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  Les Maccabées (168-107) 

Antiochus persécute les Juifs

La possession de la Judée était de la plus haute importance pour le roi de Syrie. Cette province était comme son avant-garde contre l'Egypte s'il attaquait ce pays; et s'il ne faisait que se défendre, elle couvrait la vallée de l'Oronte et les routes de Phénicie qui menaient à sa capitale. De là les efforts des Séleucides pour s'assurer la possession de la Palestine. Mais Antiochus ne comprenant pas que, pour conserver une conquête, ce n'est pas la terre, mais le coeur des habitants qu'il faut conquérir, ne voulut régner que par la terreur; et quand il vit que ce système réussissait mal, il essaya de changer les lois et les moeurs du pays, de faire oublier Moïse et Jéhovah, de forcer enfin ce peuple à vivre à la grecque. C'était s'attaquer à plus fort que lui.

Dans le temple, sur l'autel même, Antiochus fit placer la statue de Jupiter Olympien; il défendit de pratiquer la loi, d'observer les sabbats, de célébrer les fêtes. Tous ceux qui refusaient d'obéir étaient sur-le-champ condamnés aux derniers supplices. Si la violence de la persécution fit succomber plusieurs Juifs, d'autres demeurèrent fermes et aimèrent mieux mourir que de se souiller en mangeant des viandes impures. Un des plus illustres entre ceux-ci fut Eléazar, vieillard vénérable et docteur de la loi. On le pressait de manger de la chair de porc; on voulait l'y contraindre en lui ouvrant la bouche par force; mais Eléazar, préférant une mort glorieuse à une abjuration des lois qu'il avait lui-même enseignées durant sa longue carrière, marcha volontairement au supplice et mourut en disant : Mon Dieu, qui connais toutes choses par une science sainte, tu vois qu'ayant pu me délivrer de la mort, je souffre dans ma chair de cruelles douleurs, mais que dans mon âme je sens une joie infinie de les souffrir pour toi.

Une famille entière, sept enfants et leur mère, donna au peuple juif un exemple plus admirable encore de résignation, de fidélité à la loi, et d'espérance dans la miséricorde divine : l'aîné mourut le premier; cinq autres, soutenus par l'exemple de sa mort courageuse, et par les fermes paroles de leur mère, méprisèrent comme lui les tortures, et rendirent leur vie au Seigneur, en témoignant qu'ils attendaient, par-delà le tombeau, une existence nouvelle. Antiochus, effrayé de l'inutilité des menaces et des supplices, voulut, par des paroles flatteuses et par des promesses, engager le plus jeune à quitter la religion de ses frères. L'enfant ne fut pas ébranlé; Antiochus exhorta la mère à lui inspirer des pensées plus salutaires, à se conserver au moins un enfant. Elle le promit, puis s'approchant de son fils elle lui dit en la langue du pays : Aie pitié de moi qui t'ai porté dans mon sein, qui t'ai nourri de mon lait : ne crains point ce cruel bourreau; montre-toi digne de tes frères, reçois la mort de bon coeur afin que par la miséricorde divine je te revoie avec tes frères dans la gloire que nous attendons. Le jeune homme interrompit sa mère en criant au bourreau : Qu'attends-tu de moi ? je n'obéis pas aux ordres d'Antiochus, mais à la loi de Moïse.... A l'exemple de mes frères, j'abandonne volontiers mon corps et ma vie pour la défense de notre loi sainte, je prie Dieu qu'il se montre bientôt favorable à notre nation; qu'il te contraigne par les tourments et les plaies de confesser qu'il est le seul Dieu et que son courroux, qui est justement tombé sur les Juifs, soit apaisé par ma mort et celle de mes frères. Le roi, transporté de fureur, fit tourmenter ce dernier encore plus cruellement que les autres, et leur mère après lui.

Mathathias

En ce temps-là, un prêtre, nommé Mathathias, sortit de Jérusalem pour ne plus voir l'affliction de son peuple et se retira sur la montagne de Modin; il avait cinq fils : Jean, Simon, Judas, appelé Maccabée, Eléazar et Jonathas. Bien tôt arrivèrent à Modin des officiers du roi Antiochus, pour y détruire la religion du vrai Dieu. Mathathias et ses fils restèrent inébranlables dans la foi de leurs pères, mais la plus grande partie des habitants déserta l'autel du Seigneur. Un jour Mathathias ne put contenir son indignation, et tua un Juif qui allait sacrifier publiquement aux idoles; il tua.... aussi l'officier qui le contraignait à offrir le sacrifice, et s'écria : Que quiconque aime la loi et reste fidèle à l'alliance du Seigneur me suive; et il s'enfuit vers les montagnes avec ses fils : une troupe nombreuse allait se joindre à eux, quand, attaquée un jour de sabbat, elle aima mieux se laisser égorger que de violer la loi. Mathathias et les siens furent saisis de douleur en apprenant cette nouvelle. Ils comprirent que l'ennemi profiterait trop de leur obéissance aux préceptes religieux, et pour tromper son espoir, dans l'intérêt même de leur culte, ils s'engagèrent à combattre durant les jours de fête s'ils étaient attaqués. Leur troupe grossit en peu de temps; car plusieurs des plus vaillants de la nation vinrent les joindre, et ils formèrent une petite armée avec laquelle Mathathias se porta de tous côtés, punissant les prévaricateurs et renversant les autels des idoles.

Quand Mathathias, après avoir organisé la résistance, se sentit près de sa fin, il parla ainsi à ses enfants : Voici un temps de châtiment, de ruine et de colère; soyez donc défenseurs zélés de la loi et donnez votre vie pour le maintien de l'alliance avec Dieu. Souvenez-vous des oeuvres que vos pères ont faites, considérez tout ce qui s'est passé de race en race, et vous trouverez qu'aucun de ceux qui mettent leur confiance en Dieu ne tombe dans l'affaiblissement. En même temps il leur rappelait les bénédictions que le Seigneur avait répandues en récompense de leur zèle sur Abraham, Joseph, Phinéès, Josué et Caleb, sur David, sur Daniel et ses trois compagnons, et il ajoutait : Ne craignez donc point les menaces de l'impie, parce que toute sa gloire n'est que poussière, et qu'il sera un jour la pâture des vers. Il s'élève aujourd'hui, et il disparaîtra demain. Armez-vous de courage, mes enfants, et combattez vaillamment pour la défense de la loi; car c'est elle qui vous comblera de gloire. Simon, votre frère, est un homme de bon conseil; suivez ses avis, et qu'il vous tienne lieu de père. Judas Maccabée a été fort et vaillant dès sa jeunesse; qu'il vous conduise aux batailles. Attirez à vous tous les observateurs de la loi, et vengez votre peuple. Mathathias bénit ensuite ses fils et fut réuni à ses pères.

Judas Maccabée (166-160)

Retour des Juifs
Judas Maccabée

Judas Maccabée devint, dit l'Ecriture, semblable à un lion dans les grandes actions. Il parcourut les villes de Juda, chassant et massacrant les impies, même les Juifs apostats, s'emparant des places fortes, et taillant en pièces un grand nombre d'ennemis. Au bruit des prodiges accomplis par sa valeur, Apollonius, gouverneur de Samarie, marcha contre lui avec une puissante armée. Judas le vainquit et le tua. Il prit son épée et s'en servit depuis dans toutes les batailles. Séron, général de l'armée de Syrie, se crut ou plus habile ou plus heureux qu'Apollonius : il vint, jusqu'à la montée de Boethoron, attaquer Maccabée avec une armée supérieure en nombre. Ce n'est pas le nombre des troupes qui donne la victoire, dit Judas à ses soldats; c'est du ciel que vient toute la force. Ils veulent nous faire périr avec nos femmes et nos enfants, pour s'enrichir de nos dépouilles; mais, nous restons unis, et combattons pour notre vie et notre loi. Le Seigneur les fera tomber devant vous, ne les craignez point. Il dit, court à l'ennemi, le renverse et le met en déroute : huit cents hommes furent tués, le reste se dispersa dans le pays des Philistins.

A la nouvelle de la défaite de ses généraux, Antiochus jura d'exterminer tous les Juifs; mais étant obligé de partir pour la Perse, il chargea Lysias du gouvernement de ses provinces en-deçà de l'Euphrate et du soin de poursuivre cette guerre. Lysias rassembla aussitôt une armée de quarante mille hommes de pied et de sept mille chevaux, et la plaça sous la conduite de trois généraux, Ptolémée, Gorgias, et Nicanor, qui, dans leur aveugle confiance, amenèrent avec eux, auprès d'Emmaüs, de nombreux marchands syriens auxquels ils promettaient des Juifs à vil prix. Cependant, réunis à Maspha, les soldats d'Israël jeûnèrent tout un jour, se couvrirent de cilices et de cendres, puis marchèrent à l'ennemi, animés d'un saint enthousiasme. Plus de trois mille Syriens périrent; leur camp fut pillé.

L'année suivante (165), Lysias vint lui-même avec soixante mille fantassins et cinq mille cavaliers. Judas l'attaqua avec dix mille hommes seulement et dispersa encore une fois ces forces redoutables. Alors le héros dit au peuple : Voilà vos ennemis défaits; allons maintenant relever et purifier le saint temple. Jérusalem était encore au pouvoir des troupes syriennes, Judas les refoula dans la citadelle et s'empara de la ville; puis toute l'armée gravit la montagne de Sion dans un religieux silence. Mais quand elle vit le temple dévasté, le sanctuaire profané, et partout des herbes et des arbustes sauvages, qui témoignaient de l'abandon où la maison du Seigneur avait été laissée, les gémissements éclatèrent, et tous ces glorieux soldats, tombant à genoux, se couvrirent la tête de cendre et de poussière. Judas choisit des prêtres fidèles pour purifier le temple, réparer les ruines et rétablir le culte. L'autel des holocaustes avait été profané; il fut détruit et remplacé par un autre qu'ils consacrèrent en chantant, pendant huit jours, des hymnes et des cantiques. Aujourd'hui encore les Juifs célèbrent ce glorieux anniversaire. Une haute muraille garnie de tours mit le temple à l'abri des attaques de la garnison syrienne, qui se trouva elle-même comme bloquée dans la citadelle.

Quand les nations voisines apprirent que le culte du Dieu des Juifs était rétabli dans le temple de Jérusalem, et que les murs et les tours de la cité sainte étaient relevés, elles s'inquiétèrent de cette puissance qui revenait au peuple de Dieu, et des hostilités éclatèrent sur toutes les frontières; mais Judas effraya les Iduméens par la ruine d'une de leurs cités, et battit en maintes rencontres les Ammonites. Les Philistins aussi s'agitaient; il courut leur enlever Gazer. Au milieu de ces succès dans le Sud de la Palestine, il apprit que les Juifs établis au-delà du Jourdain, dans le pays de Galaad, étaient assaillis par des troupes nombreuses que commandait Timothée, et que de Ptolémaïs, de Tyr et de Sidon, était sortie une armée qui menaçait la Galilée. Judas Maccabée pourvut à tout : avec Jonathas, il courut soumettre le pays de Galaad, et dispersa deux fois l'armée de Timothée. Durant cette expédition au-delà du Jourdain, son frère, envoyé vers le Nord, avait battu et poursuivi, jusqu'à Ptolémaïs, les forces des villes alliées. Joseph et Azarias, laissés pour chefs à Jérusalem, troublèrent seuls, par une tentative imprudente sur Jamnia, la joie causée par ces triomphes.

Pendant ces événements, Antiochus était dans la Perse. Attiré par la renommée des trésors renfermés dans Persépolis, il avait voulu s'en emparer; mais une révolte des habitants l'avait chassé, et il fuyait honteusement vers Babylone, quand il apprit que les Juifs, plusieurs fois vainqueurs de ses armées, devenaient chaque jour plus redoutables, que la maison du Seigneur était relevée et son culte rétabli. A ces nouvelles, transporté de fureur et déjà poursuivi par la vengeance divine, il fait presser la course rapide de son char; il va faire de Jérusalem le tombeau de tous les Juifs. A peine a-t-il prononcé ce serment que Dieu le frappe d'un mal incurable et secret, qui lui ronge les entrailles avec d'atroces douleurs. Cependant il précipite sa marche, et profère encore des menaces; mais Dieu le renverse de son char et meurtrit tout son corps. Alors ce prince orgueilleux, qui s'était flatté un moment auparavant de pouvoir commander aux flots de la mer, de peser dans sa balance les plus hautes montagnes, et d'atteindre jusqu'aux étoiles du ciel, sentit la main du Seigneur appesantie sur lui; les vers sortaient de son corps ainsi que d'une source intarissable, et ses chairs, tombant par lambeaux, exhalaient des miasmes insupportables à son armée et à lui-même. Averti par tous ces maux, Antiochus s'humilia; lui qui voulait raser Jérusalem et n'en faire qu'un sépulcre de morts, il témoignait alors qu'il la rendrait libre; il promettait d'égaler aux Athéniens ces mêmes Juifs qu'il avait jugés indignes de la sépulture; il s'engageait encore à enrichir de dons précieux le saint temple pillé par ses soldats, à fournir aux sacrifices, à embrasser même la religion des Juifs, et à publier dans le monde entier la toute-puissance de leur Dieu. Mais le juste châtiment du Seigneur était enfin tombé sur lui; il mourut au milieu des plus affreuses douleurs1. Son fils Antiochus V, surnommé Eupator, lui succèda.

Cependant Judas Maccabée continuait de défendre la religion et la liberté de sa patrie contre les infidèles; et la protection du Seigneur le suivait partout. Il voulut profiter des embarras inévitables d'un nouveau règne pour s'emparer enfin de la forteresse de Sion, dont la garnison, renforcée d'un grand nombre de Juifs infidèles, rendait dangereux le séjour de Jérusalem et la visite au temple; mais une double diversion l'obligea à en lever le siège. Il lui fallut aller combattre Gorgias du côté de la Méditerranée; et il l'avait à peine repoussé qu'il dut revenir contre Timothée, qui, à la tête d'une armée nombreuse, s'avançait pour dégager la citadelle de Sion. La bataille fut acharnée et sanglante. A la fin Judas l'emporta, poursuivit les fugitifs jusque dans Gazara, s'empara de cette place et passa au fil de l'épée tous ceux qui avaient cru trouver un abri derrière ses murailles; Timothée y périt.

L'acharnement des ennemis était égal à l'opiniâtre constance des Hébreux; Lysias approchait encore avec une armée formidable. Au bruit de ces désastres, il se hâta d'entrer en Judée, mais la confiance des Juifs dans la protection divine décuplait leurs forces, et la terreur marchait devant eux, le nom seul des héros qui les avaient guidés tant de fois à la victoire jetait l'épouvante dans les rangs ennemis.

Lysias campait sous les murs de Bethsara, place forte sur le chemin de la ville sainte. Judas le vainquit, et, pour sauver les débris de ses troupes, le général syrien proposa la paix; les Juifs l'acceptèrent à condition qu'ils jouiraient d'une entière liberté pour leur culte. Antiochus leur en donna par écrit la formelle assurance, et deux ambassadeurs romains alors à Antioche se rendirent garants de l'exécution du traité. Rome voyait avec plaisir les Juifs recouvrer une sorte d'indépendance, et sa politique intéressée favorisait les héroïques efforts d'un petit peuple dont la résistance épuisait les ressources des Séleucides.

Cependant la paix ne fut pas de longue durée; les hostilités fréquentes des gouverneurs des pays voisins forcèrent Judas Maccabée de recommencer la guerre. Encouragé par les heureux succès que le Seigneur accordait à ses armes, il reprit le dessein de chasser de la forteresse de Sion la garnison ennemie qui bloquait le temple et en fermait aux Juifs les avenues.

Pendant qu'il faisait ce siège, le nouveau roi rassembla cent mille hommes de pied, vingt mille chevaux, trente deux éléphants dressés au combat et portant des tours où s'étaient enfermés les plus vaillants des Syriens. Antiochus vint camper dans la plaine de Bethzacharia; Judas marcha audacieusement à sa rencontre. Dès que le soleil brilla, dit l'Ecriture, ses rayons réfléchis sur les casques et les boucliers firent resplendir les montagnes voisines; et, au bruit des trompettes, aux cris de cette multitude infinie, les plus fermes furent émus. Au milieu du combat, Eléazar, un des fils de Mathathias, vit un éléphant plus gros que les autres et portant une tour ornée des insignes du commandement; il crut que le roi s'y trouvait, et se faisant jour à travers les combattants il pénétra jusqu'à l'éléphant, se glissa sous son ventre et le perça de coups répétés. Le monstrueux animal tomba et l'écrasa dans sa chute. Mais le vaillant Maccabée mourait avec joie, croyant faire périr avec lui le persécuteur de sa race.

Cependant la disproportion des forces était trop grande; après d'héroïques efforts, les Juifs prirent le parti de la retraite. Antiochus les suivit jusqu'à Bethsara et forma le siège de cette place; la défense fut énergique, mais la place manquant de vivres se rendit. Le chemin de Jérusalem était ouvert, l'ennemi s'y précipita; il fut arrêté longtemps encore devant la ville sainte et ne pénétra dans ses murs qu'après avoir accordé des conditions honorables.

Les nouvelles qu'Antiochus avait reçues de Syrie l'avaient obligé de laisser son entreprise inachevée. Démétrius, surnommé Soter, fils de Séleucus IV et neveu d'Antiochus Epiphane, venait, en effet, sur les conseils de l'historien Polybe, de quitter secrètement Rome où son père l'avait envoyé en otage. Il se fit d'abord reconnaître dans une des villes de la côte de Syrie : salué roi par les habitants, il marcha aussitôt contre la capitale. Quand l'armée apprit cette nouvelle résolution, déjà mécontente du jeune roi, irritée contre Lysias, son ministre, elle se saisit d'eux et les fit mourir. Démétrius régna dès lors sans partage; il ne tarda pas à intervenir dans les affaires de la Judée.

Alcime, élevé par Antiochus V à la grande sacrificature, trouvait dans Judas un obstacle redoutable à son usurpation; il se rendit auprès du nouveau roi, lui témoigna par des présents son respect et son dévouement, et demanda son appui contre les patriotes qu'il accusait de troubler la paix du pays. Bacchides, général de Démétrius, conduisit en effet Alcime à Jérusalem et lui laissa des soldats pour sa garde. Mais une trahison du grand prêtre, qui fit assassiner soixante des compagnons de Judas, fit éclater de nouveau la guerre entre les hasidim, ou pieux, et les amis de l'étranger. Un autre général syrien, Nicanor, voulut encore s'interposer comme médiateur. Sa partialité en faveur du prêtre infidèle força Judas à rompre les négociations et à reprendre les armes. Nicanor fut battu et perdit cinq mille hommes. Rentré dans la forteresse de Jérusalem, il traita les prêtres avec mépris, et leur dit, en levant la main vers le sanctuaire : Si on ne me livre Judas avec son armée, je brûlerai ce temple et son autel. Mais ces menaces, il ne pouvait les accomplir qu'après une victoire. Les deux armées se retrouvèrent encore en présence près de Béthoron. Judas Maccabée et ses soldats, qui attendaient avec confiance le secours de Dieu, n'hésitèrent pas à engager le combat; et bientôt la victoire fut décidée. Trente-cinq mille hommes périrent du côté des ennemis. Nicanor avait été tué un des premiers. Sa main, qu'il avait osé lever contre le temple, fut clouée à un poteau en face du sanctuaire, et sa tête exposée au haut de la forteresse, comme un signe visible de la puissance de Dieu.

Malgré tant de succès, la guerre ne finissait pas. Juda comprit qu'il épuiserait difficilement les forces du roi de Syrie. Pour se fortifier contre lui par une alliance redoutable, il envoya des députés à Rome; un traité fut conclu, et Démétrius reçut des lettres menaçantes dans lesquelles le sénat lui faisait craindre d'être attaqué par mer et par terre, si les Juifs se plaignaient de nouveau.

Mais déjà il avait envoyé Bacchide contre Judas Maccabée avec la meilleure partie de ses troupes. Bacchide marcha sur Jérusalem et s'arrêta près de Beth-Rétho; son armée était nombreuse, elle comptait vingt mille hommes de pied et deux mille chevaux. Les Juifs, effrayés, se dispersèrent, et huit cents hommes seulement restèrent auprès de Judas : Si notre heure est arrivée, dit le héros à ceux qui l'entouraient, mourons courageusement pour nos frères et qu'aucune tache ne souille notre gloire. Puis il engagea le combat avec les plus vaillants de sa troupe. Il avait déjà enfoncé l'aile droite, commandée par Bacchide, quand l'ennemi, vainqueur de ses frères à l'aile gauche, se replia pour l'envelopper. La résistance fut longue et meurtrière; à la fin Judas tomba : Cet homme, dit Fléchier, qui portait la gloire de sa nation jusqu'aux extrémités de la terre, qui couvrait son camp du bouclier, et forçait celui des ennemis avec l'épée, qui donnait à des rois ligués contre lui des déplaisirs mortels, et réjouissait Jacob par ses vertus et ses exploits; cet homme, que Dieu avait mis autour d'Israël comme un mur où se brisèrent tant de fois toutes les forces de l'Asie, poussant enfin avec un courage invincible les ennemis qu'il avait réduits à une fuite honteuse, reçut le coup mortel et demeura comme enseveli dans son triomphe. Au premier bruit de ce funeste accident, toutes les villes de Judée furent émues; des ruisseaux de larmes coulèrent des yeux de tous les habitants. Ils furent quelque temps saisis, muets, immobiles. Un effort de douleur rompant enfin ce morne et long silence, d'une voix entrecoupée de sanglots ils s'écrièrent : Comment est mort cet homme puissant qui sauvait le peuple d'Israël? A ces cris Jérusalem redoubla ses pleurs, les voûtes du temple s'ébranlèrent, le Jourdain se troubla, et tous les rivages retentirent du son de ces lugubres paroles : Comment est mort cet homme puissant qui sauvait Israël? -

1. Ce récit est celui du IIe livre des Maccabées, chap. Ix. Le Ier livre, bien moins dramatique, omet tous ces détails.

Jonathas (160-144)

Après la mort du défenseur de Jérusalem, ses partisans se dispersèrent, et le général syrien Bacchide resta maître du pays, où il exerça d'affreuses cruautés; pour comble de maux la famine désolait la Judée. Alors les Juifs mirent encore une fois leur espérance dans l'héroïque famille de Mathathias, et les patriotes appelèrent à leur tête Jonathas, un des frères de Judas. Bacchide voulut se saisir de lui et le faire mourir, mais il s'enfuit au désert de Thécoa, d'où il fit des courses continuelles contre les Juifs résignés à la domination étrangère. Un jour Bacchide l'atteignit sur les bords du Jourdain. Après avoir vaillamment combattu, Jonathas traversa le fleuve à la nage sous les traits des ennemis, et dès qu'ils se furent éloignés, il recommença sa guerre d'escarmouches et de surprises soudaines. Bacchide, fatigué de cette lutte, couvrit le pays de forteresses et retint en otage à Jérusalem les enfants des premières familles. Ces précautions ne purent l'empêcher d'être de nouveau battu. Effrayé d'ailleurs par les lettres du sénat où son maître avait lu l'alliance du peuple romain avec les Juifs, il se décida enfin à traiter et quitta la Judée en promettant de n'y plus revenir. Jonathas fixa sa demeure à Machmas et pour un temps jugea en paix le peuple d'Israël (157 av. J. C. ).

Afin de consolider cette tranquillité, Jonathas renouvela avec le sénat et le peuple romain l'alliance conclue par Judas Maccabée. Mais après quelques années de repos utilement employées au bien de son peuple, Jonathas se trouva mêlé à de nouvelles guerres. Alexandre Bala, qui se prétendait fils d'Antiochus Epiphane, disputait le trône à Démétrius Soter. Les deux compétiteurs cherchèrent à attirer Jonathas dans leur parti. Alexandre lui envoya une robe de pourpre et une couronne d'or, avec une lettre dans laquelle il le nommait grand prêtre des Juifs. Avec cette lettre Jonathas fit reconnaître son autorité dans Jérusalem, en répara et en augmenta les fortifications, puis leva des troupes pour aider Alexandre contre Démétrius, dont les promesses ne purent ébranler sa fidélité. Démétrius ayant perdu dans une bataille la couronne et la vie, Jonathas alla complimenter le vainqueur à Ptolémaïs, et assista dans cette ville aux noces d'Alexandre avec la fille du roi d'Egypte. Le fils de Mathathias, le rebelle tant de fois poursuivi, maintenant chef de son peuple, siègeait donc avec les rois, digne récompeuse de sa constance héroïque ! (150 av. J. C. )

Cependant Démétrius Nicanor, fils de Démétrius Soter, réclama la couronne, et trouva dans Apollonius, gouverneur de la Coelésyrie, un général habile qui lui soumit, en peu de temps, une grande partie de l'empire. Mais Jonathas, qu'Apollonius avait envoyé défier dans Jérusalem en termes insultants, arrêta le cours de ses succès. Avec dix mille hommes divisés en deux corps, dont l'un était commandé par son frère Simon, il prit Joppé, défit Apollonius dans la plaine d'Azoth, brûla cette place avec son temple de Dagon, et rentra dans Jérusalem chargé d'un nouveau butin. En reconnaissance Alexandre lui envoya l'agrafe d'or que portaient les princes du sang, et lui donna la ville d'Accaron. Ces succès retardèrent pour quelque temps le triomphe de Démétrius. Mais Alexandre Bala n'eut pas à profiter longtemps des victoires de son allié ! Attaqué par son beau-père, il fut précipité du trône et forcé de s'enfuir chez les Arabes, qui le tuèrent. Ptolémée lui-même ne put jouir de son usurpation, car il mourut trois jours après, et Démétrius monta sans obstacle sur le trône de Syrie.

Ce prince, oubliant les services que le chef des Juifs avait rendus à Alexandre Bala, reçut ses présents et l'assurance de sa fidélité. Il consentit même à affranchir pour 300 talents, la Judée, la Samarie et la Galilée de tout tribut. Il mit bientôt l'alliance des Juifs à l'épreuve. Tryphon, ancien partisan de son compétiteur, avait ramené d'Arabie, pour le lui opposer, Antiochus, fils d'Alexandre Bala. Déjà Démétrius était assiégé dans son palais par les révoltés; il allait périr, quand Jonathas, à la tête de trois mille Juifs, entra dans Antioche, le délivra, et raffermit la couronne sur sa tête. Ce service était trop grand; au lieu de reconnaissance, il n'attira au héros juif que la jalousie et la haine du prince. Démétrius résolut de s'en défaire; mais son projet fut découvert, et Jonathas l'abandonna dès lors aux attaques de ses ennemis.

Antiochus VI, surnommé Théos, s'empressa de faire alliance avec Jonathas; il lui accorda les plus grands privilèges, et donna à son frère Simon le gouvernement de toute la côte, depuis Tyr jusqu'aux frontières d'Egypte. Jonathas, dévoué aux intérêts du nouveau roi, battit, près d'Azor, une armée levée par Démétrius, et soumit au jeune Antiochus Théos tout le pays jusqu'à Damas. Mais sa fidélité causa sa mort. Soupçonnant que Déodote Tryphon, principal ministre du jeune prince, aspirait pour lui-même à la couronne, il voulut dévoiler sa trahison et marcha contre lui. Tryphon le prévint, alla à sa rencontre et lui persuada de le suivre à Ptolémaïs, qu'il voulait, disait-il, lui remettre comme gage de sa foi. A peine l'y eut-il amené qu'il en fit fermer les portes, et lui déclara qu'il était son prisonnier. Simon envoya au traître 100 talents d'argent pour la rançon de son frère; Tryphon reçut l'argent, puis il fit égorger Jonathas avec ses enfants et mille de ses gens. Antiochus eut quelque temps après le même sort, et Tryphon prit le titre de roi.

Simon (143-135), et Jean Hyrcan (135-107)

Des cinq fils de Mathathias, il ne restait plus que Simon : le peuple le nomma souverain pontife à la place de Jonathas. Indigné des crimes et de la tyrannie de l'usurpateur, il s'allia contre lui avec Démétrius Nicanor. Ce prince lui renouvela toutes les promesses et tous les avantages qu'il avait faits à son frère, et lui concéda en propre les villes qu'il avait fortifiées. Simon, puissant alors par son administration habile et par la faveur de Démétrius, résolut de délivrer entièrement Israël du joug des étrangers. Les Syriens occupaient encore la forteresse de Jérusalem; il les attaqua, et, plus heureux que Judas et Jonathas, il les chassa. Libre désormais de donner tous ses soins à la prospérité de la nation, il s'appliqua à faire fleurir le commerce et l'agriculture, et s'empara du port de Joppé pour ouvrir des communications entre la Judée et les pays que baigne la Méditerranée. Les Romains renouvelèrent aussi l'alliance conclue avec ses frères. Sous ce gouvernement heureux et pacifique, chacun, dit l'Ecriture, se tenait assis sous sa vigne et sous son figuier. Les promesses de Zacharie s'étaient accomplies. On voyait, sur les places de Jérusalem, des vieillards appuyés sur un bâton, à cause du grand nombre de leurs jours, et la ville était remplie de jeunes garçons et de jeunes filles qui dansaient et chantaient sur les places publiques. Pour reconnaître tant de bienfaits, les Juifs déclarèrent que Simon et sa postérité jouiraient du pouvoir royal, jusqu'à la venue d'un prophète véritable, et cette déclaration gravée sur l'airain fut exposée sous les galeries du temple.

Depuis près de dix ans déjà, les Juifs goûtaient les douceurs d'une paix désirée si longtemps, quand Antiochus Sidétès, frère de Démétrius Nicanor et son successeur au trône de Syrie, rompit l'alliance qu'il avait conclue lui même, et voulut exiger un tribut. Simon le refusa; Antiochus dirigea aussitôt sur la Judée une armée nombreuse contre laquelle Simon envoya deux de ses fils, Judas et Jean Hyrcan. La rencontre eut lieu à Modin; les Syriens furent vaincus presque sans combat et prirent honteusement la fuite. Quelque temps après cette victoire, Simon inspectait les villes de la Judée; il écouta l'invitation perfide du gouverneur de Jéricho, Ptolémée son gendre, qui l'engageait à venir visiter une forteresse nouvelle, afin de l'assassiner avec ses enfants et de s'emparer du pouvoir: Simon vint s'offrir à ses coups, et périt égorgé avec Mathathias et Juda ses fils (135 av. J. C.). Jean Hyrcan échappa seul aux pièges de Ptolémée et prit aussitôt les armes pour venger la mort de son père. Il poursuivit le meurtrier, et le contraignit de s'enfermer dans la forteresse de Dagon, où il l'assiégea; mais Ptolémée l'ayant menacé d'égorger sous ses yeux sa mère qu'il retenait prisonnière, Hyrcan se retira.

Cependant Antiochus Sidétès avait à coeur de réparer la défaite de ses généraux. Il vint lui-même avec une armée nombreuse camper devant Jérusalem, et pressa le siège avec tant de vigueur qu'Hyrcan s'estima heureux d'accepter la paix à des conditions onéreuses. Il fut aussi contraint d'aider Antiochus dans son expédition contre les Parthes; mais à la nouvelle de la mort de ce prince (130), il rentra dans la Syrie, qu'il ravagea, soumit les Iduméens à un tribut annuel, et se déclara indépendant. Depuis ce moment, en effet, la domination des rois de Syrie cessa pour toujours en Palestine. Plus tard Hyrcan assiégea Samarie, s'en empara et la détruisit entièrement (109). La protection des Romains faisait respecter le prince des Juifs de ses voisins, que des guerres continuelles les uns contre les autres tenaient d'ailleurs fort occupés. Mais cette prospérité fut troublée au-dedans par les disputes de deux sectes ennemies, les pharisiens et les saducéens.

Les Pharisiens et les Saducéens

Les Pharisiens
Les Pharisiens

Les pharisiens étaient ainsi nommés du mot hébreu pérouschim (séparés), parce qu'ils affectaient de se séparer du peuple en prenant tous les dehors d'une sainteté rigide. Ils affichaient une grande sévérité de principes, et une exactitude minutieuse à payer la dîme, à observer, mieux que les autres citoyens, le jour du sabbat, les jeûnes, les ablutions et les prières. Si un étranger ou un Juif moins parfait touchait à leurs vases ou à leurs meubles, ces objets leur paraissaient souillés, et ils ne s'en servaient plus qu'après les avoir purifiés. Les scribes ou docteurs de la loi étaient dans leurs rangs. Ils admettaient non-seulement la loi de Moïse, mais encore les prophètes, les hagiographes et surtout les traditions principalement empruntées aux doctrines zoroastriennes durant la captivité. Ils prétendaient que ces traditions avaient été données à Moïse sur le mont Sinaï en même temps que la loi; aussi leur supposaient-ils la même autorité qu'à la loi écrite. Ils attribuaient tout à Dieu et au destin, et admettaient le libre arbitre, c'est-à-dire que tout se faisant par l'ordre ou la permission de Dieu, il dépend néanmoins de notre volonté de nous porter à la vertu ou au vice, de choisir entre le bien et le mal. Ils croyaient à l'existence des anges, c'est-à-dire à toute une classe d'êtres supérieurs, intermédiaires entre l'homme et la Divinité, les uns favorables, les autres ennemis et poussant l'homme au mal; ils admettaient l'immortalité des âmes, et supposaient en faveur des âmes des justes une espèce de métempsycose d'après laquelle elles pouvaient revenir sur la terre et animer d'autres corps. Les âmes des criminels étaient au contraire enfermées dans des cachots ténébreux pour y subir éternellement des supplices proportionnés à leurs fautes. Les pharisiens jouissaient auprès du peuple d'une immense considération, bien que le plus grand nombre d'entre eux n'eût que l'apparence des vertus que la secte affectait. Leur habitude de discuter à tout propos sur toutes questions, mais presque toujours sur des questions oiseuses et ridicules, au lieu de les compromettre aux yeux de la foule, augmentait encore leur crédit; et comme ils aimaient à se mêler de la politique, ils devinrent souvent redoutables à l'autorité.

Les saducéens, appelés ainsi du nom de Sadoc, leur chef, étaient les rivaux et les ennemis des pharisiens. Suivant l'historien Fl. Josèphe, ils rejetaient le dogme de la prédestination et enseignaient que l'homme est la seule cause de son bonheur ou de ses maux, selon qu'il use bien ou mal de son libre arbitre. L'Ecriture aussi nous apprend qu'ils niaient la résurrection des morts, l'immortalité de l'âme, le dogme des peines et des récompenses futures, enfin l'existence des anges et des démons. Ils rejetaient de même les traditions et n'admettaient que les livres du Pentateuque et des prophètes. Ils voulaient que l'homme servît Dieu, non par intérêt et par crainte, mais par pur amour, et enseignaient que nous recevons dès cette vie notre récompense; aussi étaient-ils implacables pour les méchants. Bien plus sévères que les pharisiens dans l'appréciation des oeuvres de l'individu et dans l'application des peines, il voulaient, par exemple, qu'on exécutât à la lettre la peine du talion, écrite dans la loi mosaïque, tandis que leurs adversaires se contentaient d'une composition en argent. Au reste ils avaient peu de partisans; mais comme ils faisaient consister le bonheur dans la jouissance des biens terrestres, ils complaient dans leurs rangs les grands et les riches, ce qui n'empêchait pas que leur crédit ne fût médiocre.

Les Pharisiens et les Saducéens

Les pharisiens étaient ainsi nommés du mot hébreu pérouschim (séparés), parce qu'ils affectaient de se séparer du peuple en prenant tous les dehors d'une sainteté rigide. Ils affichaient une grande sévérité de principes, et une exactitude minutieuse à payer la dîme, à observer, mieux que les autres citoyens, le jour du sabbat, les jeûnes, les ablutions et les prières. Si un étranger ou un Juif moins parfait touchait à leurs vases ou à leurs meubles, ces objets leur paraissaient souillés, et ils ne s'en servaient plus qu'après les avoir purifiés. Les scribes ou docteurs de la loi étaient dans leurs rangs. Ils admettaient non-seulement la loi de Moïse, mais encore les prophètes, les hagiographes et surtout les traditions principalement empruntées aux doctrines zoroastriennes durant la captivité. Ils prétendaient que ces traditions avaient été données à Moïse sur le mont Sinaï en même temps que la loi; aussi leur supposaient-ils la même autorité qu'à la loi écrite. Ils attribuaient tout à Dieu et au destin, et admettaient le libre arbitre, c'est-à-dire que tout se faisant par l'ordre ou la permission de Dieu, il dépend néanmoins de notre volonté de nous porter à la vertu ou au vice, de choisir entre le bien et le mal. Ils croyaient à l'existence des anges, c'est-à-dire à toute une classe d'êtres supérieurs, intermédiaires entre l'homme et la Divinité, les uns favorables, les autres ennemis et poussant l'homme au mal; ils admettaient l'immortalité des âmes, et supposaient en faveur des âmes des justes une espèce de métempsycose d'après laquelle elles pouvaient revenir sur la terre et animer d'autres corps. Les âmes des criminels étaient au contraire enfermées dans des cachots ténébreux pour y subir éternellement des supplices proportionnés à leurs fautes. Les pharisiens jouissaient auprès du peuple d'une immense considération, bien que le plus grand nombre d'entre eux n'eût que l'apparence des vertus que la secte affectait. Leur habitude de discuter à tout propos sur toutes questions, mais presque toujours sur des questions oiseuses et ridicules, au lieu de les compromettre aux yeux de la foule, augmentait encore leur crédit; et comme ils aimaient à se mêler de la politique, ils devinrent souvent redoutables à l'autorité.

Les saducéens, appelés ainsi du nom de Sadoc, leur chef, étaient les rivaux et les ennemis des pharisiens. Suivant l'historien Flavius Josèphe, ils rejetaient le dogme de la prédestination et enseignaient que l'homme est la seule cause de son bonheur ou de ses maux, selon qu'il use bien ou mal de son libre arbitre. L'Ecriture aussi nous apprend qu'ils niaient la résurrection des morts, l'immortalité de l'âme, le dogme des peines et des récompenses futures, enfin l'existence des anges et des démons. Ils rejetaient de même les traditions et n'admettaient que les livres du Pentateuque et des prophètes. Ils voulaient que l'homme servît Dieu, non par intérêt et par crainte, mais par pur amour, et enseignaient que nous recevons dès cette vie notre récompense; aussi étaient-ils implacables pour les méchants. Bien plus sévères que les pharisiens dans l'appréciation des oeuvres de l'individu et dans l'application des peines, il voulaient, par exemple, qu'on exécutât à la lettre la peine du talion, écrite dans la loi mosaïque, tandis que leurs adversaires se contentaient d'une composition en argent. Au reste ils avaient peu de partisans; mais comme ils faisaient consister le bonheur dans la jouissance des biens terrestres, ils complaient dans leurs rangs les grands et les riches, ce qui n'empêchait pas que leur crédit ne fût médiocre.

Les Esséniens

Une troisième secte, celle des esséniens, plus importante peut-être par ses opinions religieuses, doit occuper moins de place dans l'histoire politique, parce qu'elle ne prit jamais part aux dissensions qui déchirèrent la Judée.

Les esséniens se distinguaient par la pratique réelle de toutes les vertus, par l'amour désintéressé de Dieu et du prochain. Leur manière de vivre était austère : communauté de biens, nourriture frugale, table commune, uniformité de costumes, vacation assidue à la prière, à la méditation, ablutions fréquentes pendant le jour, tels étaient les signes pratiques et extérieurs qui les distinguaient des autres Juifs; leur manière de vivre avait un grand rapport avec celle des prophètes, et la plupart renonçaient au mariage; leurs opinions philosophiques et religieuses n'étaient pas moins remarquables; ils méprisaient la logique et la métaphysique comme des sciences inutiles à la vertu. Leur grande étude était la morale. Ils s'occupaient aussi de la lecture des livres anciens et pratiquaient la médecine; quant à la religion, ils admettaient, contrairement aux Saducéens, le dogme d'une vie future : ils pensaient que les âmes des justes allaient dans les îles Fortunées, et celles des méchants dans une espèce de Tartare; enfin, ils attribuaient tout au destin, ou, comme dit Josèphe, à la providence divine, et rien au libre arbitre; ils méprisaient les tourments de la mort, et ne mettaient aucune distinction entre les hommes, regardant les esclaves comme leurs égaux. C'était une secte inoffensive qui fuyait le tumulte des armes et des affaires pour cultiver en paix la vertu; d'ailleurs elle était peu nombreuse; aussi les esséniens jouissaient d'une estime si grande que la plupart des Juifs leur confiaient l'éducation de leurs enfants; dans des temps plus rapprochés, on a voulu voir en eux non-seulement les instituteurs de la vie monastique, mais le type des premiers chrétiens1.

Ainsi, de ces trois sectes religieuses, celle des pharisiens avait la plus grande importance politique. Appuyée sur le peuple, plus nombreuse que les deux autres, elle se faisait craindre quelquefois du pouvoir; aussi le roi Hyrcan, élevé dans leurs principes, mais les trouvant trop puissants, avait cessé de leur être favorable; il avait défendu la lecture de leurs livres dans les synagogues2, et favorisé les saducéens, leurs rivaux. Après sa mort, les pharisiens se vengèrent en faisant condamner sa mémoire. Ils empêchèrent de sonner les trompettes sacrées pour honorer ses funérailles.

1. L'importance historique de cette secte nous engage à donner sur elle quelques détails tirés par M. Munk de Josèphe et de Philon.
Les esséniens ou esséens, issus des Pharisiens, formaient une association de philosophes pratiques, qui joignaient aux croyances pharisiennes les principes d'une morale exaltée, et s'appliquaient aux vertus pratiques, à la tempérance et au travail. On ne saurait dire quelle fut l'origine de cette association, ni quel est le sens exact du nom d'esséniens. On a cru voir dans ce nom le mot syriaque hasaya (les pieux), et on a pensé que les esséniens étaient les mêmes que ceux que les livres des Maccabées désignaient par le nom hébreu d'assidéens ou hasidim, mais quelque recommandable que soit d'ailleurs cette étymologie du mot esséniens, il nous semble bien plus que ce nom vient du syriaque asaya (les médecins), et que les esséniens de Palestine s'étaient formés sur le modèle d'une secte ou association juive d'Egypte portant le nom de thérapeutes (0epxTrevroz ) ou médecins (des âmes). Les thérapeutes vivaient dans la solitude et se livraient à l'abstinence et à la contemplation; les esséniens vivant dans un monde où le côté pratique, dans la religion comme dans la vie sociale, était bien plus apprécié que les spéculations philosophiques des Juifs d'Egypte, cherchaient à diriger les principes philosophiques des thérapeutes vers un but plus pratique; et, malgré leur penchant pour la vie ascétique et contemplative, ils restaient en relation avec le monde extérieur, et cherchaient à servir la société en lui donnant l'exemple d'une vie laborieuse, d'une piété sincère et d'une vertu constante qui domptait toutes les passions humaines. Josèphe, dans le deuxième livre de la guerre des Juifs, entre dans de longs détails sur l'association des esséniens, qui, de son temps, comptaient environ 4000 membres; nous reproduirons ici les traits les plus saillants de sa description.
Les esséniens avaient dans plusieurs villes et villages de la Palestine des établissements où ils demeuraient ensemble. Ceux qui entraient dans leur société devaient y apporter tout ce qu'ils possédaient; les biens de la société, confiés à des administrateurs, appartenaient à tous les membres en commun, et il n'y avait parmi eux ni riches ni pauvres. Les différents établissements accordaient mutuellement à leurs membres la plus généreuse hospitalité; l'essénien qui voyageait était sûr de trouver chez ses confrères des autres localités tout ce dont il avait besoin, et d'y être reçu comme dans sa propre famille. Le voyageur n'emportait rien, si ce n'est des armes pour se défendre contre les brigands; car, dans chaque localité, il y avait un délégué de la confrérie chargé de distribuer aux voyageurs des vêtements et des vivres.
La journée était divisée, chez les esséniens, entre la prière, les ablutions, le travail et les repas communs. Aucun mot profane ne sortait de leur bouche avant le lever du soleil, qu'ils saluaient chaque matin par des prières selon l'antique usage. Ensuite les supérieurs renvoyaient chacun à sa besogne; après avoir travaillé jusqu'à cinq (onze) heures, ils se baignaient dans l'eau froide et se réunissaient pour le repas. lls entraient dans leur salle à manger avec un air solennel, comme si c'était un temple, et s'asseyaient dans le plus profond silence. Chacun recevait un pain de la main du boulanger, et le cuisinier apportait à chacun un plat avec un seul mets. Avant et après le repas, un prêtre prononçait une prière. Avant de retourner au travail, ils ôtaient le vêtement qu'ils avaient pris pour le repas et qu'ils considéraient comme sacré. Le soir, ils se réunissaient de nouveau pour un second repas.
Ils ne faisaient rien sans l'ordre de leurs supérieurs, excepté quand il s'agissait de porter secours ou de pratiquer la charité; ils étaient toujours libres d'assister les malheureux, mais pour donner quelque chose à leurs propres parents, il fallait la permission des supérieurs. - Celui qui voulait être reçu dans leur confrérie devait d'abord se soumettre, pendant un an, à leur manière de vivre, avant d'être admis dans l'établissement; ce n'était qu'après avoir donné des preuves suffisantes de tempérance que le novice était reçu dans la confrérie et prenait part aux ablutions; mais les membres anciens, n'entretenaient encore aucun rapport avec lui, et évitaient même son contact comme une souillure. Pour être admis au repas commun, il lui fallait traverser deux autres années d'épreuves. Au bout de ce temps, s'étant montré digne d'être membre de la confrérie, il y était reçu sans réserve après s'être engagé par de terribles serments à s'astreindre aux devoirs imposés à la confrérie. Il jurait: d'observer la piété envers Dieu et la justice envers les hommes; de ne nuire à personne, ni de son propre mouvement, ni par ordre; de haïr toujours les injustices et d'aider les justes; de garder sa foi à tout le monde et principalement aux autorités, parce que tout pouvoir venait de Dieu; de ne pas abuser du pouvoir s'il y arrivait lui-même, et de ne pas chercher la splendeur des vêtements et d'autres ornements pour s'élever par là au dessus de ses subordonnés; d'aimer toujours la vérité et de dévoiler les menteurs : de garder ses mains pures de larcin, et son âme de tout gain illicite; de ne rien cacher à ses confrères (des mystères de la secte), et de ne rien révéler aux autres, dût-il être menacé de la mort; de ne communiquer à personne les doctrines de la secte autrement qu'il ne les aurait reçues lui-même; enfin de conserver avec soin les livres de la secte et les noms des anges.
Leurs moeurs étaient très-austères.
Ceux qui se rendaient coupables d'un grave péché étaient exclus de la confrérie et abandonnés à leur sort. Pour prononcer un jugement, il fallait une réunion de cent membres; la sentence de ces juges était irrévocable. Après Dieu, ils avaient le législateur (Moïse) en grande vénération; si quelqu'un avait blasphémé contre lui, il était puni de mort. Ils fuyaient les voluptés comme un crime, et considéraient comme la plus grande vertu de l'homme de dompter ses passions. La plupart d'entre eux renonçaient au mariage, et élevaient des enfants étrangers. Dans l'observance des lois cérémonielles, ils étaient quelquefois très-minutieux, et ils avaient aussi certains usages singuliers; ainsi, par exemple, ils s'abstenaient de cracher devant eux ou à droite; ils évitaient le contact de l'huile comme une chose impure, et si quelqu'un d'eux avait eu involontairement un peu d'huile sur quelque partie de son corps, il s'essuyait et se frottait avec soin. Ils tenaient toujours à ce que leurs vêtements fussent de couleur blanche, mais peu leur importait qu'ils fussent propres; ils trouvaient même un certain mérite dans la négligence. Pour leurs besoins naturels, ils observaient strictement les prescriptions du Deutéro nome (chap. XXIN, V. 13 et 14); à cet effet, chaque novice recevait, avec le vêtement blanc et le tablier (pour le bain), une bèche pour creuser la terre. Ils cherchaient à vaincre ces besoins pendant le jour du sabbat, qu'ils observaient, en général, avec une grande rigueur; ils n'osaient en ce jour remuer aucun objet de sa place. Ils consacraient le sabbat à la lecture de l'Ecriture sainte et des livres de leur secte; ils étudiaient avec un grand zèle certains écrits de médecine qui traitaient des vertus occultes des plantes et des minéraux. Il y en avait parmi eux qui prétendaient pouvoir prédire l'avenir. Au reste, ils étaient d'une moralité exemplaire; ils s'efforçaient de réprimer toute passion et tout mouvement de colère, et, dans leurs relations, ils étaient toujours bienveillants, paisibles et de la meilleure foi. Leur parole avait plus de force qu'un serment; aussi considéraient-ils le serment comme une chose superflue et comme un parjure, et ils n'en prêtaicnt plus après celui par lequel ils avaient été reçus dans la confrérie.
Ils supportaient, avec une admirable force d'âme et le sourire sur les lèvres, les plus cruelles tortures plutôt que de violer le moindre précepte religieux. Leur vie sobre et leurs moeurs simples et austères les faisaient arriver à un âge très-avancé; on voyait parmi eux beaucoup de centenaires.
Nous citerons encore un passage de Philon, qui nous donne sur les occupations des esséniens quelques détails qui manquent dans la description de Josèphe : Ils servent Dieu, dit Philon, avec une grande piété, non pas en lui offrant des victimes, mais en sanctifiant leur esprit. Ils habitent les villages et fuient les villes, à cause des déréglements habituels des citadins, sachant que, par leur contact, l'âme est atteinte d'un mal incurable, tel que la maladie qui provient d'un air pestiféré. Il y en a parmi eux qui cultivent la terre; d'autres s'appliquent aux arts qui accompagnent la paix, et ils sont utiles par là à eux-mêmes et à leur prochain. Ils n'amassent pas l'argent et l'or, et ne cherchent pas à augmenter leurs revenus en achetant de grands terrains; ils s'efforcent seulement d'avoir le strict nécessaire pour vivre. Presque seuls d'entre tous les hommes, ils sont (pour ainsi dire) sans argent et sans possessions, plutôt par leurs moeurs que parce que la fortune leur fait défaut, et ils sont réputés les plus riches, parce que la richesse consiste pour eux dans la frugalité et dans le contentement. Vous ne trouverez chez eux aucun artisan qui fabrique des flèches, des javelots, des glaives, des casques, des cuirasses ou des boucliers, en général aucun armurier, aucun qui fasse des machines ou quoi que ce soit qui ait rapport à la guerre, même aucun qui embrasse une profession paisible pouvant conduire au mal. Ainsi ils ignorent jusqu'au rêve des métiers de commerçant, de cabaretier, de fréteur, car ils repoussent loin d'eux tout ce qui donne lieu à la cupidité. Il n'existe pas un seul esclave chez eux; ils sont tous libres et travaillent les uns pour les autres. Ils rejettent la domination, non seulement comme une chose injuste qui détruit l'égalité, mais comme une chose impie, renversant la loi de la nature, qui, semblable à une mère, a mis au monde et a élevé tous les hommes, et les a faits égaux comme des frères germains, non pas de nom, mais de fait; mais la rusée cupidité, l'emportant sur cette parenté, produit l'éloignement au lieu de la familiarité, l'inimitié au lieu de l'amitié. La partie logique de la philosophie n'étant pas nécessaire pour acquérir la vertu, ils l'abandonnent aux chasseurs de mots; la partie physique étant au-dessus de la nature humaine, ils l'abandonnent à ceux qui prétendent s'élever dans les hautes régions, excepté toutefois ce qui traite de l'existence de Dieu et de l'origine de tout ce qui est. Mais la partie morale, ils l'étudient avec un grand zèle, en prenant pour guides les lois nationales, dont l'intelligence (selon eux) est inaccessible à l'esprit humain, sans une inspiration divine; ils s'instruisent dans ces lois et en tout temps, mais principalement le septième jour (de la semaine), qui est réputé un jour sacré, et pendant lequel ils s'abstiennent de toute autre occupation. Réunis dans les lieux saints, qu'on appelle synagogues, ils forment un auditoire, assis par classes et dans un ordre convenable suivant l'âge, les jeunes au-dessous des anciens. L'un prend les livres et lit; un autre d'entre les plus expérimentés aborde les matières difficiles, et les explique; car la plupart des sujets sont présentés chez eux par des symboles, selon la méthode des anciens, etc.
Les dogmes des esséniens étaient au fond les mêmes que ceux des pharisiens; seulement nous y remarquons quelques modifications produites par l'exaltation des esséniens. Ceux-ci, comme l'affirme Josèphe, attribuaient tout au destin, et croyaient que rien n'arrivait à l'homme que par le décret du destin, ou plutôt de la Providence; selon les esséniens, dit-il ailleurs, tout devait être abandonné à Dieu. Il est évident que, par le mot destin (eiuxp p evo), il faut entendre la providence divine; mais il paraîtrait toujours, d'après Josèphe, que les esséniens refusaient à l'homme le libre arbitre, ce qui ne s'accorde pas bien avec les austérités volontaires qu'ils s'imposaient pour plaire davantage à la Divinité, et acquérir un mérite plus grand. Josèphe me se prononce pas assez clairement sur ce point; peut-être les esséniens ne se rendaient-ils pas compte eux-mêmes des conséquences de leur principe.
Selon Philon(loc. cit.), ils faisaient remonter à Dieu tout ce qui est bon; mais ils ne le croyaient l'auteur d'aucun mal. Les esséniens ont pu, dans leur exaltation, ôter à l'homme le mérite des bonnes oeuvres et le croire responsable du mal; leurs austérités avaient peut-être pour but d'éviter jusqu'au moindre contact du mal. Nos documents ne suffisent pas pour nous former une idée nette de ce que les esséniens enseignaient sur le destin ou la Providence et sur ses rapports avec les actions humaines. La doctrine des esséniens sur la permanence de l'âme humaine est conforme à celle des pharisiens; il résulte d'un passage de Josèphe qu'ils s'exprimaient à cet égard dans un langage figuré, car il n'est pas possible que les esséniens aient entendu à la lettre ce que Josèphe leur fait dire sur le séjour des âmes après la mort. L'âme, disaient-ils, descendue de l'éther le plus subtil et attirée dans le corps par un certain charme naturel, y demeure comme dans une prison; délivrée des liens du corps, comme d'un long esclavage, elle s'envole avec joie. Les âmes des bons vivent dans un lieu au-delà de l'Océan, ou il n'y a ni pluie, ni neige, ni chaleur qui les incommode, et où l'on ne sent que le souffle d'un doux zéphyr; celles des méchants sont reléguées dans un réduit sombre et froid, où elles sont livrées à un supplice éternel.

2. Comme d'après la loi il ne pouvait y avoir qu'un seul temple, on avait ouvert dans toutes les villes de la Judée des synagogues ou lieux de réunion destinés à la prière en commun et à l'instruction religieuse, à la lecture, au commentaire des livres saints, aux discussions théologiques. Chaque synagogue avait un conseil d'anciens qui réglait les affaires religieuses et temporelles de la communauté. Des écoles pour les enfants étaient attachées aux synagogues; d'autres écoles étaient tenues par les scribes ou docteurs. Ces écoles étaient gratuites, les docteurs devant tous avoir un métier manuel qui les fit vivre. Cette coutume juive a été, comme mille autres, adoptée par les Arabes musulmans.

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