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  La domination des Perses et des Grecs (556-168) 

Retour des Juifs à Jérusalem (536)

Retour des Juifs
Retour des Juifs à Jérusalem

Puisque, dit Cyrus, roi de Perse, Jéhovah, le Dieu du ciel, m'a donné tous les royaumes de la terre, et m'a ordonné de lui bâtir un temple à Jérusalem qui est en Judée, que quiconque d'entre vous est de son peuple monte à Jérusalem et y rebâtisse le temple de Jéhovah. Ceux qui, faute de ressources, seraient forcés de rester en arrière, dans les endroits où ils sont établis, seront secourus par les gens du pays avec de l'argent, du bétail et les autres choses nécessaires. En même temps le roi rendait aux Juifs les vases d'or et tous les objets sacrés enlevés du temple par Nabuchodonosor1.

Quarante-deux mille trois cent soixante Hébreux, presque tous des tribus de Juda et de Benjamin, se présentèrent pour suivre le nouveau gouverneur de la Judée, Zorobabel, prince de Juda, issu de la maison de David, et le grand pontife Jésus, fils de Josédec. A peine arrivés au pays de leurs ancêtres, les Juifs commencèrent la construction du temple; les marchands de Tyr et de Sidon, suivant les ordres de Cyrus, leur fournissaient tous les matériaux nécessaires, et le second mois de la seconde année les fondements furent jetés en présence de tout le peuple; mais tous ceux qui avaient vu, tous ceux qui avaient entendu raconter la splendeur de la maison du Seigneur, autrefois bâtie par Salomon, versaient des larmes amères, en considérant le nouveau temple si pauvrement construit.

Les travaux commencés avec ce zèle devaient s'achever promptement. Mais les Samaritains, peuple formé par le mélange des Juifs restés en Israël avec les colons envoyés par Salmanasar, et qui unissaient l'adoration des idoles au culte du vrai Dieu, avaient demandé qu'on leur permît d'aider à la reconstruction du temple : c'était demander que l'on comptât ces idolâtres parmi les vrais Juifs; aussi leurs instances furent-elles repoussées. Dès lors les Samaritains employèrent tous les moyens de nuire aux Juifs et d'arrêter leurs travaux; ils représentèrent à Cambyse, fils de Cyrus, que le peuple hébreu avait toujours été en révolte contre ses maîtres, et qu'il ne serait pas plus docile dès qu'il aurait relevé les murailles de sa capitale. Cambyse écouta leurs conseils perfides, et annula l'édit de son père. Les travaux furent suspendus sous son règne et sous celui du faux Smerdis, jusqu'à la seconde année de l'élévation de Darius, fils d'Hystaspe, au trône des Perses, qui leur rendit la permission accordée par Cyrus.

1. Les Perses, qui croyaient à un Dieu suprême, et qui regardaient comme un sacrilège de le représenter par des images matérielles, dont le culte enfin était plus pur que celui des autres nations de l'Asie, estimaient dans les Juifs un peuple exempt des superstitions qui leur étaient odieuses.

Reconstruction du temple

Alors le prophète Aggée vint stimuler le zèle engourdi des fidèles : Vous dites, le temps de reconstruire la maison du Seigneur n'est pas encore venu, et pour vous il est toujours temps de demeurer en des maisons superbes. Mais Jéhovah l'ordonne, montez sur la montagne, coupez le bois et bâtissez sa maison. Et quand les travaux repris avec une activité nouvelle eurent avancé l'ouvrage : Il y en a parmi vous, dit le prophète, qui ont vu ce temple dans sa gloire première, et qui maintenant le voyant si humble, le regardent comme s'il n'était pas. Mais armez-vous de force, O Zorobabel, prenez courage, Jésus fils de Josédec, ayez confiance, O vous tous qui êtes restés du peuple, travaillez, car je suis avec vous.
J'ébranlerai encore le ciel et la terre; je convoquerai les peuples; et les élus des nations viendront. Alors, je remplirai de gloire cette maison, et cette gloire sera plus grande que celle du premier temple.
A ces promesses de l'avenir, Zacharie ajoutait : Voici ce que dit le Seigneur : Je suis retourné à Sion et j'habiterai au milieu de Jérusalem. Jérusalem sera appelée la ville de vérité, et le mont du Seigneur, la montagne sainte.
On verra encore à Jérusalem des vieillards appuyés sur un bâton à cause du grand nombre de leurs jours, et les rues de la ville seront remplies de jeunes garçons et de jeunes filles qui joueront sur les places.... Réjouis-toi, fille de Sion, sois dans l'allégresse, fille de Jérusalem, car voilà ton roi, le roi juste, sauveur et clément, qui vient à toi monté sur une ânesse et sur son poulain.
Il brisera les chariots d'Ephraïm et le cheval de Jérusalem; il sera la paix des nations et il dominera d'une mer à l'autre, depuis les fleuves jusqu'aux extrémités du monde.

Le prophète annonce aussi une loi nouvelle qui ne connaîtra plus les étroites observances du rite mosaïque, et qui appellera tous les peuples au culte du vrai Dieu.
... Les jeûnes du quatrième, du cinquième, du septième et du dixième mois, seront changés en des jours d'allégresse, en des fêtes éclatantes et solennelles. Aimez seulement la vérité et la paix.
Un jour viendra où des peuples nombreux habiteront dans nos villes, et ils se réuniront en disant : Allons prier devant la face du Seigneur:
Alors une multitude de peuples et de nations se rendront à Jérusalem pour contempler la face de l'Eternel et pour célébrer la fête des tabernacles.

Esdras et Néhémie

Enfin vingt années après le retour de la captivité, la sixième année du règne de Darius, le temple fut achevé et consacré au culte dans une fête solennelle (516). Xercès, fils de Darius, laissa aux Juifs tous les privilèges que son père leur avait accordés; et son successeur Artaxercès Longue-Main montra pour eux la même bienveillance. La septième année de son règne (468), ce prince rendit une ordonnance par laquelle il permettait à Esdras, descendant d'Aaron et docteur de la loi, d'emmener en Judée ceux des Juifs répandus dans ses Etats qui voudraient le suivre : le roi lui fit même des présents magnifiques pour le temple. Esdras partit avec un assez grand nombre de familles israélites; mais à son arrivée à Jérusalem, il apprit avec douleur que le peuple et même les prêtres et les lévites avaient choisi des femmes idolâtres parmi les nations voisines : aussitôt il convoqua dans la ville sainte tous les Juifs revenus de la captivité; les ordres furent donnés pour rechercher ceux qui avaient contracté des alliances coupables, et on les contraignit de quitter leurs femmes et de les renvoyer de la terre de Juda.

Le temple était rebâti, mais Jérusalem était encore sans murailles et son peuple restait exposé, sans défense, aux attaques des peuplades voisines. Néhémie, échanson du roi de Perse, informé des souffrances de ses frères, en fut accablé de douleur. Un jour il parut devant Artaxercès, le visage tout abattu : Pourquoi es-tu si triste? lui dit le prince.-O roi, que ta vie soit éternelle : pourquoi mon visage ne serait il pas abattu, puisque la ville où sont les tombeaux de toute ma race est déserte, et que ses portes ont été brûlées : si ton serviteur est agréable à tes yeux, envoie-moi, je te prie, en Judée, à la ville des sépulcres de mes frères, afin que je la fasse rebâtir. Néhémie obtint ce qu'il avait demandé (445).

Arrivé à Jérusalem, il y resta trois jours sans se faire connaître, et pendant la troisième nuit il visita les remparts détruits de la cité sainte. Dès le lendemain, au point du jour, Néhémie rassembla les prêtres, les magistrats et les principaux du peuple; il leur raconta de quelle manière le Seigneur avait étendu sur lui sa main favorable, et termina en disant : Vous voyez l'affliction où nous sommes; venez, rebâtissons les murailles, afin qu'à l'avenir nous ne soyons plus en opprobre aux yeux des nations étrangères. Excités par ses discours et ses promesses, le peuple et les prêtres reprirent les travaux suspendus et les poursuivirent avec activité. Cependant les nations voisines essayèrent de s'y opposer; mais Néhémie fit armer tout le peuple, et Dieu rendit vains les projets de ses ennemis. Depuis ce jour, la moitié du peuple fut occupée au travail; l'autre moitié se tint prête à combattre, et les travailleurs eux-mêmes faisaient d'une main l'ouvrage et de l'autre tenaient l'épée. Cinquante-deux jours suffirent pour achever la construction des nouvelles murailles; et l'on s'apprêta dans Jérusalem à faire la dédicace d'une manière solennelle.

Au moment marqué les prêtres et les lévites purifièrent le peuple, les murailles et les portes de la ville; puis deux choeurs d'enfants et de chantres, s'avançant chacun d'un côté, firent le tour des murs en chantant des cantiques, en jouant des cymbales, des lyres et des harpes; ils s'arrêtèrent devant la maison du Seigneur, et là de nouveaux chants s'élevèrent en actions de grâces; on immola des victimes nombreuses, les enfants et les femmes poussaient des cris de joie; tout Jérusalem retentissait de pieuses acclamations.

Esdras, docteur de la loi1, fit aussi, durant sept jours, une lecture publique des livres saints; après quoi le peuple renouvela son alliance avec Jéhovah. Les princes, les lévites et les prêtres signèrent l'acte où les Juifs promettaient de rester désormais fidèles aux commandements du Seigneur, et en preuve de la sincérité de leur foi, les riches, pour apaiser les plaintes des pauvres, rendirent la liberté aux esclaves, remirent les dettes et restituèrent les héritages. Néhémie avait donné lui-même l'exemple du désintéressement, en consacrant tout ce qu'il possédait à la reconstruction des murailles et au soulagement des malheureux.

Cependant il avait promis au roi de revenir. Il partit après douze années utilement employées au bonheur de sa patrie (433). Mais, pendant son absence, les désordres que les soins d'Esdras et les siens avaient effacés reparurent; le peuple contracta des alliances avec des femmes étrangères, négligea l'observation du sabbat et ne paya plus la dime fixée pour l'entretien du temple et de ses prêtres. Néhémie revint alors; il réprima toutes les infractions et fit condamner à l'exil ceux qui ne voulurent pas abandonner les femmes idolâtres : de ce nombre, fut Manassé, fils du grand prêtre Jaïadda et gendre de Senballat, gouverneur de Samarie. Il se retira dans cette ville avec des Juifs qui avaient suivi son exemple. Mêlés désormais aux Samaritains, ils ne formèrent plus qu'un seul peuple, et élevèrent sur le mont Garizim un temple, rival de celui de Jérusalem. L'ancienne division du royaume en deux Etats reparaissait donc, mais plus dangereuse, parce que la rivalité politique des Juifs et des Samaritains s'accrut de la haine religieuse, et les deux peuples ne furent plus occupés que de chercher les moyens de s'entredétruire2.

1. D'après la tradition juive, ce serait Esdras qui aurait recueilli et coordonné les débris de la littérature hébraïque, pour en former la bibliothèque sacrée que nous appelons l'Ancien Testament. Il reste aussi sous son nom quatre livres, dont deux sont reconnus comme authentiques par l'Eglise.

2. Les Samaritains, du moins ceux des temps postérieurs, n'admettaient, comme livre sacré, que le Pentateuque. Cependant ils croyaient au Messie, aux anges et à la résurrection des morts. Voyez l'Evangile de saint Jean, rV, 25, et sylv. de Sacy, notice des Manuscrits de la bibl. Royale, t. XII, 2º

Esther

Esther reine de Perse
Esther reine de Perse

Cependant tous les Juifs n'étaient pas revenus dans la cité sainte: le plus grand nombre n'avaient pas profité des édits qui leur permettaient de rentrer dans leur patrie, et ils restaient en Assyrie, exposés souvent aux caprices tyranniques des rois ou de leurs ministres, surtout depuis la mort de Daniel qui pendant sa vie avait toujours employé son crédit à protéger ses frères. L'histoire d'Esther fournit le plus frappant exemple des alternatives de gloire et de misère réservées aux captifs.

La troisième année de son règne, Artaxercès Longue Main, surnommé Assuérus dans l'Ecriture (selon d'autres, cet Assuérus serait Xercès lui-même), donna à tous les grands de son royaume un festin magnifique qui dura cent quatre-vingts jours. Il commanda ensuite que durant sept jours on préparât des repas pour le peuple de Suze, dans le vestibule de son jardin. On avait tendu partout des voiles aux riches couleurs qui étaient soutenus par des cordons de fin lin, teints en écarlate et passés dans des anneaux d'ivoire que portaient des colonnes en marbre. Des lits d'or et d'argent étaient rangés sur un pavé de porphyre et de marbre blanc. Le septième jour, Assuérus, dans la chaleur et la joie du festin, ordonna que la reine Vasthi parût devant lui avec les ornements royaux et le diadème. Mais la reine refusa de se montrer ainsi aux yeux de tout le peuple. Assuérus, irrité, la chassa de son trône. Pour l'oublier entièrement, il fit aussitôt rechercher dans son royaume les jeunes filles de la plus parfaite beauté, afin de donner à la plus belle la place et le rang de Vasthi. Toutes briguaient cet honneur souverain, et employaient les prestiges d'un art menteur à relever l'éclat de leurs charmes. Esther seule ne demanda rien pour se parer. C'était une jeune fille juive qu'après la mort de ses parents, Mardochée, son oncle, avait élevée sévèrement dans la religion de Moïse. Aussi elle se montrait indifférente à l'espoir de partager un trône. Mais Assuérus ne l'eut pas plutôt aperçue qu'il mit le diadème sur sa tête et la fit reine à la place de Vasthi.

Cependant Esther, d'après les conseils de son second père, n'avait pas découvert au roi quels étaient son pays et son peuple; et Mardochée, épiant l'occasion de s'entretenir avec elle, errait chaque jour sous le vestibule du palais. C'est alors que, se promenant près de la porte du roi, il surprit le secret d'une conspiration formée contre Assuérus par deux de ses officiers. Mardochée en informa Esther, et le roi, averti par elle, fit périr les coupables et ordonna que le fait fût consigné dans les annales du royaume. A quelque temps de là, il éleva au-dessus de tous les grands de sa cour Aman, son favori, que chacun reçut ordre d'adorer à genoux. Mardochée seul, regardant cet hommage comme un sacrilège, ne voulut pas obéir, et, par son refus, attira sur lui, ainsi que ses frères, la vengeance implacable d'Aman. Le ministre obtint de son maître que les Juifs seraient abandonnés à sa merci, et l'ordre fut aussitôt donné, au nom d'Assuérus, d'exterminer le même jour, à la même heure, tout ce peuple, depuis les vieillards jusqu'aux enfants.

Quand les Juifs apprirent le sort qui les attendait, ils poussèrent des cris et des gémissements, et Mardochée, revêtu d'un sac, la tête couverte de cendres, en signe de deuil, vint solliciter Esther d'intercéder auprès du monarque en faveur de ses frères. Esther, saisie de crainte, lui fit dire : Quiconque entre dans la chambre du roi sans son ordre est mis à mort sur-le-champ. Comment donc irais-je trouver Assuérus ? Mardochée répondit : Ne crois pas que tu puisses sauver ta vie si tous les Juifs doivent périr; et qui sait si Dieu ne t'a point élevée en dignité pour être l'instrument de ses desseins sur nous ? Esther, résignée, jeûna et pria pendant trois jours avec les jeunes filles de son palais; puis elle se revêtit de ses habits royaux et s'avança vers la chambre d'Assuérus. Dès qu'il l'aperçut, le monarque étendit vers elle son sceptre d'or en signe de pardon, et lui dit : Que veux-tu ? Quand tu demanderais la moitié de mon royaume, je te la donnerais. - Je supplie le roi, répondit Esther, d'assister aujourd'hui à un festin que j'ai préparé et d'amener Aman avec lui. Assuérus et son favori se rendirent chez la reine. Vers la fin du repas, comme le roi redisait encore à Esther sa promesse d'accorder tout à ses désirs, et demandait ce qu'elle avait souhaité : Demain, lui dit-elle, je déclarerai au roi ce que je désire. Aman se retira joyeux et fier de l'honneur qu'Esther lui avait fait; sur son passage, il rencontra Mardochée couvert de cendres, et le Juif ne se leva pas pour l'honorer. Aman, transporté de fureur, raconta à ses amis, à Zarès, sa femme, ce qui venait de se passer; il rappela les honneurs qu'il avait reçus, les richesses dont il était comblé, et dit : Je ne croirai posséder aucun de ces biens aussi longtemps que je verrai ce Juif assis devant moi au seuil du palais. - Ordonne donc, répondirent Zarès et tous ses amis, qu'une potence : de cinquante coudées soit dressée; demande au roi d'y faire pendre Mardochée, et tu iras ensuite, plein de joie, au festin de la reine. Aman fit en effet préparer aussitôt l'instrument du supplice.

Le roi passa cette nuit-là sans dormir, et il se fit lire les annales de son règne. Il entendit le récit du service signalé que Mardochée lui avait rendu, et demanda si la fidélité de ce sujet avait été récompensée : Elle ne l'a pas été, dirent les officiers; et au même instant Assuérus ajouta : Qui donc est dans l'antichambre du palais ? C'était Aman qui venait solliciter le supplice de Mardochée : on le fit entrer. Que faut-il faire, lui dit alors le roi, pour l'homme que je désire combler d'honneurs ? Aman, croyant parler pour lui-même, répondit : Il faut que cet homme, revêtu des habits royaux et la tête ceinte d'un diadème, monte sur un des chevaux du roi, et que le premier des grands de la cour, tenant les rênes du cheval, marche devant lui, en criant : C'est ainsi que le roi honore celui qu'il veut honorer. - Hâte-toi donc, dit le roi, prends une robe et un cheval et fais pour le Juif Mardochée, assis au seuil de mon palais, tout ce que tu as dit. Il fallut obéir; et comme Aman rentrait dans son palais, couvert de confusion, on vint l'avertir de se rendre au festin de la reine. Vers la fin du repas, Assuérus répéta ce qu'il avait dit à la reine : Esther, que désires-tu que je fasse ? Quand tu demanderais la moitié de mon royaume, je te la donnerais. Esther lui répondit : O roi ! Si j'ai trouvé grâce devant tes yeux, accorde moi, je t'en conjure, ma propre vie et celle de mon peuple pour lequel j'implore ta clémence; car nous avons été livrés pour être foulés aux pieds et exterminés, nous avons un ennemi dont la cruauté retombe sur le roi lui-même. - Qui est assez puissant pour oser ce que vous dites? - C'est Aman, notre cruel adversaire, notre ennemi mortel. Assuérus se leva plein de colère et sortit de la salle du festin. Aman voulut profiter de cet instant pour supplier la reine et lui embrasser les genoux; le roi rentra : Comment ! s'écria-t-il, il ose porter les mains sur la reine en ma présence et dans mon palais ? A peine ces paroles étaient sorties de sa bouche que les soldats se jetèrent sur le ministre et l'entraînèrent. Le chef des eunuques dit au roi : Il y a dans la maison d'Aman une potence haute de cinquante coudées qu'il destinait à Mardochée. - Qu'on l'y pende sur l'heure, répondit Assuérus; puis il donna la maison d'Aman à Esther, et remit à Mardochée l'anneau que son favori portait comme marque de sa puissance.

Mardochée rejeta le cilice et la cendre, sortit du palais avec le roi et parut aux yeux du peuple dans une pompe imposante : il portait une robe royale, blanche et verte, un manteau de soie et de pourpre, et sa tête était ceinte d'une couronne d'or. Cependant un décret du grand roi était irrévocable; mais le nouveau ministre sut neutraliser l'effet de l'arrêt promulgué par Aman, en publiant que les Juifs étaient autorisés à se défendre contre leurs persécuteurs. En effet, le jour fixé pour le massacre de tout ce peuple, il y eut en plusieurs lieux des engagements meurtriers, qui tournèrent tous au désavantage des ennemis des Juifs. Les dix fils d'Aman furent égorgés; dans Suze seulement, huit cents hommes périrent, et, dans le reste de l'empire, on compta soixante-quinze mille morts. Esther et Mardochée voulurent perpétuer la mémoire de ce grand événement; ils instituèrent la fête des Phurim ou des sorts, parce qu'Aman avait jeté un sort contre le peuple hébreu en le vouant à l'extermination. Les Juifs s'engagèrent eux-mêmes ainsi que leur postérité à observer ces jours solennels par des jeûnes et des lamentations au Seigneur. Aujourd'hui encore ils célèbrent cette fête antique. -

Les Juifs sous les princes macédoniens

Sous les successeurs d'Artaxercès Longue-Main, la Judée se releva peu à peu de l'état d'avilissement où l'avait réduite la captivité de Babylone; gouvernée par ses grands prêtres et par le conseil des soixante-douze anciens, elle répara peu à peu ses pertes. Ses villes se relevèrent, sa population s'accrut, les étrangers qui renonçaient au culte des idoles sans même professer, dans toutes ses prescriptions, la loi mosaïque, étaient accueillis et regardés comme frères. Malheureusement des rivalités éclatèrent pour la possession de la souveraine sacrificature; en 397, Jonathan et Jésus se disputèrent ce titre à main armée, et le premier ne craignit pas de souiller le temple par le meurtre de son frère, devenu son rival1. Ces désordres engagèrent le satrape de Syrie à imposer aux Juifs un tribut onéreux. Ils espérèrent s'en affranchir en prenant part à la révolte des Phéniciens contre Ochus. Cette imprudence fut cruellement punie : la Judée fut ravagée, et une partie du peuple transportée en Hyrcanie (351).

Ce fut sous le successeur de Jonathan, sous le grand prêtre Jaddus, qu'Alexandre commença sa glorieuse expédition. Les Juifs restèrent fidèles à Darius.

Quand le prince macédonien, après la bataille d'Issus, vint assiéger Tyr, ils lui refusèrent les secours qu'il avait demandés. Après la prise de cette ville, dit l'historien Flavius Josèphe, Alexandre marcha contre Jérusalem; mais Jaddus sortit au-devant de lui avec les prêtres et les lévites revêtus de leurs habits sacerdotaux, et à la vue du grand prêtre portant le nom de Jéhovah, gravé en lettres d'or sur la tiare, le roi adora ce saint nom. Le Dieu des Juifs, disait-il, lui était apparu en Macédoine sous le même habit que portait son grand prêtre, et lui avait dit de passer hardiment l'Hellespont, en lui promettant d'être à la tête de son armée pour lui soumettre l'empire des Perses. Alexandre entra ensuite dans Jérusalem et monta sacrifier au temple, où, suivant Josèphe, Jaddus lui lut le livre de Daniel dans lequel il était écrit qu'un prince grec viendrait de l'Occident renverser la monarchie persane. Le héros macédonien, voulant montrer aux Juifs sa faveur, les exempta d'impôts pour l'année sabbatique, et leur permit de vivre partout conformément à leurs lois (332).

L'auteur du premier livre des Maccabées expose en peu de mots toute la vie d'Alexandre depuis la prise de Tyr jusqu'à sa mort2. Après avoir vaincu Darius Codoman, roi des Perses et des Mèdes, il livra encore d'autres batailles, prit les villes les plus fortes, et tua des rois puissants. Il pénétra jusqu'aux extrémités du monde, s'enrichit des dépouilles des nations, et la terre se tut devant lui, mais son coeur s'éleva et se gonfla d'orgueil; alors il tomba et reconnut qu'il devait mourir. Appelant les grands de sa cour qui avaient été nourris avec lui depuis leur jeunesse, il partagea entre eux son royaume. Après sa mort, ses généraux se firent rois, chacun dans son gouvernement, et leurs enfants, après eux, pendant plusieurs années.

L'un d'eux, Ptolémée Soter, fils de Lagos et fondateur de la dynastie des Lagides en Egypte, soumit le premier la Palestine, qui aurait dû obéir au gouverneur de Syrie, Lao médon (320). Il entra dans Jérusalem, qu'il surprit un jour de sabbat, et transporta en Egypte un grand nombre de Juifs, qui s'établirent à Cyrène et surtout à Alexandrie, où il leur accorda des droits égaux à ceux des Macédoniens. Antigone reprit la Judée; mais, trop occupé des grands intérêts qui appelaient ailleurs son attention, il laissa les Juifs administrer leurs propres affaires à leur guise. Le grand prêtre Simon profita de cette tolérance pour embellir Jérusalem et augmenter la force de ses murs. Après la bataille d'Ipsus, la Judée fit partie des Etats de Ptolémée, le fondateur de la dynastie des Lagides. Ptolémée Philadelphe, son fils et son successeur, se montra favorable aux Juifs, et voulut placer leurs livres saints dans la fameuse bibliothèque d'Alexandrie, fondée par son père. Il écrivit au grand prêtre Eléazar pour lui demander les livres de la loi, et des docteurs juifs capables de les traduire en grec. Le grand prêtre fit aussitôt partir six anciens de chacune des douze tribus. Ils se réunirent dans l'île de Pharos, et terminèrent cet ouvrage en soixante-douze jours. Cette traduction du Pentateuque, faite entre 284 et 247 ans av. Jésus-Christ, est célèbre sous le nom de version des Septante, et fut placée avec honneur dans la bibliothèque des Ptolémées : l'Eglise l'a déclarée canonique.

La Judée resta soumise pendant près d'un siècle aux rois d'Egypte, qui la traitaient avec douceur, ne lui demandant qu'un tribut annuel de vingt talents. Ptolémée Philopator lui fit souffrir de cruelles persécutions. Ce prince, vainqueur d'Antiochus le Grand à Raphia, était arrivé, en poursuivant l'armée vaincue, à Jérusalem (217). Malgré la résistance des lévites, il voulut pénétrer dans le saint des saints, où le grand prêtre lui-même n'avait le droit d'entrer qu'une seule fois chaque année. Irrité de la courageuse liberté des prêtres de Jérusalem, il se vengea par d'affreux supplices, et fit mourir dans les tortures ceux qui refusèrent de sacrifier à ses dieux. C'était le commencement de la cruelle guerre que le paganisme allait déclarer au Dieu de Moïse.

A la mort de Philopator, la Judée passa avec joie sous la domination du roi de Syrie, Antiochus III, surnommé le Grand. Pour récompenser les Juifs de l'assistance qu'ils lui avaient donnée contre Scopas, général de Ptolémée Epiphane (198 av. J. C.), il leur accorda la permission de vivre selon leurs lois, et exempta de tout tribut pendant trois ans ceux qui s'établiraient à Jérusalem. Son successeur, Séleucus IV Philopator, suivit d'abord cet exemple; mais après quelques années de paix, cédant aux instigations d'un Juif nommé Simon, il voulut dépouiller le temple de ses richesses pour s'aider à payer l'énorme tribut que les Romains avaient imposé à son père. Héliodore, son ministre, insensible aux supplications du grand prêtre Onias et aux prières du peuple, allait briser les portes du trésor, quand il vit tout à coup un cavalier, revêtu d'armes terribles, se précipiter sur lui et le fouler aux pieds, tandis que deux jeunes hommes, d'une éclatante beauté, le frappaient de coups rapides. Les soldats de sa suite l'emportèrent mourant hors du temple. Rappelé à la vie, mais certain d'avoir été frappé par les anges du Seigneur, Héliodore n'osa plus revenir à Jérusalem. Si vous avez quelque traître à faire châtier, disait-il au roi, envoyez-le au temple des Juifs. Quelque temps après, Séleucus mourut. Comme son fils Démétrius avait été envoyé en otage à Rome, il eut pour successeur son frère Antiochus IV, surnommé Epiphane ou l'Illustre (175).

Sous le règne de ce prince, la grande sacrificature fut vendue à prix d'argent. Le vénérable Onias fut déposé et remplacé par son frère Jason. Ce ministre impie établit dans Jérusalem des gymnases et des lieux d'exercices semblables à ceux de la Grèce. Il négligea les cérémonies du culte pour des spectacles profanes, et entraîna les prêtres et le peuple dans toutes sortes de désordres. Mais il ne jouit pas longtemps de son usurpation : son jeune frère Ménélaüs lui enleva son titre et son rang, en promettant au roi une somme plus considérable. Des troubles et des violences ensanglantèrent alors Jérusalem. Ménélaüs combattit Jason, qui avait essayé de rentrer dans la ville à la tête de trois mille hommes, et le força à fuir chez les Ammonites. Mais le vertueux Onias ayant reproché au prêtre simoniaque son indigne conduite, Ménélaüs le fit assassiner à Antioche, par un officier du roi, Andronic. Antiochus lui-même fut révolté de ce crime odieux, et commanda que l'assassin fût exécuté au lieu même où le grand prêtre avait été frappé. Quant à Ménélaüs, il n'apaisa la colère du roi qu'en lui prodiguant les richesses, fruit de ses exactions. Mais cette avidité excita une révolte dans laquelle trois mille de ses satellites périrent.

Effrayés de ces guerres intestines, de ces usurpations sanglantes, les sages prévoyaient des malheurs prochains; aux yeux du peuple des signes célestes les annoncèrent. Durant quarante jours, on crut voir dans les airs des escadrons de gens à cheval vêtus d'or et armés de lances; des boucliers agités, des combattants qui tenaient des épées nues et qui lançaient des traits.

Ces tristes pressentiments ne tardèrent pas à se réaliser. Antiochus ayant marché contre l'Egypte, le bruit de sa mort courut et fut accueilli avec joie dans la Judée. Jason, retiré au-delà du Jourdain, crut l'occasion favorable pour ressaisir le pouvoir, et il rentra dans Jérusalem, dont les portes lui furent ouvertes (169). Mais Antiochus n'était pas mort; furieux de la joie qu'avait excitée cette fausse nouvelle, il marcha sur la capitale, en chassa Jason, qui alla mourir à Lacédémone, fit égorger ou vendre comme esclaves quatre vingt mille hommes, pilla le temple et en enleva dix-huit cents talents; puis il se retira. Mais il avait laissé dans Jérusalem deux ministres de ses fureurs, qui bâtirent dans la ville basse, Acra, une citadelle d'où ils dominaient les avenues du temple et le temple lui-même. La terreur régna dans la cité. La plupart des habitants prirent la fuite. Jérusalem, abandonnée de ses enfants, devint la demeure des infidèles; le saint temple fut désolé, et ses jours de fête se changèrent en pleurs et en lamentations.

1. Depuis longtemps, il n'y avait plus de prophètes; Malachie, le dernier, était mort vers le milieu du V siècle.

2. Pendant qu'Alexandre était en Egypte, les Samaritains tuèrent leur gouverneur Andromaque. A son retour (331), le roi les chassa de leur ville, et les remplaça par une colonie tirée de son armée. Les Samaritains se réfugièrent à Sichem.

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