxquelles Rome devait la conquête des Gaules1. Quant aux localités non pourvues de colons, il semble qu'elles aient été toutes, ou du moins presque toutes, acheminées vers la Romanité par l'octroi de la cité latine, absolument comme on avait fait autrefois pour la Gaule cisalpine, Nemausus (Nîmes), par exemple, chef-lieu du district enlevé à Massalie, à la suite de son hostilité contre César, de ville massaliote qu'elle était, était devenue municipe du Droit latin, avait reçu un ample territoire, et même la faculté de battre monnaie2. A l'heure même où la Cisalpine franchit l'échelon de l'égalité civile, la province Narbonnaise lui succède dans la condition du stage préparatoire, et comme dans la Cisalpine aussi, les plus considérables villes y recevant la cité pleine, les antres n'y ont que la latinité.

Dans les autres territoires de l'Empire, qui ne sont ni grecs ni latins, et qui sont moins rapprochés de l'influence italienne et du mouvement d'assimilation parti de l'Italie, César se borne à créer quelques foyers civilisateurs, comme avait été Narbonne dans la Gaule, et cela en vue d'y préparer aussi l'égalité future. On rencontre de tels essais dans toutes les provinces, à l'exception de la plus petite et de la plus pauvre, la Sardaigne.

La langue latine s'installe partout comme langue officielle, sinon dans toutes les relations de la vie commune : la ville la plus septentrionale de l'Empire, dotée du Droit latin, la colonie de Noviodunum (Nyon), est édifiée sur les bords du Lac Léman. L'Espagne est la province la plus peuplée. Les colons romains n'y seront conduits que dans la seule localité maritime importante d'Empories, cité Helléno-Ibérique, où ils s'installent à côté de l'ancienne population. Par contre, Gadès, ville marchande antique et riche, dont César, au temps de sa préture, avait déjà remanié tout le système intérieur, reçoit de l'Empereur le plein droit du municipe italique (705 [49 av. J.-C.]), comme Tusculum jadis, en Italie, elle est la première hors de l'Italie, qui n'ayant pas dû sa fondation à Rome, soit admise dans l'association civique romaine. Quelque années plus tard (709 [-45]), la cité pleine est donnée à quelques villes espagnoles, et probablement aussi le Droit latin à un plus grand nombre d'autres.

En Afrique, l'oeuvre que Gaius Gracchus n'avait pu mener à sa fin, s'accomplit : sur le lieu même où a fleuri la capitale de l'ennemi héréditaire de Rome, César fait conduire 3000 colons italiens, et en outre de nombreux possesseurs à titre locatif ou précaire de terres situées dans le territoire carthaginois. Grâce à une situation incomparable, la nouvelle colonie de Vénus (tel est le nom de la Carthage romaine), grandit avec une rapidité surprenante. Utique, jusqu'alors chef-lieu administratif et commercial de la province, est dotée d'abord du Droit latin, juste compensation de la concurrence qu'allait lui créer la résurrection de sa trop puissante voisine. Dans le pays numide, récemment annexé à l'Empire, l'importante Cirta, et les autres villes attribuées au condottiere romain Publius Sittius, tant pour lui que pour les siens, sont rangées parmi les colonies militaires. Quant aux grandes villes provinciales, dont la rage insensée de Juba et des enfants perdus du parti constitutionnel avait fait des monceaux de décombres et de cendres, elles se relevèrent moins vite qu'elles n'étaient tombées, et maintes ruines encore existantes y rappellent le souvenir d'un temps de désastres. Les deux cités Juliennes de Carthage et de Cirta seront et resteront dorénavant les centres principaux de la colonisation romaine en Afrique.

En Grèce, en dehors d'autres entreprises accessoires, comme, par exemple, la plantation d'une colonie romaine à Buthrotum (Butrinto, en face de Corfou), César s'occupe de la reconstruction de Corinthe : non seulement il y envoie des colons citoyens en nombre considérable, mais il conçoit le plan d'un percement de l'Isthme, afin d'éviter à la navigation le circuit dangereux autour du Péloponnèse, et d'ouvrir au commerce italo-asiatique un passage direct par les golfes de Corinthe et de Saronique. Enfin, dans les régions plus lointaines de l'Orient hellénique, le monarque romain appelle à la vie civile diverses immigrations italiennes, à Sinope, à Héraclée, entre autres, où les nouveaux venus entrent en partage, comme à Empories avec les habitants, à Beryte (Beyrouth), havre important sur la côte de Syrie, lequel fut doté d'une constitution pareille à celle de Sinope. Il établit aussi une station dans l'île du Phare, qui commandait le port d'Alexandrie d'Egypte.

1. Narbonne était la colonie de la Dixième (decumani) : Baeterrae, celle de la Septième (septimani), Forum Julii, de la huitième (octavani) : Arles, et avec Arles la colonie latine de Ruscino (la Tour de Roussillon ?), de la Sixième (sextani) : Arausio de la Seconde (secundani). La Neuvième légion manque son numéro avait été déshonoré par la révolte de Plaisance. Que les colons de ces diverses cités eussent été exclusivement tirés des légions éponymes, on ne le dit pas, et il n'y a pas lieu de le croire, les vétérans ayant été pour la plupart établis en Italie. Quand Cicéron se plaint de ce que César aurait confisqué en bloc des provinces et des contrées entières (de offic., 2, 7 : cf. Philipp., 13, 15, 31, 32), il va de soi que ses plaintes (comme il est prouvé déjà par leur étroite liaison avec pareil reproche relatif au triomphe sur les Massaliotes), se réfèrent aux incorporations de territoire dans la Narbonnaise, et surtout aux confiscations territoriales imposées à Massalie, en vue même des colonies ici mentionnées.

2. La tradition ne fait pas expressément connaître de qui les cités de la Narbonnaise non colonisées, et Nemausus entre autres, tenaient leur droit latin. Mais César (b. civ., 1, 35), fait entendre nettement que Nemausus, jusqu'en 705 [49 av. J.-C.], était bourg massaliote et au rapport de Tite-Live (Diodore, 41, 25 : Florus, 2, 13 : Orose, 6, 15), c'est bien là la contrée, sur laquelle portèrent les confiscations ordonnées par César. D'un autre côté, des monnaies antérieures à Auguste, et de l'affirmation de Strabon, il ressort que Nemausus était cité du Droit latin. Il s'ensuit que c'est César qui a concédé ce droit. Et quant à Ruscino (Roussillon, près de Perpignan), et aux autres cités latines de la Gaule narbonnaise, on peut conjecturer qu'elles l'ont aussi reçu en même temps que Nemausus.

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Les cités italiques

Toutes les cités du plein droit romain, c'est-à-dire celles de la Cisalpine, tous les municipes et colonies de citoyens dispersés dans la Transalpine et ailleurs seront désormais sur le même pied d'égalité avec les villes d'Italie, comme celles-ci, elles s'administreront eux-mêmes, et auront leur droit de juridiction, droit limité, il est vrai (les plus graves procès ressortiront du magistrat romain, c'est-à-dire du commandant de la province1). Quant aux cités latines autonomes en la forme, quant aux cités déclarées affranchies, c'est-à-dire aujourd'hui, toutes les villes de la Narbonnaise ou de la Sicile qui n'avaient pas encore la cité romaine, et y compris aussi bon nombre de cités dans les autres provinces, elles possèdent non seulement leur administration en propre, mais même un droit illimité de juridiction et le propréteur ou proconsul n'interviendra jamais qu'en vertu de son pouvoir de contrôle, pouvoir fort arbitraire. Bien avant César, il se rencontrait dans certaines provinces des cités au droit plein, comme Aquilée, Ravenne, Narbonne. Ailleurs, telle province entière, comme la Cisalpine, qui ne renferment que des villes dotées déjà de la constitution italique mais où se produisait l'innovation grande dans la politique, dans le droit public, c'est dans le phénomène d'une province uniquement et entièrement peuplée de citoyens à l'égal de l'Italie2. D'un seul coup va disparaître la première des deux grandes causes d'antagonisme entre l'Italie et les provinces et quand à la seconde, l'interdiction du stationnement régulier des armées ailleurs que dans les provinces, l'Italie demeurant terrain prohibé, elle tend également à cesser. Dans l'état de choses actuel, les troupes se tiennent partout où il y a une frontière à défendre et pour ce qui est des gouverneurs dont la contrée n'est pas frontière, ceux de Narbonne ou de Sicile, par exemple, ils n'ont plus rien de militaire que le nom. Une autre démarcation, de pure forme cette fois, avait en tout temps et sous d'autres rapports, existée entre l'Italie et les provinces : elle continue aujourd'hui. L'Italie demeure dans le ressort de la justice civile administrée dans Rome par les préteurs-consuls : dans les provinces, la juridiction, gardant son caractère militaire, appartient aux proconsuls et aux propréteurs. Mais au fond, la procédure, qu'elle soit civile ici, et là militaire, n'offre plus depuis longtemps de différence dans la pratique et peu importent désormais les titres des magistrats, alors qu'ils ont l'Empereur au-dessus d'eux.

Dans toutes ces fondations, dans toute cette organisation municipale, dont la conception première, remonte à César, se révèle un système vaste et arrêté. L'Italie ne sera plus la reine des peuples vaincus : elle sera la métropole de la nation italo-hellénique revivifiée. La Cisalpine est admise à l'égalité civile absolue, elle atteste et autorise l'espoir qu'un jour, dans la monarchie césarienne, comme aux siècles florissants de la jeune République, il sera donné à toute région latinisée d'aller se placer, égale en droits et en condition, à côté de la province soeur, son aînée, à côté de la ville métropolitaine elle-même. Déjà les pays voisins, la Sicile grecque et la Gaule méridionale, rapidement transformés, ont pris les devants, et, marchent à leur nivellement politique et national. Derrière elles, et loin derrière elles encore, se tiennent les autres provinces. Là, jouant le rôle de la colonie romaine de Narbonne dans la Gaule méridionale, on rencontre les grandes villes maritimes, Empories, Gadès, Carthage, Corinthe, Héraclée Pontique, Sinope, Béryte, Alexandrie, villes aujourd'hui italiques ou helléno-italiques, points d'appui de la civilisation italienne dans l'Orient : grec, ou colonnes déjà debout du futur édifice politique et national de l'Empire uni. C'en est fait de la domination de la cité de Rome sur le littoral de la Méditerranée. A Rome a succédé le grand Etat Méditerranéen : son premier acte est la réparation des deux grands crimes de lèse civilisation commis par la Métropole. Les ruines de Carthage et de Corinthe, les deux plus vastes centres commerciaux du territoire de la République, avaient marqué la date critique du passage du protectorat romain à la tyrannie politique, à l'exploitation financière excessive des provinces sujettes. Le rétablissement immédiat, éclatant, de Carthage et de Corinthe marque l'ère de la fondation d'une nouvelle et grande société, embrassant dans la même loi d'égalité politique toutes les régions de la Méditerranée, et les appelant toutes au bienfait de l'unité nationale véritable. Au nom antique de la cité corinthienne, César ajoute à bon droit le nom nouveau d'honneur des Jules.

1. Il est certain que les cités du Droit plein romain n'avaient qu'une juridiction limitée. Mais chose qui étonne d'abord, et qui pourtant ressort indubitablement du texte même de la loi municipale pour la Cisalpine, les procès dépassant la compétence locale, dans cette province, étaient portés, non devant le gouverneur provincial, mis devant le préteur de Rome. Et pourtant, le gouverneur, dans sa province, tient de droit la place et du préteur qui prononce, à Rome, entre les citoyens de Rome, et de l'autre préteur qui juge entre citoyens et étrangers. Dans la règle, il aurait donc dû connaître des causes ressortissant au magistrat supérieur. Mais cette anomalie s'explique peut-être comme un reste de l'organisation antérieure à Sylla. On se souvient qu'alors les deux magistrats de Rome (le préteur urbain et le préteur pérégrin), avaient juridiction sur tout le territoire continental jusqu'aux Alpes et que par suite, dès que le procès dépassait les limites de la compétence municipale, ils étaient dévolus aux préteurs. Au contraire, à Narbonne, Gadès, Carthage et Corinthe, la connaissance de ces mêmes causes appartenait au commandant provincial : il y aurait eu d'ailleurs des difficultés pratiques à ce que le procès allât s'instruire et se vider à Rome.

2. On a voulu voir une antinomie inconciliable dans le fait du droit de cité romaine concédé à toute une contrée, et le maintien dans cette même contrée du régime provincial. N'est-il pas notoire que la Cisalpine a reçu la cité en bloc, en 705 [49 av. J.-C.] au plus tard, qu'elle est restée néanmoins province romaine tant que César a vécu, qu'elle n'a été réunie à l'Italie qu'après sa mort (Dion, 48, 12), qu'enfin, jusqu'en 711 [-43], il est fait mention des magistrats qui l'administrent ? L'erreur était-elle possible en présence de la loi municipale de César, où ne se rencontre jamais le mot d'Italie, et qui désigne toujours la Gaule Cisalpine ?

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Le cens impérial

Le nouvel empire ne comporte qu'une nationalité destituée du caractère individuel de ses peuples : il est une oeuvre constructive, sans vie propre, plutôt qu'un produit naturel spontané et vivace, il a besoin avant toutes choses de l'unification de ces institutions diverses au sein desquelles se meut la vie des peuples, constitution et administration, religion et justice, monnaie, poids et mesures, en laissant subsister, bien entendu, dans les divers pays, les différences et les particularités compatibles avec l'unité. Ici d'ailleurs, il ne peut être question que des commencements. L'achèvement de l'édifice monarchique appartient à l'avenir. César a seulement posé les fondements pour le travail des siècles.

En ce qui touche la constitution et l'administration de l'Empire, l'unification nouvelle, la souveraineté transportée du Sénat romain au monarque, roi du monde Méditerrané, ce même Sénat changé en un conseil suprême d'Empire représentant à la fois l'Italie et les provinces, et surtout le système civique de l'ancienne Rome et de l'Italie en voie de s'étendre à toutes les villes provinciales. Cette extension du droit de cité latin, puis romain, à toutes les localités devenues mûres pour leur entrée dans l'égalité politique, doit insensiblement conduire à une organisation communale homogène. Mais il est un besoin auquel il faut donner immédiate satisfaction : une institution est à créer qui peut fournir au gouvernement central sa base administrative, et lui mettre sous les yeux le tableau exact de la population et des fortunes, dans chaque cité : le cens, refondu, amélioré. César en entreprend d'abord la réforme en Italie. Avant lui, chose incroyable, le cens n'avait jamais été relevé que dans la capitale seule, au grand dommage des citoyens surchargés, et des affaires publiques. Aux termes d'une ordonnance de César, en même temps que le cens se faisait dans Rome, à l'avenir, il doit y être aussi procédé dans toutes les villes de l'Italie, sous la direction de l'autorité locale : les listes indiquant le nom de chaque citoyen, le nom de son père ou du patron affranchisseur, la tribu, l'âge et les biens, doivent être remises au fonctionnaire du Trésor romain en temps utile, et celui-ci, à son tour, a mission de dresser, à époque fixe, l'état général des citoyens et des richesses. César songe à ordonner pareille mesure dans toutes les provinces : il prescrit le mesurage et le cadastre universels1 (710 [44 av. J.-C.]). La formule est donnée, qui permet d'opérer dans les villes extra-italiques aussi bien que dans celles d'Italie, tous les relevés nécessaires au bon fonctionnement de l'administration centrale. On constate facilement aussi que César voulait remonter à la tradition des temps républicains, et calquer ses listes de cens sur celles de la vieille Rome. Il faut se souvenir, en effet, que la République, comme César aujourd'hui le fait pour l'Italie en bloc, avait appliqué l'institution propre à la ville romaine, son délai quinquennal et toutes ses autres règles fondamentales, aux nombreuses cités sujettes de la Péninsule et de la Sicile. Le cens avait été l'une des premières colonnes de l'édifice ancien qu'avait laissé tomber une aristocratie immobile et glacée : sans lui, plus rien qui permet à l'autorité suprême de se rendre compte et des contingents civiques disponibles et des forces de la matière imposable, et d'exercer enfin un efficace contrôle administratif. César prépare le renouvellement dans tout l'Empire de l'institution tombée en désuétude depuis plusieurs siècles.

1. Le fait, est mentionné par Aethicus, dans sa Cosmographie (IVe siècle). V. Dureau de la Malle, Economie polit. des Romains, 1, 166 et s. - Les mensurations faites par l'ordre de César, ont dû, selon M. Merivale, faciliter la construction de la carte du monde d'Agrippa, mentionnée par Pline, h. nat., 52, 3. - V. Hist. of the Romans under the Empire, 2, 422.

49-44 av. J.C.

La religion de l'empire

La religion et la justice ne comportent pas un nivellement profond, et pourtant, quelle que soit d'ailleurs la tolérance du nouvel Etat pour les croyances locales et les statuts locaux, la nécessité se fait sentir et d'un culte commun, qui répond à la nationalité italo-hellénique, et d'une législation générale planant au-dessus des diverses lois municipales. Il faut avoir l'un et l'autre, et de fait l'Empire les avait déjà. Dans le domaine religieux, depuis des siècles s'était produit un travail actif d'assimilation des cultes italiens et grecs, tantôt dans la forme extérieure par la réception, tantôt dans le fond par la fusion, des notions divines ayant cours. Les dieux amorphes de l'Italie s'y prêtant, il n'avait jamais été difficile d'associer Jupiter à Zeus, Vénus à Aphrodite, de marier enfin chacune des idées et des croyances latines à son antitype chez les Grecs. Déjà, la religion italo-hellénique était fondée : le monde latin avait conscience qu'après avoir passé par la nationalité romaine pure, il entrait dans la quasi nationalité complexe des deux peuples fusionnés, et Varron1, par exemple, distingue les dieux communs, c'est-à-dire, ceux vénérés à la fois par les Grecs et les Romains, des dieux propres à la cité de Rome.

Dans la hiérarchie religieuse, César n'innove en rien d'essentiel, sauf sur un point. Il rattache le pontificat suprême et la dignité augurale à la personne du régent : de même, et comme conséquence, il crée un quatrième siège dans chacun des trois grands collèges, et trois nouveaux sièges dans le quatrième, celui des Epulons. La religion d'Etat avait servi de puissant support à l'oligarchie républicaine : rien n'empêche qu'elle ne rende pareil service à la monarchie. La politique religieuse conservatrice du sénat émigre chez les nouveaux rois de Rome.

1. Antiquitates rerum divinarum, seconde partie, divisée en XVI livres, de son grand traité des Antiquités, et dont le plan a été imité par St Augustin dans sa Cité de Dieu. Il y rendait compte de la mythologie et des rites italiens, depuis les plus anciens temps. Prêtres, temples, sacrifices et victimes, fêtes et cérémonies, tout ce qui faisait la nature du culte y était savamment exposé. - L. H. Krahner, Comentatio de M. T. Varr. antiquitatum ...... libris, Hal. Sax. 1834 : - Francken, Dissertatio exhibens fragmenta T. Varr. quae inventuntur in libris. S. Augustin, de Civit. Dei. Lugd. Batav. 1836.

49-44 av. J.C.

La législation impériale

L'action de l'Etat s'exerce plus immédiate dans les matières du droit criminel et de police, il suffit d'ailleurs d'une loi intelligente pour donner satisfaction aux besoins juridiques. Dans ce qui est de la mission du législateur, nulle difficulté sérieuse n'empêche d'atteindre au degré d'uniformité matérielle réclamé par l'unité de l'Empire. En matière civile, au contraire, là où l'initiative se dégage du commerce réciproque, où la législation n'a plus qu'à donner la formule, le droit commun, que le législateur seul eût été impuissant à créer, s'était, en effet et depuis longtemps, développé tout naturellement dans le sens même de l'uniformité désirable. Le droit civil de Rome reposait encore sur les règles empruntées au vieux droit latin, telles que la loi des XII Tables les avait reproduites. Les lois postérieures y avaient successivement introduit un certain nombre d'amendements sollicités par l'expérience des temps : l'un d'eux, le plus important à coup sûr, avait consisté à supprimer l'antique ouverture du procès par l'échange des phrases sacramentel imposées aux parties, y substituant l'Instruction rédigée par écrit, que le magistrat directeur faisait tenir au juge juré unique (la formule proprement dite). Mais la législation populaire n'avait fait qu'entasser sur ce fond tombant de vétusté un chaos inextricable de lois spéciales, surannées, oubliées presque toutes. Plusieurs tentatives heureuses de rédaction scientifique et systématique avaient ouvert quelques voies plus faciles et éclairé l'antique labyrinthe. Mais il n'était donné à aucun juriste romain de combler les lacunes trop énormes, trop capitales. De cette coutume civile, écrite pour une ville il y avait plus de 400 ans, avec toutes ses annexes diffuses et confuses, comment songer à faire la législation d'un grand Etat ? Le mouvement social se chargea de la besogne. Depuis de longs siècles déjà, des relations quotidiennes entre Romains et non Romains était sorti un Droit international privé [Jus Gentium], c'est-à-dire, tout un ensemble de règles s'imposant d'elles-mêmes aux rapports mutuels, et suivant lesquelles le juge prononçait à Rome dans toutes les causes où il ne pouvait être décidé ni d'après la loi civile, ni d'après la loi étrangère où sans avoir à viser tel ou tel droit particulier, romain, hellénique, phénicien ou autre, on s'en référait aux notions générales à l'usage du commerce humain quelqu'il soit.

La jurisprudence nouvelle avait trouvé son point d'appui. D'abord arbitre des rapports juridiques entre Romains, elle met à la place de l'ancienne loi usée et pratiquement inapplicable, un droit civil de fait et nouveau, véritable compromis entre la loi nationale des XII Tables, et le droit international ou, comme on l'appelait, le droit des gens (ou mieux : le Droit des peuples. Les mots Jus gentium ne signifient pas autre chose). Dans son application, le juge tient la main d'ailleurs, sauf les modifications amenées par le temps, aux dispositions de la loi civile dans les matières du mariage, de la famille et des successions. Mais dans toutes les causes relatives aux choses placées dans le commerce, dans toutes les questions de propriété ou d'obligations nées des contrats, il décide conformément au droit des gens. On le voit même recourir souvent à tel ou tel statut important du droit local provincial, en matière d'usure, par exemple, ou de gage hypothécaire. La révolution est grande. Se fait-elle d'un coup ou par essais successifs ? Par qui, en quel temps ? Est-elle un seul ou plusieurs auteurs ? Jusqu'où pénétra-t-elle dans les relations de la vie civile ? Toutes questions auxquelles il est impossible de répondre. Ce que nous savons seulement, c'est que la réforme est sortie des prétoires de Rome, qu'elle a été tout d'abord écrite dans l'Instruction que le préteur annuel publiait à son entrée en charge, pour servir de règle aux parties, et dans laquelle il consignait à l'avance les principales maximes juridiques qu'il entendait appliquer au cours de son année judiciaire (edictum annuum ou perpetuum proetoris urban). Nous savons aussi que cette même réforme, préparée de longue main par les édits des temps antérieurs avait sûrement atteint son complément dans l'époque actuelle.

Théoriquement, la jurisprudence nouvelle est encore abstraite, la pensée juridique romaine y étant dépouillée de son caractère exclusif et national, autant du moins qu'elle en avait eu conscience. Mais cette jurisprudence est en même temps pratique et positive, en ce sens qu'elle n'a pas à se perdre dans le crépuscule nébuleux de l'équité générale, ou dans le néant d'un prétendu droit naturel. Placée dans la main d'un magistrat constitué, ayant ses règles préfixées pour l'application concrète à des cas délimités, elle n'est pas seulement susceptible de recevoir une formule légale, elle l'a en partie reçue déjà dans l'Edit annuel publié pour la ville. Elle répond réellement aux besoins du moment, alors qu'elle offre à la procédure, aux acquisitions de la propriété, aux contrats, un cadre agrandi et plus commode, tel que l'exigent les progrès de la vie civile. Elle est enfin devenue, dans toute l'étendue des territoires romains, le droit commun essentiellement subsidiaire. Car, tandis que les innombrables statuts locaux demeurent la règle de tous les rapports juridiques en dehors du commerce général, ou des litiges se rattachant aux usages de la vie civile locale entre habitants du même ressort de justice, la juridiction officieuse, en Italie et dans les provinces, se modelant sur l'édit de la ville, non applicable évidemment par lui-même, vide les instances pécuniaires ou réelles entre justiciables appartenant à des ressorts différents.

49-44 av. J.C.

Projets de codification

César aurait conçu le projet d'un code nouveau. Son code devait uniquement comprendre le droit des civils ou des citoyens romains, et n'eût pu être un code général qu'en un seul sens, à savoir que, renfermant le corps des lois de la nation dominante, lois conformes au temps, il devait s'imposer de lui-même dans tout l'Empire à titre de Droit subsidiaire commun. Pour les matières criminelles, s'il est vrai que le projet s'étendit à elles, il suffisait d'une révision et d'un remaniement des ordonnances de Sylla. - En matière civile, alors qu'il s'agissait d'un Etat dont la nationalité s'appelait l'humanité, la formule nécessaire, la seule admissible, se trouvait écrite dans cet édit du préteur urbain, librement sorti du mouvement juridique des rapports sociaux : il n'était besoin que de lui donner la garantie et la précision légales. La loi Cornelia, de l'an 687 [67 av. J.-C.], avait fait le premier pas dans cette voie, en prescrivant au préteur de s'en tenir fidèlement aux maximes proclamées par lui à son entrée en charge, et en lui faisant défense d'appliquer une autre règle, prescription sage qu'il faut mettre à côté de la loi des XII Tables, et qui, pour la fixation du Droit civil nouveau, avait toute l'importance de celle-ci pour la fixation du Droit ancien. Mais s'il est vrai que depuis le plébiscite Cornélien, l'édit n'était plus subordonné au juge, si le juge, au contraire, était légalement au-dessous de l'édit et si dans la pratique, et dans l'enseignement de la jurisprudence, le code du préteur avait refoulé le vieux droit civil, chaque préteur, à son entrée en judicature, n'en demeurait pas moins le maître de changer du tout au tout et arbitrairement l'édit de son prédécesseur : par suite, la loi des XII Tables, avec ses annexes, avait encore, en la forme, la prédominance sur le Droit prétorien, si bien qu'en cas d'antinomie, la disposition ancienne du Droit civil étant écartée par l'intervention arbitraire du magistrat, il en résultait, à prendre les choses au pied de la lettre, une violation du Droit écrit. Quant à l'application subsidiaire de l'édit dans le prétoire des étrangers à Rome et dans les divers tribunaux des provinces, elle dépendait absolument du bon plaisir du magistrat suprême. De là, pour César la nécessité de décréter l'abrogation définitive de la vieille loi civile, dans toutes celles de ses dispositions qui n'avaient pas passé dans la loi nouvelle, de là la nécessité d'une juste limite à poser à l'abus des modifications arbitraires du fait du magistrat annuel, enfin d'une règle à poser aussi pour l'application subsidiaire du code césarien à côté des statuts locaux. Le plan de César, le temps manqua pour sa mise à exécution et l'on voit pendant six siècles encore se perpétuer dans la jurisprudence un état transitoire fâcheux, jusqu'au jour où l'indispensable réforme, incomplète, il est vrai, sortit des mains de l'un des successeurs de César, l'empereur Justinien.

49-44 av. J.C.

Poids, mesures, monnaies

La péréquation du système des monnaies et des poids et mesures, chez les Latins et les Grecs, était aussi en progrès. En ce qui touche les poids, les mesures des solides et des superficies, les déterminations dont le trafic commercial ne peut se passer étaient aussi vieilles que lui : mais, quant à la monnaie, elles ne remontaient guère qu'au lendemain de la fabrication des pièces d'argent. Cependant les péréquations autrefois établies ne suffisent plus : les systèmes métriques et monétaires les plus variés s'étaient établis dans le monde grec. Là encore la nécessité commande, et César, à n'en pas douter, médite pour le nouvel empire uni, une réforme non essayée avant lui sur une aussi grande échelle. Il veut que la monnaie, les mesures et les poids romains aient cours légal en tous pays, qu'ils soient dans toutes les relations d'affaires l'unique base officielle de compte : il entend restreindre à l'usage local tout ce qui ne rentre pas dans le système romain, ou établir par rapport à ce système une échelle comparée, mais invariable. Toutefois on ne constate son intervention effective qu'en ce qui touche la monnaie d'or, et le calendrier.

Le système monétaire de Rome reconnaissait les deux étalons des deux métaux nobles, admis dans la circulation générale selon un rapport déterminé, l'or évalué et reçu au poids1, l'argent tarifé selon son empreinte. En réalité, depuis l'extension du commerce transmaritime, l'or, comme agent monétaire, avait de beaucoup dépassé l'argent. L'argent romain avait-il déjà cours forcé dans l'empire, même avant cette époque? En tous cas, sur tout le territoire, l'or non monnayé tenait principalement lieu de monnaie générale officielle et cela, d'autant que les Romains en avaient prohibé la frappe dans toutes les provinces et dans tous les Etats clients. Le denier s'était légalement et de fait répandu, sans compter l'Italie propre, bien entendu, dans la Cisalpine, en Sicile, en Espagne, et en bien d'autres pays occidentaux.

Avec César, commence la monnaie d'empire. Comme Alexandre, il estime que la fondation de la monarchie nouvelle, embrassant le monde civilisé, comporte aussi, à titre distinctif et en premier ordre monétaire, l'usage du métal devenu l'agent universel du commerce. Il fait donc frapper une pièce d'or nouvelle aussi : il la répand en telles quantités, qu'un jour, on a pu en trouver, dans un trésor enfoui quelque sept ans après sa mort, un énorme dépôt d'environ 80000 pièces. Par ailleurs, la spéculation financière a pu et dû s'en mêler2. Pour ce qui est de la monnaie d'argent, dans tout l'Occident, où déjà le denier était généralement reçu, César en établit définitivement le cours légal et prédominant : en même temps, il ferme l'atelier de Massalie, le seul qui dans ces régions, frappe encore en concurrence avec l'atelier de Rome. Les monnaies de billon, argent ou airain, demeurent tolérées dans une multitude de localités occidentales : ainsi l'on rencontre des trois-quarts de deniers dans certaines cités latines du sud des Gaules, des demi-deniers dans certains cantons celtes du Nord. Mais toute cette monnaie d'appoint est frappée au pied romain, et il est à croire qu'elle n'est pas obligatoire ailleurs que dans les transactions locales. Quant à régler et unifier le système monétaire en Orient, César ne semble pas y avoir plus songé que le précédent gouvernement. Et pourtant, en Orient, circule par grandes masses une monnaie d'argent grossière, la plupart du temps peu résistante à l'usure du relief. Quelquefois, comme en Egypte, on rencontre une monnaie de bronze : ailleurs, dans les places de commerce syriennes, on souffre beaucoup de la rareté de l'ancienne monnaie du pays, calculée sur le pied Mésopotamien. Quoi qu'il en soit, nous trouverons plus tard, dans toutes ces contrées, le denier circulant au taux légal : c'est en deniers que se régleront officiellement les comptes, les monnaies locales n'en continuant pas moins à circuler aussi dans leur rayon restreint : elles auront pareillement cours légal, mais en perdant sur le denier3. Tous usages qui ne s'établiront pas en un seul jour, et qui, en partie, remontent peut-être avant César. En tous cas, ils complètent l'organisation monétaire de l'empire Césarien : la nouvelle pièce d'or avait eu son type dans la pièce de poids quasi égal d'Alexandre, et elle s'adapte tout particulièrement à la circulation dans l'Orient.

1. Les pièces d'or, que Sylla, et que Pompée, à la même époque, avaient fait frapper, en petit nombre d'ailleurs, ne contredisent pas cette opinion : très vraisemblablement elles n'étaient reçues qu'au poids, tout comme les Philippes d'or (*), qu'on rencontre encore dans la circulation au temps de César. Elles ont cela de remarquable, qu'elles devancent la monnaie d'or césarienne, de même que la Régence de Sylla devance la nouvelle monarchie.
(*) [Le statère de Philippe II, de Macédoine, pesait grammes 8,6 environ.]

2. Il semble constant qu'autrefois les sommes dues en monnaie d'argent aux créanciers de l'Etat, ne pouvaient leur être remboursées, malgré eux, en or et au taux du rapport légal entre l'or et l'argent. A dater de César, au contraire, la pièce d'or a cours partout. Et le fait a d'autant plus d'importance, qu'à la suite des immenses quantités d'or versées dans la circulation par César, ce métal, durant quelques années, était en baisse de 25 %, relativement au cours légal.

3. Ainsi la Drachme attique, bien que sensiblement plus lourde que le denier, n'est reçue qu'à égale valeur : la Tétradrachme d'Antioche, plus lourde de 15 grammes en moyenne, ne vaut que 3 deniers romains, lesquels ne pèsent que 12 grammes. Ainsi le Cistophore d'Asie Mineure, qui, valeur argent, dépasse 3 deniers, n'est reçu au tarif légal que pour 2 deniers et demi : la demi-drachme rhodienne, valant 3/4 de denier en argent, n'est aussi reçue que pour 5/8, et ainsi de suite.

44 av. J.C.

Ses projets

Tout était donc changé au fond, mais, à regarder de loin, il semble que bien peu de choses soient nouvelles. La royauté de César rappelle celle de Pompée, de Sylla, de Marius, même de Gaius Gracchus. Pas de cour, pas de gardes autour du maître, il habite la Regia, demeure du souverain pontife, où il vit au milieu de quelques amis dont il avait éprouvé depuis longtemps la fidélité : Lépide et Marc Antoine, auxquels il avait confié Rome, et l'Italie durant sa première guerre d'Espagne, Hirtius, le rédacteur du huitième livre des Commentaires de la guerre des Gaules, Oppius et Cornelius Balbus, les confidents de ses plus secrètes pensées, le chevalier romain Mamurra, son habile ingénieur, praefectus fabrum, etc. Des affranchis expédient les dépêches, dont un ordre clair et précis leur avait donné la substance. Ce gouvernement de soixante millions d'hommes tient en quelques chambres.

La haute noblesse reste à l'écart, non des honneurs, mais du pouvoir : aussi n'oublie-elle ni Pharsale ni Thapsus. Elle aurait consenti à obéir, à la condition d'avoir l'air de commander. Cette obéissance déguisée est, pour un gouvernement habile, plus commode que la servilité publique. Avec quelques concessions faites à la vanité, on obtient une possession tranquille du pouvoir. Ce fut la politique d'Auguste, mais ce n'est pas celle des grandes ambitions ni de l'homme d'Etat véritable. César veut fonder un gouvernement qui fasse sortir un ordre nouveau du chaos des ruines. Si l'on ne donne pas trop d'importance à de simples anecdotes, il aurait souhaité le bandeau royal. Le consulat, la dictature, la préfecture des moeurs, tout cela, même à titre perpétuel, paraisse être encore la république, le titre de roi eût commencé la monarchie, l'hérédité dans le pouvoir, l'ordre dans l'administration, l'unité dans la loi. Il est difficile de ne pas croire que César ait considéré comme l'achèvement rationnel de la révolution qu'il opère, la constitution d'un pouvoir monarchique. Un matin on voit sur ses statues des couronnes de laurier entrelacées du bandeau royal. Deux tribuns les enlevèrent et firent emprisonner ceux qui les avaient déposées. Un autre jour qu'il venait de célébrer, sur le mont Albain, les féries latines, parmi les cris qui le saluèrent à son passage, on entendit celui de roi. "Je ne m'appelle pas roi", dit-il, "mais César !". Les tribuns firent encore saisir le coupable. Cette fois César s'offensa de ce zèle importun, il les accusa dans le sénat d'avoir prévenu sa justice, et ils furent destitués malgré leur inviolabilité. Personne ne se trompa sur le motif de cette colère. Aux fêtes des Lupercales, le 15 février 44, le dictateur, la tête ceinte d'une couronne de laurier, était assis dans sa chaise d'or, sur la tribune aux harangues. Antoine, alors consul désigné, lui présenta un diadème, en lui disant : "Voilà ce que le peuple romain t'envoie !". La foule restait silencieuse, César écarta de la main le bandeau, et les applaudissements éclatèrent. Une seconde fois il le repoussa, ce furent des trépignements de joie sur tout le Forum. "Jupiter !", dit César, "est le seul roi des Romains", c'est à lui qu'appartient ce diadème. Et il le fît porter au Capitole. Dans les Fastes, il commanda d'écrire que le peuple romain, par un de ses consuls, lui avait offert la royauté, et qu'il l'avait refusée. Mais en même temps le bruit court que les livres sibyllins, consultés, avaient répondu que les Parthes ne seraient vaincus que par un roi.

Pour arriver à ce titre royal, couronnement de tous les autres, ou mieux, pour couvrir ce pouvoir gagné dans la guerre civile par de la gloire acquise dans une guerre nationale, il faut monter encore cette grandeur nouvelle, il ira la chercher en Orient. De graves événements se passent dans la vallée du Danube. Un chef habile, Byrébistas, aidé du grand prêtre de Zalmoxis, venait d'opérer, chez les Gètes, une révolution politique et religieuse. Il avait réuni toutes leurs tribus en un corps de nation, fait arracher les vignes du pays, pour condamner son peuple à la sobriété, et soumet à la plus sévère discipline ces hommes qui croyaient aller à une immortalité bienheureuse en allant à la mort dans les combats. Déjà il avait franchi le Danube à la tête de deux cent mille hommes. Des villes étaient réduites en cendre, des multitudes d'hommes, de femmes et d'enfants étaient emmenées au pied des Carpates pour cultiver les champs de leurs nouveaux maîtres, la Thrace, la Macédoine et l'Illyrie tremblent1. Arrêter cette invasion n'est pas le projet insensé qu'on a prêté à César de subjuguer tout le monde barbare. C'est combattre un nouvel Arioviste plus redoutable que le premier, et, par sa défaite, garantir la frontière du Danube, comme la défaite des Suèves avait garanti celle du Rhin.

En Asie, d'autres motifs l'appellent. Il lui appartient d'effacer la seconde humiliation militaire de Rome, après avoir effacé la première, de venger Crassus, de reprendre, dans Ctésiphon vaincue, les aigles des légions et de rouvrir le chemin de la patrie aux Romains captifs des barbares. Cette guerre est populaire à Rome. Quand César revient de Munda, Cicéron, qui est souvent un écho, prépare une lettre où, le félicitant de ses succès en Espagne, il lui en promet de plus grands à l'autre extrémité du monde. Les nobles trouvent leur compte à cette expédition durant laquelle la flèche d'un Parthe ferait peut-être ce que n'avait pas fait l'épée d'un Gaulois et l'on n'outrage pas les sentiments intimes de Cicéron, en supposant que cette pensée homicide, qui lui était venue plus d'une fois, s'était glissée sous ses brillants éloges, comme l'aspic de Cléopâtre se cacha sous des fleurs. Mais cette guerre sourie au mâle génie de César, à ses instincts de soldat, à ses idées de politique. Cette oeuvre accomplie, le glorieux capitaine dont le cheval aurait bu aux eaux du Danube et du Tigre, comme il avait bu à celles de la Tamise et des rivières africaines, serait revenu ceindre dans sa Babylone de l'Occident la couronne d'Alexandre, ou, sans elle, faire reconnaître de tous la nécessité, pour un si vaste empire, d'un gouvernement monarchique, quelque nom que prend le monarque. Alors, maître paisible du monde, il fera couper l'isthme de Corinthe, dessécher les marais Pontins, percer la montagne qui enferme le lac Fucin, et jeter par-dessus l'Apennin une grande route de l'Adriatique à la mer de Toscane. Rome, la capitale de l'empire universel, sera agrandie de tout l'espace que lui donnera le Tibre détourné de son lit, à partir du pont Milvius, pour couler à l'ouest du Janicule. Dans la plaine vaticane, un temple colossal de Mars, au pied de la roche Tarpéienne, un immense amphithéâtre à Ostie, un port vaste et sûr.

Mais ce seront là ses moindres travaux. Préoccupé du besoin d'organiser cet assemblage de nations que l'épée a réunies et que la loi sépare, il veut rassembler et coordonner en un seul code les lois romaines, afin d'en faciliter et d'en répandre partout l'intelligence. Déjà un de ses familiers, le savant jurisconsulte Aulus Ofilius, a entrepris une codification des édits prétoriens (Salvius Julianus reprendra cette oeuvre sous Hadrien), et lui-même a fait rédiger, pour toute l'Italie, la loi municipale que les cités provinciales vont copier. Pour garantir les provinces contre les exactions sénatoriales, il interdit aux sénateurs d'y paraître sans commission officielle, et il paye les gouverneurs, pour qu'ils ne se payent pas eux-mêmes en continuant les exactions d'autrefois. Il s'est souvenu qu'un consul de son nom et de sa lignée a donné la cité romaine aux Italiens et si les temps ne sont pas venus d'appeler au même droit tous les sujets, il multiplie du moins au milieu d'eux l'élément romain : quatre-vingt mille colons ont porté au-delà des mers les coutumes et la langue de Rome. La Sicile entière va obtenir le jus Latii, la civitas est conférée aux Transpadans2, à la légion de l'Alouette3, à tous ceux qui l'ont fidèlement servi, aux Juifs. Aux bords de la Loire, de la Seine et du Rhône, quantité de Gaulois portent son nom, et une de ces familles construit peut-être déjà, en son honneur, un charmant édifice, le mausolée des Jules, qui rappelle leur reconnaissance et ses combats.

Il a des récompenses pour ceux qui lui ont été utiles à la guerre, nombre de provinciaux sont entrés dans son sénat, il en a aussi pour ceux qui sont utiles dans la paix : il donne la cité aux médecins étrangers et aux professeurs d'arts libéraux établis à Rome, c'est-à-dire à la noblesse de l'intelligence, comme le sénat l'avait autrefois accordée à la noblesse des municipes du Latium. On voit, par un fragment de Gaïus (I, 33), que le jus quiritium est assuré au provincial qui consacre une partie de son patrimoine à construire un édifice public. Cette loi, qui a couvert le monde romain de monuments, a paru empruntée à la Lex Julia de César.

Durant la guerre d'Afrique, il avait vu en songe une grande armée en pleurs qui semblait lui redemander une patrie, à son réveil, il avait écrit sur ses tablettes les noms de Corinthe et de Carthage. Ces deux villes en ruine attestaient les vengeances du sénat : il les avait relevées. Ainsi les grandes injustices sont réparées, les liens se multiplient, le rapprochement s'opère. Depuis longtemps les divinités des peuples de civilisation hellénique ont reçu le droit de cité romaine, les écrivains qui ont fait la gloire des nations étrangères vont à leur tour l'obtenir. Varron a mission de réunir dans une bibliothèque publique tous les produits de la pensée humaine, pour que Rome soit aussi la métropole de l'intelligence. Le tour des peuples viendra, après celui de leurs dieux et de leurs grands hommes.

A cette haute pensée de réparation et d'unité se rattachent : la réforme monétaire, qui fait de l'aureus de César4 la pièce la plus commode pour les transactions commerciales et l'étalon de la valeur sous l'empire, la réforme du calendrier, si habilement accomplie que, sauf une modification légère, le calendrier Julien nous sert encore, et enfin l'ordre donné à trois géomètres grecs de parcourir l'empire pour en mesurer les distances et en dresser le cadastre : travail préliminaire d'une réorganisation de l'administration provinciale et financière5.

Pour accomplir de telles choses, il faut du temps, et César avait perdu plus d'un quart de siècle à monter au premier rang. Mais il n'est âgé que de cinquante-sept ans. Il a donc encore assez d'années devant lui pour qu'il puisse espérer conduire à terme ses grands desseins. Les préparatifs de la guerre contre les Parthes sont achevés, il avait distribué pour trois ans (44-42) les charges et les provinces, Antoine est son collègue au consulat et il avait promis à Dolabella d'abdiquer en sa faveur, quand il partirait pour l'Asie. Hirtius et Pansa devaient avoir les faisceaux en 43, Decimus Brutus et Numatius Plancus en 42. Brutus et Cassius sont préteurs. Lépide allait céder à Domitius Calvinus la charge de maître de la cavalerie, pour prendre le gouvernement de la Narbonnaise et de l'Espagne citérieure. Asinius Pollion reçoit celui de l'Ultérieure, les autres provinces sont également distribuées. Seize légions passent l'Adriatique, et le jeune Octave, son fils adoptif, l'attend à Apollonie quelques jours encore, et César se retrouvera, au milieu de ses vétérans fidèles. On répand le bruit qu'avant de quitter Rome il voulait tenter un dernier effort sur le sénat, et que, dans la séance indiquée pour les ides de mars, il serait discuté si César, restant dictateur en Italie, ne pourrait pas, dans les provinces, porter la couronne, comme roi des nations soumises. Ce jour des ides qui devait, au sens des derniers républicains, fonder à jamais la tyrannie, ils le choisissent pour en faire celui de l'expiation.

1. Strabon, VII, 3, 5 et 11; Suétone, César, 44. Byrébistas fut tué dans une sédition, vers le temps de la mort de César, et l'empire Bétique tomba avec lui.

2. Il leur donna le droit de cité et une constitution municipale. (Dion, XLI, 36.) En 42, la Transpadane obtint le jus Italicum, c'est-à-dire l'exemption de l'impôt foncier et du service militaire. Cependant elle garda quelque temps encore le caractère de province, car Manius reproche à Octave de l'avoir enlevée à Antoine, en la déclarant libre. (Appien, Bell. civ., V, 3 et 22, Dion, XCVIII, 12.) Le nombre des citoyens, qui n'était, d'après l'Epitomé XCVIII de Tite Live, que de quatre cent cinquante mille en l'an 70, se trouva décuplé en l'an 28. Quelques écrivains doublent le chiffre de l'an 70, l'augmentation serait encore énorme, et doit revenir à César pour la bonne part.

3. Les soldats de cette légion étaient appelés Alaudae, les Alouettes, ex legione Alaudarum, dit Cicéron (Philipp., I, 8, etc.).

4. L'aureus de César fut frappé en énorme quantité. Il était de métal pur, de poids exact, et fut mis en circulation pour sa valeur réelle, ce qui, après les perturbations monétaires des derniers temps, le fit accueillir avec une grande faveur.

5. Ce travail, poursuivi après César, servit à dresser la carte fameuse d'Agrippa (pl. LII, 3) et à répartir les impôts d'une manière beaucoup plus juste d'après la nature des terres, c'est-à-dire proportionnellement à la valeur du fonds et au revenu.

44 av. J.C.

Le complot

Les épées brisées à Pharsale, à Thapsus et à Munda vont se changer en poignards. Depuis plusieurs mois, une conjuration s'était formée, car tous les républicains ne sont pas tombés dans les batailles de la guerre civile, il s'en trouve jusque dans l'entourage et parmi les amis de César.

Ce complot se compose de mécontents, dont les services n'avaient pas été payés au gré de leurs désirs et d'hommes gorgés de biens et d'honneurs, n'ayant plus rien à attendre de César et estimant qu'on les débarrasse d'un chef qui, à lui seul, occupe tant de place. Près d'eux se trouvent des croyants pour qui la république est une religion et des opportunistes qui raisonnent dans le vide au lieu de regarder dans les événements. Puis vient les brouillons du Forum, qui ne peuvent plus arriver au pouvoir avec de séditieuses harangues, et les conservateurs dont toute nouveauté, même la plus nécessaire, contrarie les intérêts ou les habitudes. Résignés d'avance à être le butin du vainqueur, ils n'en font pas moins des voeux républicains, comme cet Atticus, l'homme accompli des opportunistes, qui, de Sylla à Auguste, sut traverser tant de guerres civiles et de proscriptions sans y laisser ni sa fortune ni sa vie.

D'autres, anciens consuls, préteurs, gouverneurs de province, qui avaient eu chacun deux ou trois ans de royauté, ne se font pas à l'idée de tomber, eux les vainqueurs du monde, à la condition de ces populations serviles de l'Orient toujours prosternées aux pieds d'un homme. On compte parmi eux de fort honnêtes gens, Cicéron par exemple, qui avait fait sa fortune par des discours et que le silence exaspère. N'ayant plus à parler, il écrit des livres sombres, comme la première Tusculane sur le mépris de la mort, ce qui veut dire qu'on ne peut vivre sous le gouvernement de César. D'autres personnages, nommés à de hautes fonctions, montrent dans l'intimité les mêmes colères, tout en jouissant grassement des faveurs du maître : ainsi Turfanius qui commande en Sicile, Cornificius en Afrique, Servilius Isauricus en Asie, Sulpicius en Grèce. Ils s'entretiennent confidentiellement des malheurs de la république et l'un d'eux, pour consoler Cicéron de la mort de sa fille, lui écrivit : «La Fortune nous a ravi des biens que nous devons aimer à l'égal de nos enfants, la patrie, la dignité et tous nos honneurs. Qu'est-ce qu'une nouvelle disgrâce ajoutée à tous nos malheurs ? Dans les tristes temps où nous vivons, ceux-là sont les plus heureux qui, sans douleur, échangent leur vie contre la mort». La patrie aimée à l'égal des enfants, c'est bien mais, dans les mains de César, la patrie ne se trouve pas en péril, une seule chose l'est, et ils le disent eux-mêmes : leurs honneurs et leurs dignités. Ils ont raison de regretter cette grande existence et quelques beaux discours qu'on ne prononce plus dans ce Forum où cessent de gronder les orages mais moins d'éloquence et plus de sécurité sont un échange qui convient alors au monde.

A Pharsale, on avait pu croire que la lutte était le conflit de deux ambitions qui s'éteindraient, comme celle de Sylla, dans la jouissance de pouvoirs constitutionnels, après Thapsus, après Munda, personne ne pouvait plus douter que la monarchie ne s'établisse pas. Depuis la fondation de la république, l'aristocratie romaine avait adroitement nourri dans le peuple l'horreur pour le nom de roi. Avec ce mot, elle s'était débarrassée de Sp. Cassius, de Manlius, de Maelius et du premier des Gracques. "C'est toi !", s'écriera plus tard Cicéron dans une de ses Philippiques contre Antoine, "c'est toi qui as tué César, aux fêtes des Lupercales, quand tu lui as offert le bandeau royal". Et Cicéron dit vrai. Si la solution monarchique répond aux besoins du temps, il est à peu près inévitable que le premier monarque paierait de la vie sa royauté.

Le chef de la conjuration est Gaius Cassius Longinus (il ne faut pas le confondre avec Quintus Cassius Longinus, un des lieutenants de César), ce général qui avait sauvé l'armée de Crassus, et, presque sans troupes, défendu la Syrie contre les Parthes. Après Pharsale, il avait été gracié, et César venait de lui donner la préture avec le gouvernement de la Syrie mais cette âme ambitieuse et haineuse ne pardonna pas au dictateur d'avoir nommé avant lui à la préture urbaine Marcus Junius Brutus. Il avait de plus anciens griefs. Avant son édilité, il nourrissait des lions à Mégare : César les lui avait pris, d'ailleurs il se croyait fait pour jouer un grand rôle, or tout dépendait maintenant d'un seul homme, et, dans la faveur du maître, il ne se sent qu'au second rang. Il résolut de l'abattre par l'assassinat, puisque la guerre ouverte n'avait pas réussi. Des complices lui sont nécessaires, naturellement il les cherche dans le parti pompéien où, grâce à tant de batailles, il ne voit personne qui puisse un jour lui faire obstacle. Il sonde Marcus Junius Brutus.

Neveu et gendre de Caton, Brutus est comme l'héritier de ses vertus, et il finit par l'être de sa passion pour ce gouvernement oligarchique qui réserve l'égalité à un petit nombre, mais donne à ce peu d'hommes une singulière grandeur. Si, durant la première guerre civile, il se décida pour Pompée, l'assassin de son père, ce fut avec fort peu d'ardeur, car la veille de Pharsale, quand tout le camp était en tumulte, il lisait tranquillement Polybe et l'annotait. Sa mère Servilia avait été la plus vive et la plus persévérante affection de César, qui, avant l'action, recommanda qu'on prenne soin d'épargner Brutus. De Larissa, il envoya sa soumission au vainqueur, en fut reçu avec bonté et obtint de lui le gouvernement de la Cisalpine, quoiqu'il n'eût pas encore géré de grandes charges. Il s'en montra reconnaissant, ne rejoignit pas les pompéiens ni en Afrique ni en Espagne et quand l'ancien consul Marcellus, rappelé par le dictateur, tomba dans Athènes, sous les coups d'un assassin, il composa un écrit pour disculper César, qu'on accusait de ce meurtre. Aussi Cassius, disait-on, ne hait que le tyran, Brutus l'aime, mais il déteste la tyrannie. Ce n'est pas tout à fait vrai, puisqu'on le voit solliciter sans scrupule des charges à César, qui lui donna la préture urbaine et le grand gouvernement de Macédoine. Mais on fit le siège de cette âme faible sous les dehors de la rigidité. Cassius lui répétait que Rome serait bientôt remplacée, comme capitale de l'empire, par Ilion (Troie) et Alexandrie, où leur maître irait tenir sa cour royale. Atticus lui avait fabriqué une généalogie qui, malgré l'histoire fameuse de l'exécution des fils du premier Brutus, le faisait descendre du vengeur des privilèges aristocratiques. Pour le pousser, pour l'entraîner à la conjuration, on lui montre les grands, le sénat et le peuple n'ayant plus qu'en lui d'espérance, on l'éblouit, on l'enivre de la farouche doctrine du tyrannicide. Aux pieds de la statue de l'ancien Brutus et sur le tribunal ou lui-même siégeait comme préteur, il trouve écrit : "O Brutus, plût au ciel que tu vécusses encore ! - Ah ! Si ton âme respirait dans l'un de tes descendants ! " Et : "Dors-tu, Brutus ? - Non, tu n'es pas Brutus !"

Ce n'est pas sans de longs combats que l'ami de César succombe aux tentations. Pendant ses nuits sans sommeil, il se rappelle ce qu'il avait entendu chanter à Athènes au milieu des solennités religieuses... Sous le rameau de myrte, je porterai l'épée, comme Harmodios et Aristogiton, lorsqu'aux fêtes d'Athéné ils tuèrent le tyran. Il se répète à lui-même : Nos ancêtres aussi ne croyaient pas qu'on pût supporter un maître. Dans une lettre très noble et très fière écrite plus tard, on lit ces dures paroles : Si mon père sortait du tombeau pour prendre une autorité supérieure aux lois et au sénat, je ne le souffrirais pas. Il succomba à ces sophismes d'école, où la politique n'a rien à voir, et pour conserver au sénat un pouvoir qu'il confond avec la liberté, il se décide au meurtre de l'homme qui lui avait tenu lieu de père. Ainsi que tous les fanatiques obsédés par une seule idée, il se croit l'instrument d'une vengeance nécessaire, et il célèbre comme le jour de sa délivrance celui où sa résolution fut arrêtée1.

Son nom en gagne d'autres : Ligarius, qui oublie la clémence de César, Pontius Aquila, ancien tribun, qui récemment avait pris sa charge au sérieux, ce dont s'étaient fort amusés le dictateur et ses amis, Sextius Maso, Rubrius Ruga, Caecilius Bucilianus et son frère, Decimus Brutus, un des meilleurs lieutenants de César, qui l'avait richement récompensé, et Lucius Tullius Cimber, que César avait aussi comblé de faveurs, les deux Casca, Trebonius, général malheureux en Espagne et qui ne trouvait pas suffisante, pour ses mérites, la promesse d'un consulat prochain, Sulpicius Galba, irrité de s'être vu refuser cette charge, Minucius Basilus, un des officiers favoris du dictateur, qui n'avait pas encore obtenu une province, Cassius de Parme, Antistius Labéon, Petronius, Turullius, en tout une soixantaine : c'est bien plus qu'il n'en faut pour assassiner un homme qui ne se garde pas. Favonius, l'émule de Caton, n'avait pas perdu l'expérience des quatre dernières années : sondé par Brutus, il répondit que la plus injuste monarchie est préférable à la guerre civile. Cicéron, quoique lié avec les principaux conjurés, ignora tout, cependant il mérite bien d'être du complot, puisque, même avant Pharsale, il estimait la mort de César nécessaire. Mais on douta de son courage, et l'on avait raison. Le brillant avocat, demeuré, malgré les caresses de César, l'ennemi d'un régime où la parole n'est plus tout, aurait hésité au moment de l'action et gêné des hommes dont l'ambition ou le fanatisme ne connait pas les scrupules.

Les avis ne manquent pas à César. Il en vient du ciel, qu'après l'événement on se raconte : des feux aperçus au milieu des airs, des bruits nocturnes, l'apparition, au Forum, d'oiseaux funèbres, les chevaux qu'il avait lâchés au passage du Rubicon refusant de manger et versant des pleurs, un devin qui l'avertit de se garder du jour des ides, etc. Il eut des révélations plus sérieuses : on lui parla d'un complot où Brutus était entré : "Brutus", dit-il en se touchant, "attendra bien la fin de ce corps misérable !". Cependant un jour qu'on dirigeait ses soupçons sur Dolabella et Antoine : "Ce ne sont pas ces hommes si bons convives que je redoute, mais les gens au visage blême et maigre". Il voulait désigner Brutus et Cassius. Antoine est un fidèle lieutenant, et César traite Dolabella avec une faveur que n'expliquent ni son âge ni ses services. C'est un jeune noble de turbulente nature, perdu de dettes, rêvant de proscriptions pour les payer et mécontent du dictateur, qui n'en faisait pas. Il est justement suspect, car on le verra, au lendemain des ides de mars, tendre la main aux meurtriers. César, sans le craindre, se garde de lui. Lorsque, hors de Rome, il passait devant la maison de Dolabella, les soldats de sa cohorte prétorienne, au lieu de le suivre, entouraient le cheval qu'il montait.

1. Neque incolumis Caesare vivo fui, nisi postea quara illud conscivi facinus (Cicéron, ad Brut., 16 ; cf. ibid., 17). On a vu que Brutus était sans pitié pour les provinciaux et qu'il exerçait l'usure la plus criante. Montesquieu dit (Grand. et déc. des Rom., chap. XI) : Il y avait un certain droit des gens, dans les républiques de Grèce et d'Italie, qui faisait regarder comme un homme vertueux l'assassin de celui qui avait usurpé la souveraine puissance.... A Rome, surtout, la loi était précise. Je ne vois pas cette loi à Rome. Tarquin le Superbe fut chassé, moins comme tyran que comme dominateur étranger. Cassius, Maelius, Manlius, et les Gracques, furent des victimes de l'aristocratie et non pas des usurpateurs ou des hommes qui voulaient l'être. Je ne trouve parmi les anciens écrivains que Cicéron qui ait hautement glorifié le meurtre de César, Suétone dit seulement (César, 76) : Praegravant cetera fada dictaque ejus, ut.... jure cæsus existimetur.

44 av. J.C.

L'assassinat de César

Le Forum
La mort de César
Vincenzo Camuccini
Roma nella Galleria Nazionale d'Arte Moderna

César s'impatiente de ces sourdes menaces et refuse d'y croire, au moins d'y penser. "Rome", disait-il, "est plus intéressée que moi à ma vie" et il avait renvoyé sa garde espagnole. La veille des ides, soupant chez Lépide avec un des conjurés, Decimus Brutus, la conversation était tombée sur la mort : "La meilleure", avait-il dit, "est la moins prévue, mieux vaut mourir une fois que de craindre toujours". Les conjurés sont inquiets, incertains. Cassius veut tuer Antoine et Lépide avec leur chef. Brutus demande qu'on ne frappe qu'un coup, dans son illusion, il croit que, le tyran mort, la liberté renaîtrait d'elle-même, et il ne veut pas ensanglanter son triomphe. En public, son maintien était calme, son coeur décidé mais, dans la solitude, la nuit surtout, son trouble et son agitation révèlent les combats que se livre encore cette âme malade, contre son faux héroïsme. Sa femme, Porcia, comprend qu'il médite quelque grand dessein, pour éprouver ses forces et son courage, avant de lui demander ce secret, elle se fit, dit-on, à la cuisse une profonde blessure.

Le jour des ides (15 mars 44), les conjurés se rendent de bonne heure au sénat, plusieurs d'entre eux, obligés comme préteurs de rendre la justice, montent sur leur tribunal en attendant César, il n'arrive pas : Calpurnie, troublée par un songe affreux, veut qu'il consulte les victimes, et les devins lui avaient défendu de sortir. Il se décide à renvoyer la séance à un autre jour mais en ce moment Decimus Brutus entre : il lui fait honte de céder aux vagues terreurs d'une femme, et, lui prenant la main, il l'entraîne. César avait à peine passé le seuil, qu'un esclave étranger, qui n'avait pu lui parler à cause de la foule, vient se remettre aux mains de Calpurnie, en la priant de le garder jusqu'au retour de César. Artémidore de Cnide, qui enseignait à Rome les lettres grecques, lui remet tout le plan de la conjuration. "Lisez", lui dit-il, "cet écrit, seul et promptement". Il n'en put trouver le temps. Les conjurés ont d'autres sujets d'inquiétude. Un homme dit à Casca : "Vous m'avez fait mystère de votre secret, mais Brutus m'a conté l'affaire". Casca, fort étonné et inquiet, allait tout révéler, quand l'autre ajoute en riant : "Et comment seriez-vous devenu en si peu de temps assez riche pour briguer l'édilité ?" Un sénateur, Popilius Lenas, ayant salué Brutus et Cassius d'un air plus empressé qu'il ne fait ordinairement, leur dit à l'oreille : "Je prie les dieux qu'ils donnent une issue favorable au dessein que vous méditez, mais je vous conseille de ne pas perdre un moment, car ce n'est plus un secret." Il les quitta, leur laissant dans l'esprit de grands soupçons que la conjuration ne soit découverte.

Cependant Porcia n'avait pu supporter l'angoisse de l'attente; elle s'était évanouie, on la croit morte, et un esclave court l'annoncer à Brutus. Maîtrisant sa douleur, il entre au sénat, où César enfin arrive. Aux portes de la curie, ce même Popilius Lenas, qui sait tout, a avec César un long entretien auquel le dictateur paraissait donner la plus grande attention. Les conjurés, ne pouvant entendre ses paroles, craignent une dénonciation; ils se regardent les uns les autres, s'avertissent, par l'air de leur visage, de ne pas attendre qu'on vienne les saisir et de prévenir les licteurs par une mort volontaire. Déjà Cassius et quelques autres mettent la main sous leur robe pour en tirer un poignard, lorsque Brutus reconnait aux gestes de Lenas qu'il s'agit, entre César et lui, d'une prière très vive. Il ne dit rien aux conjurés, parce qu'il y a au milieu d'eux beaucoup de sénateurs qui ne sont pas du secret, mais, par la gaieté qu'il montre, il rassure Cassius, et bientôt après, Lenas, ayant baisé la main de César, se retire.

Quand le sénat fut entré dans la salle, les conjurés environnèrent le siège de César, sous prétexte de l'attendre pour lui parler de quelque affaire et Cassius portant, dit-on, ses regards sur la statue de Pompée, l'invoqua, comme si elle eût été capable de l'entendre. Trebonius arrêta Antoine vers la porte et commença une conversation pour le retenir hors de la salle. Quand César entra, tous les sénateurs se levèrent, et, dès qu'il fut assis, les conjurés, se pressant autour de lui, firent avancer Tullius Cimber, récemment nommé gouverneur de Bithynie, qui lui demanda le rappel de son frère. Ils joignirent leurs prières aux siennes, prenant la main de César, lui baisant la poitrine et la tête. Il rejeta d'abord des prières si pressantes comme ils insistaient, il se leva pour les repousser de force. Alors Tullius lui arracha le haut de sa toge, et Casca, qui était derrière lui, le frappa d'un premier coup, la blessure n'était pas profonde. César, saisissant la poignée de l'arme, s'écria en latin : "Scélérat de Casca, que fais-tu ?". Casca appela son frère à son secours en langue grecque. Atteint de plusieurs coups à la fois, César porta ses regards autour de lui pour chercher un défenseur; quand il vit Brutus lever lui aussi le poignard, il quitta la main de Casca, qu'il tenait encore, et se couvrant la tête de sa toge, il livra son corps au fer des conjurés. Comme ils le frappaient tous à la fois, sans précaution, et qu'ils étaient serrés autour de lui, plusieurs furent blessés. Brutus, qui voulut avoir part au meurtre, reçut un coup à la main, tous les autres furent couverts de sang. Le héros tomba aux pieds de la statue de Pompée.

Livret :

  1. Jules César dans la boutique de Roma Latina

Liens externes :

  1. Jules César de l'encyclopédie libre Wikipédia
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