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 Les Juges 

Les tribus réunies

Passage du Jourdain

A la mort de Josué, les Hébreux, demeurés sans chefs, donnèrent sans doute au conseil des anciens, composé de soixante-dix membres, et que Moïse avait institué dans le désert, le soin de régler les affaires générales. Les douze tribus formèrent alors comme un Etat fédératif dont les liens furent : le culte de l'Eternel et l'observation des lois mosaïques, la dignité de grand prêtre, c'est-à-dire l'unité du sacerdoce, la distribution des lévites dans tout Israël, enfin la nécessité pour chaque Hébreu de venir tous les ans offrir les prémices des fruits de la terre devant le sanctuaire du Seigneur établi à Silo, et dans les circonstances importantes l'assemblée générale du peuple.

Sous un pareil gouvernement qui manquait de force parce qu'il manquait d'unité, les Hébreux n'achevèrent que lentement la conquête commencée avec tant d'éclat par Josué. Cependant, tant que vécut la génération qui avait vu les merveilles accomplies par le Seigneur, le peuple resta fidèle à ses promesses.

Quand Josué fut mort, dit le livre des Juges, les enfants d'Israël dirent au Seigneur : Qui marchera à notre tête pour combattre les Chananéens ? Qui sera notre chef dans cette guerre ? Dieu, qui voulait de libres hommages, refusa, pour éprouver son peuple, de lui donner un chef militaire, et le laissant à lui-même sous l'inspiration de sa foi et les conseils du grand prêtre, il répondit : Juda vous guidera; je lui ai livré cette terre. Juda, appelant donc à lui son frère Siméon, reprit les armes, et les deux tribus se jetèrent sur les Phéréséens et leur tuèrent dix mille hommes. Ils prirent leur roi Adonibézec, et lui coupèrent les extrémités des pieds et des mains. J'ai ainsi fait, disait le malheureux, à soixante-dix rois, et ils mangeaient sous ma table les miettes qui en tombaient; comme j'ai traité les autres, Dieu m'a traité.

Jérusalem fut attaquée ensuite; mais les Jébuséens, réfugiés dans la forteresse de Sion, en restèrent maîtres. Nombre de villes chananéennes échappèrent ainsi à cette conquête qu'une main habile et puissante ne dirigeait plus. Juda et Siméon ne purent prendre Gaza, Ascalon, Azoth et Accaron. Benjamin échoua contre Jébus; Manassé contre Bethsan, Thanac, Dor, Balac, Mageddo et Jeblaam; Ephraïm contre Gazer; Zabulon contre Cédron et Domana; Azor contre Acco, Tyr, Sidon, etc.; Nephthali contre Baethsamys et Baethenect. Dan fut enfermé par les Amorrhéens dans la montagne jusqu'au jour où la main d'Israël put s'appesantir sur eux et sur toute la lignée des Chananéens.

Othoniel, Aod et Samgar

Cependant la génération née au désert et instruite par Moïse, avait disparu; à sa place, une génération nouvelle s'était élevée qui ne connaissait plus le Seigneur1. Alors, les enfants d'Israël firent le mal, et, entraînés par l'exemple des peuples impies qu'ils n'avaient pas exterminés suivant l'ordre de Moïse et qui habitaient au milieu d'eux, ils voulurent des dieux visibles, et allèrent sacrifier aux autels de Baal. Le Seigneur, irrité, suscita des vengeurs à sa loi. Le premier fut Chusan, roi de la Syrie des rivières (Mésopotamie), qui tint Israël en servitude pendant huit années (1558-50). Le malheur ramena le peuple à son Dieu; ils implorèrent le Seigneur; et Othoniel, animé de l'esprit de l'Eternel, se leva contre Chusan et le tua. Pendant quarante années, Othoniel, cet homme fort et sage, jugea Israël.

Mais les Hébreux retombèrent dans leurs premières fautes; cette fois ce furent les peuples du Sud et de l'Est qui furent les instruments de la colère divine; Eglon, roi de Moab, et allié d'Amalec et d'Ammon, les assujettit pendant dix-huit ans. Au bout de ce temps, Aod qui combattait à la fois des deux mains, poignarda Eglon; puis, faisant retentir des sons de la trompette toute la montagne d'Ephraïm, il appela à lui les enfants d'Israël, et les délivra des Moabites.

Après Aod, se leva Samgar, qui, avec un soc de charrue, tua six cents Philistins et sauva Israël.

1. Je passe sous silence le crîme des Benjamites, qui attira sur eux la vengeance des autres tribus, et une guerre qui se termina par leur extermination presque entière. On ne sait où placer ce fait mentionné dans le livre des Juges.

Débora

Jabin, roi d'Azor, les soumit une troisième fois pendant vingt années, car il avait neuf cents chariots armés de faux. Or, il y avait en ce temps une prophétesse nommée Débora. Assise à l'ombre d'un palmier, entre Rama et Béthel, sur la montagne d'Ephraïm, elle jugeait le peuple qui, sans cesse, montait vers elle. Un jour elle appela Barac, fils d'Abinéem, et lui dit : Voici l'ordre du Seigneur; prends dix mille hommes de Nephthali avec dix mille de Zabulon, et va sur la montagne du Thabor. Quand tu seras au torrent de Kison, je t'amènerai Sisara, le général de Jabin, et je te le livrerai avec tous ses chariots de guerre. Quand Barac descendit du Thabor, Sisara et tous les siens, frappés d'épouvante, s'enfuirent. Mais Jaël, femme de Chaber, qui avait ouvert sa tente comme un asile au chef chananéen, lui enfonça, durant son sommeil, un clou dans la tempe. La main d'Israël, redevenue puissante depuis cette victoire, ne cessa plus de frapper jusqu'à ce que Jabin lui-même eût été exterminé. Alors Débora et Barac, fils d'Abinéem, chantèrent:
Ecoutez, rois et satrapes, écoutez le cantique du Dieu d'Israël :
Seigneur, quand vous êtes sorti de Seïr et que vous passiez au pays d'Edom, la terre a tremblé devant votre face, O Seigneur ! Les monts ont chancelé sur leur base.
Du temps de Samgar, fils d'Anath, les routes saintes n'étaient plus suivies, et chacun marchait par des sentiers détournés, par des voies tortueuses.
Il n'y avait plus de vaillants hommes dans Israël, mais je me suis levée, moi, Débora; je me suis levée, moi, la mère d'Israël.
Ils ont choisi des dieux nouveaux ! Aussitôt la guerre est venue battre leurs murailles; et pas une lance, pas un bouclier ne se montraient dans les quarante mille soldats d'Israël ! Mais mon coeur s'est réjoui; béni soit le Seigneur, car les guerriers sont enfin accourus.
Courage, courage, Débora; réveille-toi, et chante le cantique. Lève-toi, Barac, et saisis tes captifs.
Il est descendu contre les forts, et le peuple de Dieu est descendu avec moi contre les puissants.
Ephraïm est venu le premier; puis tu es arrivé, Benjamin, avec tes peuples; et Zabulon et les chefs d'Issachar.
Mais, dans Ruben, se tenaient de longs et nombreux conseils. Que fais-tu là, Ruben, au milieu de tes claies ? Etait-ce pour entendre le bêlement de tes troupeaux ? Oh ! Les longs conseils !
Galaad, au-delà du Jourdain, Dan qui habite près du port du navire, et Azer qui est assis au bord des grandes eaux, sont restés tranquilles.
Mais Zabulon a joué sa vie contre la mort, et Nephthali est monté sur ces collines pour venir à nous.
Les rois se sont mis en bataille; les rois ont combattu à Thanach, aux eaux de Mageddo; mais ils n'ont pas emporté le butin.
Du ciel, les étoiles ont combattu pour nous; de leur voie céleste elles ont combattu Sisara.
Le torrent de Kison, le torrent de nos pères, a roulé leurs cadavres; mon souffle puissant a brisé le fort.
Leurs braves s'enfuyaient; ils fuyaient vite; mais les pieds de leurs chevaux s'embarrassèrent....
Bénie soit entre les femmes, Jahel, femme de Chaber, et qu'elle soit bénie dans sa tente.
Il lui demanda de l'eau, elle lui donna du lait.
Mais de sa main gauche elle prit un clou, et de sa droite un marteau; elle a choisi la place pour frapper, et Sisara est tombé.
Il est tombé, et il a dormi; mais il ne s'est plus relevé. Cependant sa mère regarde par la fenêtre et s'écrie : Pourquoi son char s'est-il rougi de sang? Pourquoi ses chevaux tardent-ils ? Et la plus sage d'entre ses femmes lui répond, et elle-même elle se dit :
Peut-être que maintenant il partage les dépouilles; pour lui-même, il choisit un manteau brillant, un manteau de diverses couleurs; pour lui-même, il choisit des bandelettes variées dont il ornera sa tête; il prend sa part de butin....
Qu'ainsi périssent, O Seigneur, tous tes ennemis! Mais que ceux qui t'aiment brillent comme le soleil, quand il se lève dans sa puissance.

Gédéon

Cette victoire assura aux Hébreux une paix de quarante années; mais, au bout de ce temps, ils retombèrent dans leurs fautes passées : et Dieu les livra, pendant sept ans, aux Madianites. Gédéon, fils de Joas, de la tribu de Manassé, fut leur libérateur. Il battit un jour du blé dans son pressoir pour n'être pas vu des Madianites, quand un ange lui apparut et lui dit : Va, et avec ta force tu délivreras Israël, car c'est Dieu qui t'envoie. Gédéon hésitait cependant, mais un prodige arrivé sous ses yeux, deux miracles opérés à la vue d'Israël, le déterminèrent et le firent reconnaître pour juge. Il marcha aussitôt contre les Madianites unis aux Amalécites, et campés dans la vallée de Jezraël. Gédéon avait alors sous ses ordres trente-deux mille hommes; mais Israël aurait pu se glorifier contre l'Eternel en disant : Mon bras m'a délivré. Pour prévenir l'ingratitude, et l'orgueil de son peuple, Dieu ordonna à Gédéon de laisser partir ceux qui le désiraient; vingt mille hommes sortirent du camp. Des dix mille qui restaient, Gédéon ne prit avec lui que trois cents soldats, les seuls qui, en traversant le ruisseau d'Harud, avaient bu sans s'arrêter et sans plier le genou. Il leur donna pour armes des trompettes et des torches enfermées dans de grands vases de terre; et, par trois routes différentes, il marcha aux tentes de Madian. A l'heure de minuit, cette petite troupe entoure le camp. Au signal de Gédéon, les trompettes sonnent, les vases volent en éclats, et les torches projettent, au milieu des ténèbres, une lueur sinistre. Alors les trois cents braves poussent ensemble un même cri : L'épée du Seigneur et de Gédéon ! Les Madianites croient leur camp surpris et incendié; ils s'enfuient de toutes parts, se frappent les uns les autres dans l'obscurité, et livrent aux Hébreux une victoire facile.

Après ce brillant succès, Gédéon refusa la royauté qu'Israël lui offrait. Il ne voulut pas d'autre titre que celui de juge (sehophet), et il le garda pendant quarante années, jusqu'au jour de sa mort. -

Abimélech

abimelech
Abimélech

Gédéon avait eu de diverses épouses soixante et onze enfants. Un d'eux, Abimélech, se rendit aussitôt à Sichem, patrie de sa mère; et ayant obtenu des habitants quelque argent en don, il leva une troupe d'hommes misérables, avec laquelle il se saisit de ses frères qu'il égorgea sur la même pierre. Un seul, Jotham, lui échappa.

Quand Jotham apprit que les Sichémites avaient conduit le meurtrier sous le chêne qui croît près de la ville et l'avaient reconnu roi, il monta sur le haut du mont Garizim, et élevant la voix, il s'écria : Ecoutez-moi, vous tous, hommes de Sichem, et le Seigneur aussi vous écoutera.

Un jour, les arbres se mirent en route pour se chercher un roi, et ils dirent à l'olivier : "Règne sur nous." Mais l'olivier leur répondit : «Abandonnerai-je la sève qui me nourrit et qui me vaut les bénédictions des hommes, pour aller m'élever au-dessus des autres arbres?»

Alors ils dirent au figuier : «Viens et sois notre roi». Mais il leur répondit : «Voulez-vous que je renonce à mes sucs si doux, à mes fruits si bons, pour aller planer sur vous ?»

Alors les arbres allèrent encore et dirent au buisson d'épines : «Viens et sois notre roi.» Et le buisson d'épines leur répondit : «Si, en vérité, vous voulez m'oindre et m'établir roi sur vous, venez et placez-vous sous mon ombre. Si vous ne le faites pas, que le feu sorte de mes épines, et qu'il consume les cèdres du Liban».

Alors Jotham ajouta : Hommes de Sichem, si c'est avec raison que vous vous êtes élevés contre la maison de mon père, qu'Abimélech soit votre joie. Mais si vous avez agi contre la justice, que le feu sorte d'Abimélech, et qu'il dévore les hommes de Sichem; et que le feu sorte de Sichem et qu'il dévore Abimélech. Ayant ainsi parlé, il s'enfuit. La discorde, en effet, ne tarda pas à éclater entre cet homme ambitieux et cruel et les Sichémites qui l'avaient appelé leur frère quand il était venu vers eux pour la première fois. Sichem essaya, par une révolte, de secouer le joug. Ses espérances et ses efforts furent vains. Abimélech s'empara de la ville, rasa ses remparts, et fit périr, au milieu des flammes, mille personnes réfugiées dans une tour. Puis il marcha contre Thèbes qui s'était aussi soulevée. Les habitants, renfermés dans la citadelle, allaient éprouver le même sort que les Sichémites; déjà Abimélech s'approchait pour y mettre le feu, quand une vieille femme l'atteignit à la tête avec un fragment de meule de moulin et le renversa. Abimélech se sentit mourir; il appela son écuyer. Frappe-moi de ton épée, lui dit-il, de peur qu'on ne dise que c'est une femme qui m'a tué, et le serviteur obéit.

Jephté

Après lui, Thola, son oncle paternel, fut juge en Israël, et gouverna vingt-trois ans. Il eut pour successeur Jaïr de Galaad, qui exerça la judicature pendant vingt-deux années. Mais quand Jaïr fut mort, les Israélites retombèrent dans l'idolâtrie, et firent un abominable mélange de toutes les superstitions des peuples voisins. L'Eternel, encore une fois, s'éloigna de son peuple, et le livra aux Ammonites, qui portèrent la désolation chez les tribus orientales et me tardèrent pas à passer le Jourdain. Le malheur ramena le repentir; mais la miséricorde divine, trompée si souvent, différa le pardon. Enfin Israël brisa partout les idoles, et se remit avec confiance sous les ordres de Jephté.

C'était un homme de Galaad que ses frères avaient exclu de l'héritage paternel, en lui reprochant d'avoir pour mère une épouse illégitime. Jephté s'était réfugié dans la terre de Tob, entre l'Ammonitide et la Syrie, où bientôt, à la tête d'une troupe de gens sans ressources et sans aveu, il vécut du produit de ses courses. Son courage et ses exploits attirèrent sur lui les regards des anciens de Galaad; ils allèrent le trouver, et lui dirent : Venez et soyez notre prince pour combattre contre les enfants d'Ammon. Jephté oublia ses ressentiments, et se mit à la tête des tribus orientales. Mais obéissant, peut-être à son insu, à l'influence des idées phéniciennes sur les mérites du sacrifice humain, il fit, avant de combattre, le voeu impie et sacrilège d'immoler au Seigneur, s'il était vainqueur, le premier qui sortirait de sa maison pour venir à sa rencontre. Les Ammonites furent vaincus, et Jephté détruisit vingt de leurs cités. Quand il revint, le bruit de ses succès, déjà répandu dans tout Israël, avait attiré sur son passage une foule immense. Sa fille unique, fière et heureuse, marchait la première au son des instruments, à la tête de ses compagnes.-Jephté la vit, et, de douleur, il déchira ses vêtements. Ah ! Ma fille, lui dit-il, tu es pour moi une cause de mortelle douleur, car j'ai ouvert contre toi ma bouche au Seigneur, et je me puis retirer mes paroles. - Mon père, répondit-elle, faites de moi selon votre parole. Elle ne demanda que la grâce de se retirer, pendant deux mois, avec ses compagnes, sur les monts de Galaad, pour y pleurer sur son opprobre, celui de mourir sans avoir été ni épouse ni mère. Les deux mois écoulés, elle revint, et son père accomplit sur elle son voeu téméraire. L'année suivante, au même jour, ses compagnes reprirent leur deuil, et cette coutume se conserva longtemps dans la tribu de Manassé.

Après sa victoire, Jephté avait été reconnu chef de la demi-tribu de Manassé; il conduisait aussi les tribus de Gad et de Ruben; les Ephraïmites, jaloux de la prépondérance que l'administration de Jephté assurait aux tribus orientales, vinrent les attaquer avec des forces considérables. Mais ils furent vaincus, et cette journée leur coûta quarante deux mille hommes, dont la plus grande partie périt aux gués du Jourdain. Le vainqueur reconnaissait les fuyards, en les obligeant à répéter le mot schibolet (épi), que les Ephraïmites seuls, en Israël, ne pouvaient prononcer correctement.

Après Jephté, qui exerça la judicature pendant six années, Israël fut gouverné successivement par Abésan, Ahialon et Abdon.

Ruth

Ruth
Ruth

Vers ce temps-là, un homme de Bethléhem quitta son pays désolé par la famine, et se rendit chez les Moabites avec sa femme Noémi et ses deux fils déjà mariés; au bout de quelques années le Bethléhémite mourut ainsi que ses enfants, et Noémi, restée veuve, voulut revenir au pays de son père. De ses deux belles-filles, l'une demeura dans la terre de Moab, mais l'autre, Ruth, dit à Noémi : En quelque lieu que tu ailles, je te suivrai : ton peuple sera mon peuple, ton Dieu sera mon Dieu; en quelque pays que tu meures, j'y mourrai et j'y serai ensevelie avec toi.

Elles arrivèrent donc ensemble à Bethléhem, dans la tribu de Juda : c'était le temps de la moisson des orges. Ruth dit alors à sa belle-mère : Si tu veux le permettre, j'irai et je glanerai partout où je trouverai quelque père de famille qui me soit compatissant. Il se trouva que le champ où Ruth glanait appartenait à Booz, homme fort riche, proche parent du mari de Noémi. Booz ne tarda pas à venir visiter ses moissonneurs, et apprenant quelle était la jeune fille mêlée aux glaneuses, il s'approcha d'elle et lui dit : Ne va pas, ma fille, dans un autre champ, suis mes moissonneurs, j'ai défendu qu'on te fasse aucune peine. Ruth se prosterna contre terre : D'où me vient, dit-elle, ce bonheur, d'avoir trouvé grâce devant tes yeux, moi qui ne suis qu'une pauvre étrangère? Booz lui répondit : On m'a raconté comment tu as agi avec ta belle-mère; comment tu as quitté tes parents et le pays de ta naissance pour venir habiter au milieu d'un peuple inconnu. Puisses-tu recevoir une récompense du Seigneur, le Dieu d'Israël, puisque tu as cherché un refuge sous ses ailes. Mais voici l'heure du repas, assieds toi, mange ce pain et trempe chaque morceau dans le vinaigre. Ruth s'assit donc auprès des moissonneurs, Booz lui donna du pain d'orge séché au feu, et quand elle eut mangé, elle se leva pour continuer à ramasser dans le champ les épis oubliés : Quand elle voudrait glaner même entre les javelles, dit Booz à ses moissonneurs, ne l'empêchez pas, et laissez à dessein tomber des épis de vos gerbes.

Quand Ruth revint vers le soir, Noémi, voyant tout le blé qu'elle rapportait, lui demanda où elle avait glané : J'ai été dans le champ de Booz. - Que le Seigneur le bénisse, dit Noémi; je crois qu'il conserve pour mon mari, après sa mort, la bonté qu'il lui témoignait pendant sa vie. Tu feras bien d'aller glaner parmi ses filles, de peur que dans le champ d'un autre tu ne sois insultée. Après la moisson, Noémi dit à Ruth : Ma fille, Booz est notre proche parent, il vannera cette nuit l'orge dans son aire, prends donc tes plus beaux habits, parfume-toi, et quand il sera endormi, tu te coucheras à ses pieds, après cela, lui-même te dira ce que tu dois faire,

Ruth fit ce que sa belle-mère lui avait commandé; et vers le milieu de la nuit, Booz s'éveillant, elle lui dit : Je suis ta servante, étends sur elle un pan de ton manteau, parce que tu es son proche parent. Booz comprit que Ruth voulait lui rappeler la loi de Moïse par laquelle la veuve devait être épousée par le plus proche parent de son mari; aussi lui répondit-il : Je ferai ce que tu demandes; mais il y a un plus proche parent que moi; dès que le jour sera venu, je saurai s'il veut user de son droit; s'il y renonce, je jure par le Seigneur que je t'épouserai.

Le lendemain au matin, Booz s'assit à la porte de la ville, et en présence de dix anciens du peuple, il demanda au plus proche parent de Ruth la cession de ses droits, l'obtint, et prit aussitôt la jeune Moabite pour femme. Dieu fit à Ruth la grâce de concevoir et d'enfanter un fils que Noémi berça longtemps dans ses bras; et les femmes de la ville félicitaient celle-ci en lui disant : Il est né un fils à Noémi. On nomma cet enfant Obed, il fut père d'Isaï, qui fut lui même père de David.

Samson

Cependant le peuple était retombé dans l'idolâtrie, et le Seigneur l'avait abandonné à l'oppression des Philistins. Cette servitude dura longtemps; mais Dieu, à la fin, se choisit un vengeur.

Un homme de la tribu de Dan avait eu un fils, nommé Samson, qui, par l'ordre du Seigneur, devait être Nazaréen, c'est-à-dire consacré au Seigneur. Il ne fallait pas que cet enfant bût du vin, mangeât de la chair impure, ni laissât couper ses cheveux. Dès ses jeunes ans, il montra une force extraordinaire. Un jour il mit en pièces un lion qui s'était jeté sur lui. Mais cette vigueur, il ne l'employait pas seulement contre les bêtes du désert; les ennemis de son peuple apprirent bientôt à leurs dépens qu'il s'était levé un homme fort dans Israël.

Samson avait épousé une jeune fille du pays des Philistins, et cette femme, dès les premiers jours, le trahit en livrant à trente jeunes gens le mot d'une énigme que Samson leur avait proposée1. Il leur avait promis à chacun un manteau, s'ils étaient vainqueurs à ce jeu aimé chez tous ces peuples; les Philistins payèrent pour lui. Il alla auprès d'Ascalon, une de leurs villes, et en tua trente dont il emporta les manteaux.

Etant revenu au temps de la moisson voir cette femme, il la trouva mariée à un Philistin. Pour se venger, il prit trois cents renards, leur attacha des sarments allumés à la queue et les lâcha au milieu des blés, dans les vignes et les plants d'oliviers; tout fut brûlé, et de colère les Philistins tuèrent la jeune femme, cause de ce désastre. Mais le héros n'accepta pas cette réparation, et un grand nombre d'ennemis tombèrent encore sous ses coups.

Les Philistins étaient toujours redoutés dans lsraël; ils exigèrent qu'on leur livrât Samson. Il fut lié avec des cordes neuves et remis entre leurs mains; mais à peine se vit-il au milieu d'eux que, d'un seul effort, il brisa ses liens, et saisissant une mâchoire d'âne, il chassa devant lui les Philistins effrayés, dont mille ce jour-là périrent.

Après cet exploit, Samson fut revêtu de la judicature qu'il exerça pendant vingt ans; mais, dans cette haute charge, il n'oublia pas son ancienne vie d'aventures. Sa haine implacable contre les Philistins le conduisait toujours sur le territoire de ce peuple. Un jour qu'il était venu dans Gaza, une de leurs cités, ils espérèrent le surprendre et le tuer, au matin, quand il quitterait la ville. Mais Samson, qui soupçonnait leur dessein, se leva vers minuit et alla aux portes; les trouvant fermées, il les arracha avec leurs gonds, leurs deux poteaux et la serrure, les chargea sur ses épaules et porta le tout jusque sur le haut d'une montagne voisine.

Cette force merveilleuse devait disparaître si jamais Samson coupait sa chevelure; le secret était resté jusqu'alors ignoré, mais il n'eut pas la force de le cacher à Dalila qui captivait son coeur. Les chefs des Philistins étant venus trouver cette femme, lui promirent chacun onze cents pièces d'argent, si elle leur faisait connaître d'où provenait la force prodigieuse de Samson, et comment on pourrait le vaincre. Elle se laissa séduire à ces offres, et un jour qu'il reposait la tête appuyée sur ses genoux, elle lui coupa les cheveux : aussitôt il devint comme un autre homme; alors les chefs des Philistins accoururent, et, sans qu'il pût leur résister, ils le chargèrent de chaînes, lui crevèrent les yeux, et, par dérision, l'occupèrent à tourner la meule d'un moulin.

Mais avec les mois et les jours, ses cheveux repoussèrent et il sentit en même temps sa force renaître. Un jour que les Philistins célébraient la fête solennelle de leur dieu Dagon, on l'amena dans la salle du festin pour servir de jouet au peuple assemblé; Samson alors invoqua l'Eternel et le supplia de lui rendre sa vigueur première. Le Seigneur l'entendit et l'exauça. Samson avait été placé au milieu de l'édifice, entre les deux colonnes qui soutenaient la voûte, il les ébranla d'un suprême effort en s'écriant : Que je meure avec les Philistins ! Les colonnes tombèrent, le temple s'écroula, et Samson, enseveli sous les ruines avec des milliers d'infidèles, fit périr en mourant, dit son historien, plus d'ennemis qu'il n'en avait tué en sa vie.

1. De celui qui dévore est venue la nourriture, du fort et du cruel est venue la douceur. - Dans une de ses courses, il avait tué un jeune lion, et, quelques jours après, il avait trouvé dans sa gueule un rayon de miel.

Héli

Après lui l'autorité religieuse et le pouvoir civil furent réunis dans les mains d'Héli, grand pontife1 et juge d'Israël.

Vers ce temps, la révolution qui allait bientôt amener l'établissement de la royauté commençait déjà à agiter les esprits. Trois siècles de misères avaient enfin ouvert les yeux aux Israélites, et ils comprenaient que leur faiblesse venait de leur défaut d'union, de leur oubli des lois de Moïse et du culte du Seigneur. Les tribus se rapprochaient du sanctuaire de Silo, longtemps délaissé, et le grand prêtre était devenu le chef politique de la nation. Malheureusement Héli était au-dessous du rôle qu'il eût pu jouer; il avait bien le désir, mais non la force de ramener son peuple aux lois et au Dieu de ses pères. Un jeune Lévite l'entreprit.

Un jour qu'Héli était assis à Silo devant la porte du tabernacle, une femme de Ramatha, nommée Anne, vint prier avec ferveur. Témoin de sa piété, Héli lui dit : Allez en paix, et que le Dieu d'Israël soit favorable à vos voeux. Anne, depuis longtemps stérile, avait demandé au seigneur de faire cesser sa honte. Elle fut exaucée, et en reconnaissance, elle consacra son fils au service de l'autel, après avoir répandu sa joie devant le Seigneur en un cantique d'action de grâces.

Mon Dieu a relevé ma gloire, disait-elle, et ma bouche s'est ouverte pour un chant de triomphe.

Nul n'est saint comme le Seigneur. Abaissez votre orgueil, humiliez la fierté insolente de votre langage, car Dieu sait tout.

Il brise l'arc des puissants; il ceint de sa force les reins des faibles.

Il tue et anime; il conduit aux enfers et il en ramène.

Il envoie la pauvreté et il donne la richesse.

Celle qui était stérile a enfanté sept fois, celle qui avait de nombreux enfants s'est vue faible et délaissée.

Samuel fut donc élevé avec les enfants consacrés au service du Seigneur. Ses vertus formèrent bientôt un contraste pénible avec les vices d'Ophni et de Phinéès, les deux fils d'Héli. Irrité de leurs crimes et de l'indulgence coupable du grand prêtre envers ses enfants, le Seigneur suscita un prophète qui vint en son nom reprocher à Héli sa faiblesse, lui annoncer la mort de ses fils, la ruine de sa maison, et lui prédire que la souveraine sacrificature dont il n'avait pas su exercer tous les droits ni remplir tous les devoirs, sortirait bientôt de sa famille.

L'Eternel lui-même fit connaître à Samuel, par des révélations nocturnes, ses desseins contre la race d'Héli. Samuel eût voulu cacher au grand prêtre ces menaces prophétiques, mais il ne put résister à ses questions pressantes, et il lui raconta ses visions de la nuit. Héli, triste et résigné, ne put que dire : C'est l'Eternel, que sa volonté soit faite !

Or, il arriva dans ce temps-là que les Philistins s'assemblèrent pour faire la guerre à Israël. Les Israélites, abandonnés du Seigneur, éprouvèrent une défaite sanglante, et se dirent : Pourquoi l'Eternel nous a-t-il frappés aujourd'hui de cette plaie devant les Philistins ? Amenons de Silo dans le camp l'arche d'alliance, elle nous sauvera des mains de l'ennemi; mais le symbole de la présence divine ne pouvait rien au milieu d'une armée délaissée par Dieu lui même. Les Israélites, battus une seconde fois, laissèrent trente mille hommes sur le champ de bataille; les deux fils d'Héli se trouvaient parmi les morts; l'arche sainte était tombée au pouvoir du vainqueur. Le jour même, un homme de la tribu de Benjamin, échappé du combat, accourut à Silo. Héli, assis sur son siège et tourné vers le chemin, tremblait pour l'arche de Dieu; il se fait amener le Benjamite qui lui dit : "Israël a fui devant les Philistins; une grande partie du peuple a été taillée en pièces; tes deux fils sont morts; l'arche sainte est prise".

A ces mots, Héli, frappé dans toutes ses affections, comme père, comme juge, comme pontife, tombe à la renverse de son siège et meurt sur la place. Il avait vécu près d'un siècle et jugé Israël pendant quarante années.

Les Philistins conduisirent l'arche sainte à Azoth et la placèrent dans le temple de leur dieu Dagon, en face de l'idole. Le lendemain l'idole était renversée, la face contre terre, devant l'arche du Seigneur. Ils la relevèrent, mais le jour suivant Dagon était encore à terre et brisé, la tête avait roulé devant l'arche, les mains étaient jetées au seuil du temple. En même temps la colère du Seigneur s'appesantit sur Azoth, et l'on ne vit plus dans la ville que morts et que mourants.

Pendant sept mois, l'arche fut menée de ville en ville dans le pays des Philistins, mais partout la main de l'Eternel se faisait sentir, et chaque cité retentissait bientôt de gémissements. Aussi, pour échapper à ce fléau, les Philistins se décidèrent à renvoyer l'arche, on la mit sur un chariot traîné par deux génisses sans conducteur et sans guide. Les génisses se dirigèrent d'elles-mêmes vers Bethsamet, et de là l'arche fut portée à Gabaa, dans la maison d'Abinadab et confiée aux soins de son fils Eléazar.

1. Héli descendait d'Ithamar, fils putné d'Aaron. La grande sacrificature était donc sortie de la maison d'Eléazar, fils aîné du premier grand prêtre.

Samuel

Vingt ans s'étaient écoulés déjà depuis le retour de l'arche, et Israël gémissait toujours sous la dure oppression des Philistins; mais Samuel travaillait à réunir ses concitoyens dans un grand mouvement national et religieux. Quand il vit Israël disposé à chercher son repos dans le Seigneur, il parcourut les villes, exhortant partout les Hébreux à chasser du milieu d'eux les divinités étrangères, Bala et Astaroth; puis il convoqua une assemblée générale à Maspha. Là le peuple entier, ayant confessé ses erreurs, jeûna tout un jour pour apaiser le Seigneur, et en reconnaissance des efforts faits par le prophète pour le ramener au Dieu de ses pères, il l'élut juge d'Israël.

Cependant les Philistins, alarmés de cette grande réunion de Maspha, crurent pouvoir surprendre les Hébreux au milieu des cérémonies religieuses. Mais Samuel offrit un holocauste, et il n'avait pas achevé le sacrifice qu'un violent orage jetait le désordre dans les rangs de l'ennemi; une sortie acheva de les disperser. Samuel profita de cette victoire, poursuivit les Philistins jusqu'à Belhcar et les força de rendre toutes les villes qu'ils avaient enlevées. Ils ne gardèrent qu'une garnison à Gabaa.

Le peuple était délivré d'un joug honteux, et la paix régnait par tout le pays. Samuel employa ce temps de calme à faire revivre les anciennes coutumes, et à remettre en honneur la loi mosaïque. C'est dans ce but qu'il institua, dans plusieurs villes, des écoles de prophètes1, c'est-à-dire d'orateurs et de poëtes qui étudiaient sous sa direction les règles de la poésie, la musique et les traditions nationales, pour se répandre ensuite dans le peuple et nourrir de leur langage inspiré sa foi religieuse et son zèle patriotique.

Ces prophètes devaient jouer un grand rôle dans la suite de l'histoire juive. Beaucoup méritèrent d'être regardés comme les interprètes de la parole divine, et l'Eglise a reconnu à seize d'entre eux, dont l'Ancien Testament renferme les ouvrages, le don de prophétie2. Dieu, dit Bossuet, se communiquait à eux d'une façon particulière, et faisait éclater aux yeux du peuple cette merveilleuse communication; mais jamais elle n'éclatait avec tant de force que durant les temps de désordres, où il semblait que l'idolâtrie allait abolir la loi de Dieu. Durant ces temps malheureux, les prophètes faisaient retentir de tous côtés, et de vive voix et par écrit, les menaces de Dieu et le témoignage qu'ils rendaient à sa vérité. Les écrits qu'ils faisaient étaient entre les mains de tout le peuple, et soigneusement conservés en mémoire perpétuelle aux siècles futurs.

1. On en trouve à Ramatha, résidence habituelle de Samuel, à Béthel, à Galgala et à Jéricho.

2. On les a divisés en grands et en petits prophètes. Les quatre grands sont Isaïe, Jérémie, Ezéchiel et Daniel; les douze petits sont : Osée, Joël, Amos, Abdias, Michée, Jonas, Nahum, Habacuc, Sophonie, Aggée, Zacharie et Malachie.

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